
Le Lake District : sur les cimes de l’Angleterre oubliée
À Grasmere, le brouillard descend sur le lac avec une lenteur presque étudiée, comme s’il savait qu’il marche ici sur les pas d’un poète qui a fait de ce genre de spectacle météorologique la matière même de son œuvre. Nous sommes dans le Lake District, en Cumbria, à l’extrême nord-ouest de l’Angleterre — un pays de fells arrondis, de lacs glaciaires et de murets de pierre sèche que deux siècles de tourisme littéraire n’ont jamais tout à fait dénaturé.
Ici, contrairement à l’image qu’on se fait souvent d’une Angleterre plate et policée, la montagne existe bel et bien, modeste en altitude mais dense en histoire : celle des poètes romantiques, des moutons vikings, d’une illustratrice pour enfants devenue défenseuse acharnée du paysage, et d’un comptable retraité qui a cartographié, à la main, chacun des sommets qui portent aujourd’hui son nom.
Un paysage façonné par la glace et le granite
Classé parc national depuis 1951 et reconnu par l’UNESCO comme paysage culturel du patrimoine mondial en 2017, le Lake District s’étend sur environ 2 362 km² de Cumbrie. Scafell Pike, point culminant de l’Angleterre à 978 mètres, domine un relief façonné par plus de deux millions d’années de glaciations successives, qui ont creusé les vallées caractéristiques en auge et les seize grands lacs du massif, dont Windermere, le plus vaste d’Angleterre.
Le socle géologique se découpe en trois bandes parallèles orientées sud-ouest/nord-est : roches sédimentaires ordoviciennes au nord-ouest, roches volcaniques du groupe de Borrowdale au centre — à l’origine des crêtes les plus escarpées du massif — puis un socle plus tendre au sud. Cette diversité géologique, resserrée sur un territoire modeste, explique en grande partie pourquoi un massif aussi bas en altitude concentre une telle variété de paysages, des tarns glaciaires suspendus aux longues vallées pastorales.
Sur les pas de Wordsworth, la montagne comme émotion
Impossible de marcher ici sans croiser, à chaque détour, l’ombre de William Wordsworth, qui vécut une bonne partie de sa vie à Grasmere et fit de ces paysages la matière première de la poésie romantique anglaise. Dove Cottage, sa modeste demeure aux murs blanchis à la chaux, se visite toujours, tout comme les jonquilles qui, chaque printemps, continuent de couvrir les rives du lac en écho direct à ses vers les plus célèbres.
Ce que Wordsworth a initié ici dépasse la seule littérature : c’est aussi l’une des premières formulations britanniques d’une sensibilité proprement écologique, l’idée qu’un paysage mérite d’être protégé pour lui-même plutôt que pour sa seule valeur d’exploitation. Cette intuition trouvera, quelques décennies plus tard, une traduction institutionnelle très concrète dans la création du National Trust.
D’autres écrivains ont suivi cette même veine contemplative sans jamais atteindre la notoriété de Wordsworth : Samuel Taylor Coleridge arpentait les mêmes fells à la même époque, tandis que le critique d’art John Ruskin, installé plus tard sur les rives de Coniston Water, y développa une bonne partie de sa pensée sur le rapport entre beauté naturelle et dignité du travail manuel — une filiation intellectuelle directe avec les préoccupations, un siècle plus tard, des premiers militants de la conservation du paysage anglais.
Striding Edge, l’arête tragique de Helvellyn
Le deuxième jour nous conduit sur les pentes de Helvellyn, troisième sommet d’Angleterre à 950 mètres, via la fameuse arête de Striding Edge — plus de 1,5 kilomètre de crête effilée qui se resserre progressivement jusqu’au sommet, sérieuse dès que le rocher est humide ou verglacé. L’endroit porte une mémoire tragique : en 1805, le peintre Charles Gough chuta mortellement de l’arête, et son chien, resté fidèlement auprès du corps pendant trois mois avant qu’on ne le retrouve, inspira à la fois Wordsworth et Walter Scott des poèmes sur la loyauté canine — la montagne anglaise transformée, déjà, en matière littéraire.
Plus inattendu encore : le 22 décembre 1926, l’aviateur Bert Hinkler réussit l’exploit de poser puis de redécoller un petit biplan Avro 585 Gosport directement sur le plateau sommital de Helvellyn, frôlant Striding Edge au moment du décollage. Une pierre commémorative marque toujours l’endroit. Depuis 2020, la gestion du sommet et de ses deux arêtes est confiée au John Muir Trust, en partenariat avec l’autorité du parc national — signe qu’un site aussi fréquenté ne se préserve plus sans une attention institutionnelle constante.

Les Herdwick, moutons vikings des fells
Sur les pentes moins escarpées, ce sont les moutons Herdwick, race locale au museau blanc et à la toison grise, qui donnent au paysage sa texture pastorale caractéristique. Leur nom viendrait du vieux norrois herdvyck, « pâturage à moutons », et la tradition la plus solide veut qu’ils aient été introduits par des colons scandinaves aux Xe-XIe siècles — une légende locale concurrente, plus romanesque qu’exacte, préfère les faire descendre de naufragés de l’Invincible Armada espagnole.
Ce qui distingue vraiment la race, c’est le heafting : les agnelles apprennent de leur mère à rester cantonnées, sans clôture, sur un territoire précis de fell transmis de génération en génération. Cette mémoire collective du terrain, essentielle à la gestion des pâturages non clôturés du massif, s’est révélée catastrophiquement fragile lors de la crise de fièvre aphteuse de 2001, qui a nécessité de tout reconstruire, troupeau par troupeau, une fois l’épidémie jugulée.

Beatrix Potter, l’autrice qui a sauvé un paysage
C’est là qu’intervient une figure inattendue : Beatrix Potter, autrice et illustratrice de Pierre Lapin, qui consacra la seconde partie de sa vie à l’élevage de moutons Herdwick, remportant plusieurs prix dans les concours agricoles locaux entre 1930 et 1938. À sa mort en 1943, elle légua au National Trust environ 4 000 hectares de terres et quinze fermes, à la condition explicite que chacune continue d’y élever des troupeaux Herdwick — un testament qui continue, aujourd’hui encore, de façonner concrètement le paysage agricole du massif.
Cet engagement prolonge directement celui d’Hardwicke Rawnsley, pasteur local et cofondateur du National Trust en 1895 aux côtés d’Octavia Hill et de Robert Hunter, qui avait mené dès les années 1880 une campagne acharnée pour protéger le Lake District de la spéculation immobilière et de l’extension ferroviaire. À sa mort en 1920, une partie du Great Wood sur les rives de Derwentwater fut acquise en son hommage — l’un des nombreux dons qui ont fait du massif le véritable laboratoire fondateur de la conservation du patrimoine paysager britannique.
Wainwright et les 214 sommets qui portent son nom
Impossible, enfin, d’évoquer le Lake District sans mentionner Alfred Wainwright, comptable municipal de Kendal qui consacra treize années, à raison d’une page manuscrite par soir, à la rédaction de son Pictorial Guide to the Lakeland Fells en sept volumes, publiés entre 1955 et 1966. Ces guides, entièrement calligraphiés et illustrés à la main, couvrent 214 sommets aujourd’hui collectivement connus sous le nom des « Wainwrights » — un défi de peak-bagging que seules quelques centaines de personnes achèvent chaque année.
Plus de deux millions d’exemplaires vendus plus tard, l’influence de Wainwright sur la culture britannique de la randonnée reste sans équivalent : chaque sentier que nous empruntons ici porte, d’une manière ou d’une autre, la trace de ses croquis méticuleux, dessinés bien avant l’ère du GPS et des applications de cartographie.

Honister, l’ardoise verte qu’on extrait encore
Au col de Honister, entre les vallées de Borrowdale et de Buttermere, la mine d’ardoise reste en activité depuis la fin du XVIIe siècle — seule exploitation d’ardoise encore active en Angleterre. On y extrait toujours la célèbre ardoise verte du Westmorland, dont les reflets minéraux ornent encore de nombreuses toitures régionales, à un rythme qui atteignait déjà 2 600 tonnes annuelles à l’époque victorienne.
Fermée en 1989 après le retrait de l’exploitant historique, la mine a été rachetée et rouverte en 1997 par un entrepreneur local, qui a eu l’idée de coupler une production artisanale toujours active à une offre touristique aujourd’hui devenue l’une des attractions les plus courues du massif : une via ferrata, la première d’Angleterre, permet de grimper le long des anciennes voies d’extraction à flanc de falaise, sous ce même ciel changeant qui a inspiré tant de poètes deux siècles plus tôt.
Un orage sur Scafell Pike, loin de tout abri
Le quatrième jour, l’ascension de Scafell Pike depuis Wasdale Head tourne court : un orage remonte plus vite que prévu depuis la mer d’Irlande, et le plateau sommital, chaotique et sans le moindre repère végétal, nous oblige à naviguer strictement à la boussole sur les derniers hectomètres. La pluie, portée presque à l’horizontale, efface toute visibilité vers les vallées qui, une heure plus tôt, s’étendaient pourtant jusqu’à l’horizon.
Nous redescendons plus vite que prévu, trempés mais indemnes, croisant au passage un groupe de marcheurs engagés dans leur propre tentative de « Wainwrights » — silhouettes solitaires avançant tête baissée sous la pluie, avec cette détermination flegmatique qu’on associe, à tort ou à raison, au tempérament anglais face au mauvais temps.
Ce qu’une montagne anglaise enseigne sur la protection du paysage
En refermant ce périple, on mesure combien le Lake District doit son existence actuelle à une suite ininterrompue de gestes individuels : un poète qui a changé le regard porté sur la nature, un pasteur qui a fondé une institution pour la protéger juridiquement, une illustratrice qui a légué des fermes entières pour préserver une race de mouton, un comptable qui a cartographié patiemment chaque sommet pour que d’autres puissent, à leur tour, s’y perdre avec plaisir.
Cette accumulation de gestes de préservation, échelonnée sur plus d’un siècle, rappelle une évidence trop souvent oubliée ailleurs en Europe : aucun paysage protégé n’est jamais acquis une fois pour toutes, il est le résultat d’une suite ininterrompue de décisions humaines, aussi modestes soient-elles. Le classement UNESCO de 2017, loin de clore cette histoire, l’a au contraire replacée sous tension : la fréquentation touristique croissante, la pression sur les hébergements locaux et le déclin continu de l’élevage ovin traditionnel posent aujourd’hui à la région des questions étonnamment proches de celles que Rawnsley soulevait déjà à la fin du XIXe siècle, sous une forme simplement actualisée.
Le même souffle littéraire et militant qui a façonné ces fells continue, aujourd’hui, d’habiter les massifs les plus reculés du continent — de la Slovénie de Julius Kugy, poète des Alpes Juliennes en quête d’une fleur mystique, jusqu’aux pentes galloises où Gwen Moffatt, première femme guide de Grande-Bretagne, apprit à grimper avant de sillonner les Lakes elle-même.
Sources et Références
- Lake District National Park Authority — site officiel du parc national
- UNESCO — Lake District, paysage culturel du patrimoine mondial
- National Trust — histoire de la fondation et propriétés du Lake District
- Wikipedia — Alfred Wainwright et les Pictorial Guides
- L’Alpin — Julius Kugy : le poète des Alpes Juliennes, l’homme qui cherchait une fleur mystique au sommet
- L’Alpin — Gwen Moffatt : la première femme guide de Grande-Bretagne, entre falaises et romans noirs