
La Garrotxa : marcher sur quarante volcans endormis de Catalogne
Rien, en arrivant par la route qui serpente depuis Olot, ne laisse deviner qu’on marche sur un paysage né du feu. Des prés verts, des hameaux de pierre brune, des rangées de peupliers le long des rivières : la Garrotxa cache son volcanisme sous une épaisseur de végétation si dense qu’il faut grimper sur l’un de ses quarante cônes pour comprendre où l’on se trouve vraiment.
Nous voilà partis pour trois jours de marche dans ce coin méconnu de la Catalogne intérieure, entre Girone et les premiers contreforts pyrénéens, à la recherche de ce qui reste, sous les hêtraies et les champs de fèves, d’un champ volcanique parmi les plus complets d’Europe occidentale.
Olot, capitale posée sur ses propres cendres
Tout commence à Olot, petite ville tranquille qui ne paie pas de mine et qui pourtant a été rayée de la carte à deux reprises, en 1427 puis lors du terrible séisme de la Chandeleur du 2 février 1428, dont l’épicentre se situait précisément dans la région. La ville actuelle date presque entièrement de la reconstruction qui a suivi, ce qui explique l’unité étonnante de son centre historique. Ce sont peut-être ces secousses répétées, souvenir d’un sous-sol jamais totalement stable, qui ont nourri plus tard la fameuse école paysagiste d’Olot, ce groupe de peintres du XIXe siècle qui ont fait du relief tourmenté de la Garrotxa un sujet à part entière de la peinture catalane.
Le Parc naturel de la zone volcanique de la Garrotxa, créé en 1982, protège aujourd’hui près de 12 000 hectares autour de cette ville, avec 38 cônes volcaniques recensés et une vingtaine de coulées de lave. Le volcanisme s’y est étalé sur plusieurs centaines de milliers d’années, la dernière éruption connue, celle du Croscat, remontant à un peu plus de 11 000 ans — un battement de cils à l’échelle géologique, largement assez récent pour que le relief garde une fraîcheur presque insolente.
Un rift oublié sous la campagne catalane
Ce volcanisme, loin d’être un accident isolé, s’inscrit dans un système bien plus vaste : celui du fossé tectonique qui s’étire depuis le Massif central français jusqu’à la côte catalane, résultat de l’étirement de la croûte terrestre consécutif à la formation des Pyrénées. La Garrotxa en constitue l’expression la plus méridionale et la plus récente, avec une activité qui s’est concentrée, par vagues successives, sur les derniers 700 000 ans environ.
Contrairement aux volcans que l’on imagine spontanément — cônes gris et pentus, sommets enneigés crachant leur fumée — ceux de la Garrotxa sont pour la plupart des cônes de scories, formés en quelques semaines ou quelques mois d’éruption stromboliennes brèves et explosives, avant de s’endormir pour de bon. Cette brièveté géologique explique la taille modeste des édifices, rarement plus de 150 à 200 mètres de haut, et leur intégration presque totale dans le paysage agricole qui les entoure : ici, on cultive jusqu’au pied du cratère, et l’on construit ses granges avec les mêmes pierres volcaniques noires qui ont façonné le relief.
La Fageda d’en Jordà, une forêt posée sur la lave
Le sentier s’enfonce d’abord dans la Fageda d’en Jordà, une hêtraie improbable qui pousse sur une coulée de basalte refroidie, entre 550 et 650 mètres d’altitude — une cote bien trop basse, en théorie, pour ce type de forêt en Catalogne. La lave du Croscat a créé ici un sol frais et humide, propice au hêtre là où l’on attendrait plutôt du chêne ou du pin méditerranéen.
Le poète catalan Joan Maragall a immortalisé ce lieu dans son poème La Fageda d’en Jordà, décrivant la sensation d’oubli doux et presque captif que procure la marche sous ces frondaisons. Le sol, tapissé de mousse et jonché de blocs de lave noire à peine dissimulés sous les feuilles, donne raison au poète : la lumière filtrée, verticale entre les troncs gris, produit un silence presque liturgique, que seul trouble le passage occasionnel d’un pic noir.

Le Croscat, le plus jeune volcan de la péninsule Ibérique
Une heure de marche plus loin, la forêt s’ouvre soudain sur un paysage d’un tout autre ordre : le flanc éventré du volcan Croscat, dont le cratère en fer à cheval expose à nu une paroi de scories rougeâtres, littéralement écorchée sur près de 200 mètres de dénivelé. Ce spectacle géologique, aussi saisissant que dérangeant, est le résultat d’une histoire moins naturelle qu’il n’y paraît.
Pendant près d’un siècle, ce volcan — le plus jeune et le plus haut de toute la péninsule Ibérique — a été exploité comme carrière, ses scories rouges extraites pour la construction de routes et de bâtiments dans toute la région. Face à la dégradation continue du site, une mobilisation citoyenne connue sous le nom de campagne « Salvem els Volcans » (« Sauvons les volcans ») s’est organisée dans les années 1970, forçant la création du parc naturel en 1982. Il aura fallu attendre 1991, et le rachat de la carrière par la Generalitat de Catalogne, pour que l’extraction cesse définitivement. La blessure, elle, reste visible — un rappel que la protection d’un paysage n’a jamais rien d’acquis.
Santa Margarida, un cratère habité par une chapelle
Contraste total avec le Croscat : le volcan voisin de Santa Margarida offre un cratère si régulier et si largement ouvert qu’il ressemble presque à un stade naturel, tapissé d’une prairie verte où paissent parfois des chevaux. En son centre se dresse une chapelle romane du XIIe siècle qui donne son nom au volcan — une manière assez catalane de sanctuariser un lieu sans jamais tout à fait renoncer à l’habiter.

Depuis les crêtes du cratère, la vue embrasse une bonne partie du champ volcanique : on devine, en enfilade, les dômes arrondis de la Garrotxa qui se détachent sur fond de Pyrénées, exactement le genre de perspective qu’on retrouve plus au nord, du côté du massif du Carlit et de ses cent lacs glaciaires pyrénéens, à une petite centaine de kilomètres de là seulement.
Santa Pau, remparts et fèves derrière la brume
Le deuxième soir nous mène à Santa Pau, l’un des villages médiévaux les mieux préservés de Catalogne, avec sa Plaça Major aux arcades irrégulières et son château compact qui domine encore la place. Aucune baguette architecturale homogène ici : les maisons ont poussé au fil des siècles autour du noyau fortifié, avec cette irrégularité charmante propre aux villages qui n’ont jamais été pensés pour plaire.
Autour du village, les champs cultivent une variété locale de fèves, le fesol de Santa Pau, dont la culture sur sol volcanique fertile est devenue une petite fierté gastronomique régionale, protégée par une indication géographique. Le lendemain matin, un épais brouillard s’installe sur ces mêmes champs — phénomène fréquent dans cette cuvette volcanique où l’air froid stagne dans les creux entre les cônes — et transforme la marche en une traversée presque irréelle, où seules les silhouettes rondes des volcans émergent par intermittence de la brume.

Perdus entre les cônes, une leçon d’humilité
C’est précisément dans ce brouillard que nous perdons, un moment, le fil du sentier balisé. La Garrotxa n’a rien d’une haute montagne intimidante, mais son relief en mamelons répétés, tous semblables dans la brume, désoriente plus qu’on ne l’imaginerait sur un parcours affiché comme familial. Nous rebroussons chemin jusqu’à un carrefour de pistes forestières, où un fermier venu chercher ses vaches nous remet dans la bonne direction avec un haussement d’épaules amusé — ici, se perdre entre deux volcans identiques est visiblement un classique local.
L’épisode, sans gravité, rappelle une évidence trop souvent oubliée : la difficulté d’un terrain ne se mesure pas qu’à l’altitude. Un sanglier détale devant nous à la sortie du bois, dernier sursaut de faune sauvage avant que la brume ne se lève enfin sur les prairies de Santa Pau.
Le parc abrite aussi, plus discrètement, des populations de chevreuils, de renards et une avifaune forestière riche — pics, rapaces nocturnes, passereaux des sous-bois — qui profite de la mosaïque de milieux entretenue par une agriculture encore largement traditionnelle. Cette cohabitation entre terres cultivées, forêts protégées et cônes volcaniques classés est précisément ce qui distingue la Garrotxa d’un simple musée géologique à ciel ouvert : ici, la nature protégée reste une nature travaillée, pas mise sous cloche.
Retour vers Olot, sous une terre qui n’a jamais cessé de bouger
La dernière étape redescend vers Olot par les rives du Fluvià, dont le lit encaisse par endroits d’anciennes coulées basaltiques aujourd’hui recouvertes de peupleraies. En ville, les façades modernistes du début du XXe siècle — écho tardif, à l’échelle catalane, du mouvement porté par Gaudí à Barcelone — se mêlent aux volumes plus sobres de la reconstruction post-sismique, comme deux strates d’une même histoire faite de ruptures et de reprises.
Le parc collabore aujourd’hui avec le réseau des parcs naturels de la Generalitat de Catalogne pour limiter la fréquentation sur les sentiers les plus fragiles, notamment autour du Croscat où l’érosion des scories reste un sujet sensible depuis la fermeture de la carrière. Une manière discrète de rappeler que la reconquête d’un paysage abîmé prend des décennies, quand sa dégradation, elle, ne demande que quelques années d’inattention.
Un paysage sauvé, jamais tout à fait acquis
On quitte la Garrotxa avec l’impression d’avoir traversé un territoire à double fond : une campagne catalane paisible en surface, un champ de bataille géologique et militant en dessous. La campagne « Salvem els Volcans » reste, cinquante ans plus tard, une référence pour les mouvements de protection de paysages menacés ailleurs en Europe, preuve qu’une mobilisation locale bien menée peut renverser une trajectoire industrielle qui semblait irréversible.
Ce genre de victoire fragile, jamais totalement acquise, mérite d’être regardée de près par quiconque s’inquiète aujourd’hui du sort d’autres zones naturelles convoitées — qu’il s’agisse d’une carrière, d’une station de ski ou d’un projet touristique surdimensionné. La Garrotxa, avec ses volcans endormis mais jamais oubliés, rappelle qu’un paysage protégé reste, avant tout, un paysage défendu.
Il y a quelque chose de profondément rassurant, aussi, dans cette manière catalane de vivre avec ses volcans plutôt que de les tenir à distance : cultiver leurs pentes, bâtir avec leurs pierres, sanctuariser leurs cratères d’une chapelle plutôt que d’une barrière. En repartant vers Olot, la dernière image qui reste n’est pas celle d’une curiosité géologique figée, mais celle d’un territoire vivant qui a appris, à force d’alertes et de luttes, à habiter son propre passé éruptif sans jamais s’en croire définitivement à l’abri.
Sources et Références
- Generalitat de Catalunya — Parc Natural de la Zona Volcànica de la Garrotxa
- Ministerio para la Transición Ecológica (CENEAM) — fiche du Parc naturel de la Garrotxa
- Wikipedia — Croscat, le plus jeune volcan de la péninsule Ibérique
- Patrimoni Garrotxa Cultour — histoire d’Olot et des séismes de 1427-1428
- L’Alpin — Massif du Carlit : le secret le mieux gardé des Pyrénées, un labyrinthe de 100 lacs glaciaires
- L’Alpin — Pyrénées espagnoles : le Parc des Encantats, le labyrinthe des 200 lacs