
La Majella : le sanctuaire des loups des Abruzzes
La route quitte la côte adriatique à Pescara et grimpe vers l’intérieur, laissant derrière elle les hôtels et les parasols pour une géographie plus rêche. Au bout de quelques kilomètres, un mur de calcaire blanc se dresse à l’horizon, si massif qu’il semble avoir été posé là par erreur, entre la douceur des collines à blé et la mer. C’est la Majella — la Maiella pour les Abruzzais, qui la surnomment aussi Montagna Madre, la montagne mère. Nous grimpons vers elle avec, en tête, moins l’idée d’un sommet à cocher que celle d’un territoire à traverser en silence.
On vient rarement ici pour croiser un loup en face. On vient pour apprendre à marcher dans un lieu où il est encore possible d’en croiser un — ce qui n’est pas la même chose, et c’est tout l’objet de ces quelques jours passés sur le plateau. Entre les ruines des ermitages, les sentiers gravés par des siècles de transhumance et les hurlements qui montent parfois du fond des vallées à la nuit tombée, la Majella se raconte moins qu’elle ne se mérite.
Le seuil du massif oublié
Le Parco Nazionale della Majella s’étend sur près de 741 km², à cheval sur les provinces de L’Aquila, Chieti et Pescara, entre trente-neuf communes qui vivent depuis toujours à l’ombre de ce massif calcaire. Contrairement au Gran Sasso, son voisin plus septentrional et plus fréquenté des randonneurs — nous avions déjà exploré le Gran Sasso, surnommé le Tibet de l’Italie pour ses étendues minérales —, la Majella reste largement à l’écart des grands flux touristiques. Moins de sommets emblématiques dans les guides, moins de refuges gardés, mais la même sensation d’appartenir à un bout d’Apennin qui a gardé son caractère sauvage.
Le point culminant, le Monte Amaro, atteint 2 793 mètres : c’est le deuxième plus haut sommet des Apennins, juste derrière le Corno Grande du Gran Sasso. Autour de lui, une soixantaine de pointes dépassent les 2 000 mètres, dessinant un plateau étagé plutôt qu’une chaîne linéaire — une architecture qui déroute d’abord, puis se lit peu à peu comme un livre ouvert une fois qu’on en a arpenté les premiers replis. Nous montons par le versant de Roccamorice, dans la chaleur encore estivale de la fin septembre, le sac chargé pour trois jours.

Le plateau des Murelle, un désert de pierre
Avant d’atteindre la pierre nue, il faut traverser la forêt. La Foresta di Lama Bianca, sur le versant oriental du massif, abrite des hêtraies parmi les plus anciennes d’Europe — des arbres tricentenaires, parfois davantage, dont les troncs noueux montent si haut que la canopée ferme presque entièrement le ciel. Depuis 2017, ces hêtraies vétustes figurent, aux côtés de celles du parc voisin d’Abruzzo, sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, au titre des forêts primaires de hêtres des Carpates et d’autres régions d’Europe. On y marche dans une pénombre verte, presque humide, avant que le sentier ne bascule brutalement dans la lumière crue du plateau.
Passé les derniers hêtres, justement, la végétation change de registre. Le parc abrite plus de 2 100 espèces végétales répertoriées — près d’un tiers de la flore italienne pour un territoire minuscule à l’échelle du pays — mais sur les hauts plateaux, cette richesse se fait discrète, tassée dans les creux à l’abri du vent, entre genévriers rampants et coussins de saxifrages accrochés aux fissures. Le sentier serpente ensuite entre des lapiaz gris et des dolines qui trouent la roche comme des cicatrices rondes, creusées par des millénaires d’eau de pluie s’infiltrant dans le calcaire. Le silence y est particulier, presque compact, seulement troué par le vent qui glisse sur les crêtes.
C’est sur ce plateau, autour du Monte Focalone, que la Majella ressemble le plus à un désert de haute altitude : pierre nue, herbe rase, ciel immense. Un chamois s’immobilise à cinquante mètres, nous regarde une seconde de trop, puis disparaît derrière une arête — la population réintroduite ici depuis le parc voisin d’Abruzzo compte parmi les réussites silencieuses de la conservation locale. Plus haut, une aigle royale trace de larges cercles au-dessus des crêtes, profitant des courants ascendants qui remontent la falaise. Nous marchons longtemps sans croiser âme qui vive, ce qui, dans un pays aussi densément peuplé que l’Italie, a quelque chose d’un luxe.
Les ermites accrochés à la roche
La Majella n’a pas seulement une histoire naturelle : elle a une histoire spirituelle, gravée à même ses parois. Au XIIIe siècle, un moine nommé Pietro Angelerio da Morrone choisit ces gorges pour fuir le monde. Il s’installe d’abord à l’Eremo di Santo Spirito, à 1 132 mètres d’altitude, contre une paroi verticale au-dessus de Roccamorice — un lieu occupé depuis avant l’an mille, qui avait déjà accueilli le pape Victor III au XIe siècle avant de tomber en désuétude. Pietro le restaure, s’y installe avec quelques disciples, et transforme la grotte du bas, où l’on peut encore voir la cellule dite du Crucifix, en centre d’une vie ascétique intense.
Quelques années plus tard, vers 1274, il gagne un site plus inaccessible encore : l’Eremo di San Bartolomeo in Legio, bâti sur un éperon rocheux d’à peine cinquante mètres de large, accessible par des escaliers taillés directement dans la roche. Nous montons par l’un d’eux, les mains sur la pierre tiède, pour rejoindre la petite église dont la façade garde des traces de fresques presque effacées. Pietro y restera au moins deux ans avant d’être, bien malgré lui, élu pape sous le nom de Célestin V en 1294 — le pontife qui abdiqua quelques mois plus tard, épisode resté célèbre dans l’histoire de l’Église. Des dizaines d’autres ermitages celestiniens parsèment encore le massif, la plupart oubliés, tous porteurs de la même idée : que la verticalité de la Majella appelle une forme d’ascèse volontaire, un dialogue avec la paroi qui n’a pas grand-chose à voir avec l’alpinisme sportif.

Le tratturo, la mémoire des bergers
En redescendant vers l’ouest, le sentier croise à plusieurs reprises un tracé plus large et plus tassé que les autres : un tratturo, l’une de ces antiques routes de transhumance qui reliaient, sur des centaines de kilomètres, les pâturages d’altitude des Abruzzes aux plaines plus clémentes des Pouilles. Chaque année en septembre — le mois même de notre passage —, des générations de bergers y ont fait descendre leurs troupeaux vers le Tavoliere, avant de remonter au printemps suivant vers les alpages de la Majella, du Gran Sasso et du massif du Velino-Sirente.
Sur certaines pierres qui bordent le tratturo, on distingue encore des incisions à peine lisibles : initiales, dates, croix simples, gravées par des bergers qui passaient là des heures de garde solitaire, le troupeau paissant sous leurs yeux. Ces graffitis rupestres, aujourd’hui protégés comme un patrimoine à part entière, racontent une vie rude, faite d’absences longues et de retrouvailles brèves, où le silence du berger répondait déjà, d’une certaine manière, à celui que nous cherchons nous-mêmes sur ce plateau. La pratique s’est éteinte dans les années 1960, remplacée par le train puis par le camion — mais le tracé, lui, reste inscrit dans le paysage, presque aussi net qu’un chemin de randonnée balisé, et rappelle qu’ici, la montagne fut longtemps un lieu de travail avant d’être un lieu de contemplation.
Sur la piste du loup
Le loup des Abruzzes, Canis lupus italicus, que les naturalistes appellent aussi lupo appenninico, est le symbole discret du parc. Selon les estimations du Parco Nazionale della Majella, une dizaine de meutes stables occupent le massif, pour une population totale de l’ordre de 70 à 80 individus — l’une des plus fortes densités de loups de tout l’Apennin. Et pourtant, en trois jours de marche, nous n’en verrons aucun.
Ce n’est pas un échec : c’est la règle du jeu. L’animal, essentiellement nocturne et d’une prudence proverbiale envers l’homme, se laisse rarement observer directement, même par les gardes qui le suivent depuis une dizaine d’années. Le suivi scientifique repose sur d’autres traces : empreintes relevées dans la neige, restes de repas analysés en laboratoire, pièges photographiques disposés le long des crêtes, colliers GPS posés sur les individus capturés. Le soir de notre deuxième bivouac, pourtant, un long hurlement remonte d’une vallée voisine, suivi d’un second, plus aigu — un échange entre deux meutes, ou peut-être une famille qui se répond dans l’obscurité. Rien à voir, tout à écouter : le genre d’expérience qui, dans ce massif, en dit plus long sur la présence du loup qu’une photo n’en dira jamais.

Un peu plus au sud, dans le Parco Nazionale d’Abruzzo, Lazio e Molise, un autre grand prédateur partage ce même massif apennin : l’ours brun marsicain, sous-espèce endémique dont le dernier recensement génétique, en 2025, dénombrait une population totale d’environ 81 individus, avec quelques spécimens repérés ces dernières années jusque dans les zones périphériques du massif — dont la Majella elle-même. La cohabitation entre ces grands animaux et les troupeaux qui remontent encore, l’été, sur certains alpages, n’a rien d’une évidence apaisée : c’est un équilibre fragile, entretenu à coups de mesures de protection, d’indemnisations et de patience. Le même dilemme traverse d’autres montagnes d’Europe restées sauvages — nous l’avions déjà observé du côté des monts Fatra, en Slovaquie, sur les traces de l’ours et du loup au cœur des Carpates, où la cohabitation pastorale pose des questions très proches.
Ce que garde le silence
Au matin du dernier jour, la brume s’accroche encore aux dolines du plateau quand nous entamons la descente vers Pretoro. Le massif, vu d’en bas, reprend sa silhouette familière de mur blanc — mais quelque chose a changé dans la façon dont nous le regardons. Ce que la Majella appelle « sanctuaire » n’est pas un décor figé sous cloche : c’est un territoire où la présence humaine — bergers d’hier, gardes d’aujourd’hui, randonneurs de passage — s’efface volontairement devant celle d’espèces qui ont d’abord besoin qu’on les laisse tranquilles.
Il y a quelque chose d’assez juste dans le fait qu’un massif qui a longtemps servi de refuge à des ermites en quête d’humilité tellurique serve aujourd’hui de refuge à l’une des dernières grandes populations de loups libres d’Italie. Les deux histoires se répondent, à sept siècles de distance : un même besoin de hauteur, de distance, d’un lieu où l’on n’est plus tout à fait le centre du monde. On ne rentre pas de la Majella avec des photos spectaculaires de faune sauvage. On en rentre avec une idée plus difficile à formuler : qu’un territoire peut rester intact précisément parce qu’on accepte de ne pas tout y voir.
Sources et Références
- Parco Nazionale della Majella — parcomajella.it, données sur le suivi du lupo appenninico et la superficie du parc.
- Parco Nazionale d’Abruzzo, Lazio e Molise — parcoabruzzo.it, recensement 2025 de l’orso bruno marsicano.
- Ministero della Cultura — Eremi celestiniani del Parco della Maiella.
- Regione Abruzzo, Dipartimento Turismo — Abruzzoturismo.it, notice sur l’Eremo celestiniano di San Bartolomeo in Legio.
- Wikipédia (it/en) — fiches « Eremo di San Bartolomeo in Legio », « Eremo di Santo Spirito a Maiella », « Maiella National Park ».