L’Alta Via dei Monti Liguri : 440 km entre mer et sommets, de la France à la Toscane
Le sentier commence là où la Méditerranée cesse d’être une simple carte postale : à Ventimiglia, dans l’odeur d’agrumes et de sel qui monte des jardins en restanques, un losange rouge et blanc frappé de deux lettres — « AV » — indique la première foulée d’un ruban de 440 kilomètres. Nous savons, en chargeant les sacs, que nous ne l’avalerons pas tout entier : l’Alta Via dei Monti Liguri se parcourt en quarante-trois étapes et réclame près d’un mois à qui veut la boucler d’une traite, de Ventimiglia jusqu’à Ceparana, aux portes de la Toscane. Nous avons choisi d’en marcher une semaine, la plus verticale de toutes : celle qui quitte la mer pour grimper d’un trait jusqu’au toit de la Ligurie, avant de redescendre vers des villages de pierre où il ne reste, l’hiver venu, qu’une poignée d’habitants à demeure.
Ce choix n’est pas un aveu de faiblesse mais une manière d’honorer le sentier. L’Alta Via n’a jamais été pensée pour être « faite » d’une traite comme on coche une case sur une liste : elle est née pour être traversée par tronçons, saison après saison, comme le faisaient avant nous les bergers et les contrebandiers, puis comme l’ont organisé, à partir de 1983, ceux qui l’ont dessinée. Une semaine, sac chargé, cartes pliées dans la poche intérieure — cela suffit largement pour comprendre pourquoi ce sentier est une colonne vertébrale, et non une simple ligne tracée sur une carte.
La mer en partage
Les premiers kilomètres ne ressemblent en rien à ce qu’on imagine d’ordinaire d’un trek de montagne. On grimpe entre des restanques d’oliviers centenaires et des rangs de rossese, ce cépage rustique qui donne à toute la Riviera dei Fiori son vin le plus franc et le moins maquillé. Les murets de pierre sèche, montés sans mortier par des générations de paysans, retiennent une terre rare à quelques encablures seulement des plages où se pressent, en contrebas, les vacanciers de la Riviera. Le balisage rouge et blanc apparaît régulièrement sur les rochers et les troncs, sobre, plus discret que les cairns tarabiscotés d’autres massifs — un simple losange, deux lettres, et la certitude de ne jamais se perdre bien longtemps.
Puis le paysage bascule, en quelques kilomètres à peine. Passé la forêt de Testa d’Alpe, les oliviers cèdent la place au thym, à la lavande sauvage et à une garrigue plus rêche qui annonce déjà l’altitude. En une seule journée de marche, la Méditerranée a cessé d’être un horizon bleu et net pour devenir un souvenir qu’on aperçoit, loin en contrebas, chaque fois que le sentier négocie un virage. C’est tout le paradoxe de cette Alta Via : ligure de bout en bout, elle fait basculer en quelques heures à peine ce que d’autres sentiers mettent des semaines à raconter — le passage d’un monde méditerranéen à un monde franchement alpin.
Le fil de la frontière
À mesure que l’on prend de la hauteur, le sentier se met à longer, au mètre près ou presque, la frontière entre la France et l’Italie. On marche sur cette ligne administrative sans jamais la voir, matérialisée seulement par une ancienne route militaire aux lacets serrés, taillée à flanc de crête pour relier des forts aujourd’hui abandonnés à la végétation et au silence. Le vent y est plus sec, plus insistant qu’en contrebas, et les nuages filent dans les vallées françaises voisines de la Roya pendant que nous restons, nous, au sec sur ce fil tendu entre deux ciels.
Cette portion appartient au Parco Naturale Regionale delle Alpi Liguri, un des sanctuaires que l’Alta Via traverse sans jamais les contourner. Les crêtes y abritent une faune discrète mais bien réelle : chamois agiles sur les pentes rocailleuses, marmottes qui sifflent leur alarme dès qu’une silhouette approche d’un peu trop près, martres qui ne se montrent, elles, qu’au crépuscule. Nous n’avons croisé ce jour-là qu’un troupeau de chèvres semi-sauvages et les empreintes fraîches d’un sanglier dans la boue d’un névé tardif — la preuve discrète que la montagne, ici, appartient encore largement à ceux qui n’ont pas besoin de balisage pour trouver leur chemin.
Le toit de la Ligurie
Le Monte Saccarello culmine à 2 201 mètres, un chiffre modeste comparé aux géants des Alpes centrales, mais qui suffit à faire de lui le point le plus haut de toute la Ligurie et le sommet directeur de l’Alta Via. La montée finale se fait sur un pierrier clair, presque lunaire, où le vent souffle sans obstacle depuis les trois versants qui se rejoignent précisément ici : la France, le Piémont et la Ligurie se touchent quelque part sous nos pieds, sans borne ni frontière visible, rien qu’une pente qui continue de monter jusqu’au ciel.
Au sommet se dresse une statue de la Vierge, coulée dans le bronze et dressée sur un socle de pierre au tournant du XXe siècle par les paroisses de la vallée — une présence incongrue à cette altitude, mais qui appartient au paysage autant que le vent ou les éboulis alentour. De là-haut, par temps clair, le regard porte jusqu’à la mer d’un côté et jusqu’aux premiers contreforts alpins de l’autre, un basculement qui donne le vertige plus sûrement que n’importe quelle paroi verticale. Ce genre de belvédère à cheval sur deux mondes n’est pas rare dans les montagnes de la Haute-Ubaye, à la frontière entre France et Italie, que nous avions parcourue quelques saisons plus tôt avec cette même sensation de marcher sur un fil tendu entre deux pays qui s’ignorent.

Villages suspendus, chemins muletiers
La descente vers Mendatica, puis Upega et Realdo, change entièrement de registre. Le sentier retrouve les chemins muletiers empierrés qui reliaient jadis ces hameaux entre eux, à l’époque où aucune route carrossable ne venait encore désenclaver ces vallées reculées. Realdo et Verdeggia, accrochés chacun à leur versant, se font face par-dessus un ravin si étroit qu’on jurerait pouvoir se parler d’un village à l’autre — deux poignées de toits de pierre couverts de lauzes, posés là comme suspendus, qu’on découvre d’un coup en sortant du dernier bois.
Les châtaigniers dominent maintenant le paysage, plantés en terrasses par des générations de paysans qui en tiraient farine et bois de chauffage avant que l’exode rural ne vide peu à peu ces vallées, dans les décennies d’après-guerre. C’est précisément pour ne pas laisser mourir ce réseau de sentiers que le Centro Studi Unioncamere Liguri, le Club Alpino Italiano et la Federazione Italiana Escursionismo ont uni leurs efforts en 1983 : l’Alta Via telle qu’on la marche aujourd’hui est la couture patiente de dizaines de chemins de bergers et de muletiers, réunis en une seule ligne continue depuis la mer jusqu’à la Toscane, plutôt qu’un tracé inventé de toutes pièces.
À l’entrée de Realdo, un berger redescendait justement son troupeau de chèvres sur le sentier même que nous venions de quitter, les clochettes couvrant un instant le bruit du torrent en contrebas. Nous avons échangé quelques mots sur l’état de la neige tardive qui traînait encore en ubac, sur la fraîcheur inhabituelle du printemps — la conversation brève et utile de deux personnes qui partagent, l’espace d’un instant, le même chemin sans partager le même rythme ni le même métier.
Ce que la crête raconte plus loin
Notre semaine s’arrête à Realdo, mais l’Alta Via, elle, continue vers l’est sur près de trois cents kilomètres avant d’atteindre la Toscane. Elle traverse notamment le Parco Naturale Regionale del Beigua, autour du mont du même nom, reconnu Geoparc mondial UNESCO en 2015 pour ses affleurements d’ophiolites — des roches nées au fond d’un océan jurassique disparu il y a environ 150 millions d’années, aujourd’hui soulevées à plus de 1 200 mètres d’altitude et lisibles à ciel ouvert comme un livre de géologie resté grand ouvert.
Les forêts y prennent un autre visage : sous-bois humides où la brume s’accroche aux branches jusqu’en milieu de matinée, hêtraies et châtaigneraies plus denses encore que celles de Realdo, mousse épaisse sur les blocs de pierre où la lumière n’arrive qu’en lames obliques, tôt le matin ou tard le soir.

La mémoire des crêtes
Ces mêmes crêtes ont porté, il y a un peu plus de quatre-vingts ans, une histoire autrement plus sombre. Au printemps 1944, entre le 6 et le 11 avril, une soixantaine de partisans des formations garibaldiennes ont été exécutés par la Garde nationale républicaine fasciste et les troupes allemandes près de la Benedicta, non loin de Capanne di Marcarolo, dans cet arrière-pays que l’Alta Via enjambe aujourd’hui sans bruit. Quelques semaines plus tard, le 19 mai, dix-sept autres résistants capturés lors du même ratissage ont été fusillés près du col du Turchino, avec quarante-deux autres prisonniers, en représailles d’une attaque menée contre des soldats allemands à Gênes.
Un sacraire commémore aujourd’hui les victimes du Turchino, à quelques pas du tracé de l’Alta Via — un rappel sobre que ces montagnes tranquilles, que l’on traverse sac au dos et appareil photo en poche, ont aussi servi de refuge et de tombeau à ceux qui refusaient l’occupation. On ne marche plus tout à fait de la même façon sur ces crêtes une fois qu’on connaît cette histoire, même si le sentier, lui, ne porte aucune plaque à chaque pas pour la rappeler.

Jusqu’à la Toscane, jusqu’à la mer
Plus loin encore, l’Alta Via achève sa course à Ceparana, dans la vallée de la Magra, à quelques kilomètres seulement de la frontière toscane. Le sentier y perd de l’altitude sans perdre de son caractère, redescendant vers des collines plus douces avant de buter, ou presque, sur les premiers contreforts des Alpes Apuanes et leurs carrières de marbre de Carrare, que la mer Tyrrhénienne borde à son tour, de l’autre côté de la péninsule. La boucle, en un sens, se referme : partie d’une mer, l’Alta Via finit par en frôler une autre, comme si la Ligurie tout entière n’était qu’un pont minéral tendu entre deux littoraux.
L’itinéraire complet, porté depuis 1983 par le Club Alpin Italien de Ligurie, reste balisé et entretenu par des bénévoles plutôt que par une quelconque industrie du trek — ce qui explique sans doute pourquoi il demeure, aujourd’hui encore, l’un des grands itinéraires italiens les moins saturés en pleine saison.
Une crête, deux mers, une question qui reste
Il y a quelque chose d’à la fois modeste et vertigineux dans ces sentiers de crête qui refusent de choisir entre la mer et la montagne. L’Alta Via dei Monti Liguri n’a ni la notoriété du GR20 ni l’altitude du tour du Mont-Blanc, et c’est peut-être précisément ce qui la rend précieuse : elle raconte une Italie de l’arrière-pays, des villages qui se vident lentement, des chemins muletiers entretenus par des associations plutôt que par le tourisme de masse, une histoire de résistance qui n’a pas besoin d’un musée pour rester vivante sur le terrain même où elle s’est écrite.
Nous repartirons un jour pour la suite — pour le Beigua, pour le Turchino, pour cette dernière descente vers la Toscane que nous n’avons, cette fois, fait qu’imaginer depuis les crêtes de Realdo. En attendant, il reste cette certitude toute simple : un sentier qui met à peine une semaine à faire basculer un randonneur de la Méditerranée aux confins alpins, avant de le ramener, patiemment, vers une autre mer, mérite mieux qu’une carte postale.
Sources et Références
- Club Alpino Italiano – Liguria, « L’Alta Via dei Monti Liguri » (portail officiel de l’itinéraire, historique, étapes et cartographie)
- Federazione Italiana Escursionismo, documentation sur la création de l’Alta Via dei Monti Liguri (1983)
- Parco Naturale Regionale delle Alpi Liguri, fiches faune et itinéraires du Monte Saccarello
- Parco Naturale Regionale del Beigua – Geoparco Mondiale UNESCO, documentation géologique et naturaliste
- ANPI (Associazione Nazionale Partigiani d’Italia), documentation sur la strage della Benedicta et le Sacrario dei Martiri del Turchino