Les Aravis : la dernière chaîne sauvage de Haute-Savoie avant l’hiver
Début octobre, la chaîne des Aravis change de registre presque du jour au lendemain. Les alpages qui bourdonnaient encore de cloches de troupeaux se vident un à un, les refuges d’altitude ferment leurs volets pour la saison, et une lumière plus rasante découpe les crêtes dentelées avec une netteté que l’été ne connaît pas. Nous partons trois jours sur cette chaîne préalpine, moins haute que le massif du Mont-Blanc qui lui fait face de l’autre côté de la vallée de l’Arve, mais tout aussi capable d’imposer sa propre échelle de vertige. Il s’agit, disent les gens du cru, de la dernière chaîne encore sauvage de Haute-Savoie avant que l’hiver ne referme tout.
Cette cordée improvisée pour l’occasion connaît déjà les massifs voisins, plus fréquentés et plus documentés. Les Aravis, eux, gardent quelque chose d’à part : une frontière naturelle entre Haute-Savoie et Savoie, un point culminant qui reste difficile d’accès même pour des marcheurs expérimentés, et une tradition fromagère si ancrée dans le paysage qu’on la retrouve gravée sur les linteaux de porte de certains chalets d’alpage.
Une frontière dentelée entre deux Savoie
La chaîne des Aravis appartient aux Préalpes, cette ceinture de massifs calcaires moins élevés que les Alpes internes mais souvent plus abrupts, plus découpés, presque plus spectaculaires vus de près. Elle sépare la Haute-Savoie, sur son versant occidental, de la Savoie, sur son versant oriental, formant une crête continue que l’on peut suivre du regard depuis Annecy par temps clair. Son point culminant, la Pointe Percée, s’élève à 2 750 mètres et domine les trois communes du Grand-Bornand, de Sallanches et du Reposoir, qui se partagent son sommet sans jamais vraiment se le disputer.
La pointe doit son nom à un détail que l’on ne distingue vraiment qu’en s’en approchant : un petit trou naturel qui perce sa face nord, visible depuis certains points de vue de la vallée. Son ascension, techniquement engagée sur les derniers mètres, se fait par la voie normale côté ouest ou par les cheminées de Sallanches côté est, cette dernière option imposant le passage d’une arête étroite réservée aux randonneurs aguerris. Nous ne visons pas le sommet cette fois-ci — la saison est trop avancée pour s’y risquer sans matériel hivernal — mais nous en longeons les contreforts sur plusieurs kilomètres, suffisamment pour mesurer l’ampleur de cette dent de calcaire qui domine toute la vallée de Thônes.
Depuis les crêtes intermédiaires que nous suivons, le panorama s’ouvre sur un arc presque complet des Préalpes et des Alpes internes : au sud, le massif du Bargy referme la vue avant que le regard ne bute, plus loin encore, sur les premiers contreforts du Mont-Blanc, reconnaissable à sa masse blanche même en cette saison où la neige a déjà commencé à redescendre sur ses hauts glaciers. Un itinéraire de tour balisé permet, pour qui dispose de plus de temps, de boucler l’intégralité du massif en plusieurs étapes, en empruntant par endroits le tracé du GR96 qui longe la chaîne côté savoyard avant de bifurquer vers le plateau des Glières.
Le pays du reblochon
On ne marche pas longtemps dans les Aravis sans croiser un chalet d’alpage, souvent fermé pour la saison en ce début octobre, mais dont l’odeur de lait caillé semble s’être incrustée dans les pierres elles-mêmes. Cette chaîne constitue le berceau historique du reblochon, ce fromage à pâte pressée non cuite né, selon la tradition locale, d’une fraude fiscale plutôt que d’une recette pensée à l’avance : au Moyen Âge, les paysans qui louaient leurs alpages payaient une redevance calculée sur la quantité de lait traite en présence du propriétaire ou de son représentant. Ils ne trayaient donc leurs vaches qu’à moitié devant témoin, puis terminaient la traite en cachette une fois l’inspecteur reparti — d’où le verbe local « reblocher », qui signifie traire une seconde fois.
Cette production, restée clandestine du XIVe au XVIIe siècle, s’est concentrée précisément autour des vallées que nous traversons : Thônes, La Clusaz, Le Grand-Bornand, Manigod. La zone d’appellation s’est depuis élargie jusqu’au lac Léman et au massif du Mont-Blanc, mais les Aravis en restent le cœur symbolique, avec une organisation encore très largement fondée sur l’alpage : les troupeaux montent en estive début juin et n’en redescendent qu’au tout début octobre, ce qui signifie que nous croisons, sur cette fin de saison, les toutes dernières transhumances de l’année. Une centaine de fermiers continuent de fabriquer ce fromage directement en alpage, une pratique de plus en plus rare face à la concentration laitière industrielle qui touche l’ensemble des massifs alpins.

La Clusaz, Grand-Bornand et la mémoire des Glières
Nous redescendons le premier soir vers La Clusaz, station qui vit une existence à deux vitesses : ruche touristique l’hiver, bourgade presque assoupie en ce début octobre, entre la fermeture de la saison estivale et l’ouverture prochaine des pistes de ski. Le Grand-Bornand, un peu plus loin dans la vallée, cultive la même dualité avec un centre villageois resté largement authentique, où les fermes d’alpage traditionnelles côtoient sans trop de heurts les constructions plus récentes destinées à la clientèle hivernale. Ces deux communes, avec Thônes et Manigod, forment le cœur historique de la vallée où le reblochon est né et où il continue, contre les logiques d’échelle de l’agroalimentaire moderne, à se fabriquer à la ferme.
C’est aussi dans ce bassin de vallées, aux portes du massif des Bornes tout proche, que s’est joué en 1944 l’un des épisodes les plus marquants de la Résistance française. Sur le plateau des Glières, à une vingtaine de kilomètres de là, environ 465 maquisards se sont regroupés à partir de fin janvier 1944, sous le commandement du lieutenant Tom Morel puis, après son assassinat le 9 mars lors d’une négociation, du capitaine Maurice Anjot, pour réceptionner les parachutages d’armes alliées destinés à l’ensemble de la Résistance haut-savoyarde. L’assaut allemand du 26 mars 1944 y a coûté la vie à 129 maquisards et à une vingtaine d’habitants de la région, exécutés ou déportés. Ce drame, dont le souvenir reste vivace dans chaque village de la vallée de Thônes, donne une autre épaisseur à la notion de « dernière chaîne sauvage » que l’on applique aujourd’hui aux Aravis dans un sens purement géographique : ici, la sauvagerie du relief a aussi, une fois, servi de dernier refuge.
Chamois, bouquetins et l’ombre du gypaète
Le deuxième jour, alors que nous longeons une combe rocheuse au-dessus de la limite des derniers mélèzes, un groupe de chamois s’égaille sur une vire à quelques centaines de mètres, leurs silhouettes brunes se détachant nettement sur le gris de la roche calcaire. L’espèce, présente dans la quasi-totalité des massifs de Savoie Mont-Blanc, s’est bien adaptée à la présence humaine croissante sur ces sentiers, sans pour autant perdre sa méfiance instinctive : à la moindre approche trop directe, le troupeau détale vers l’à-pic avec une aisance qui semble ignorer les lois de l’équilibre.

Le bouquetin, réintroduit avec succès en Haute-Savoie après avoir frôlé l’extinction dans les Alpes françaises au XIXe siècle, s’est également implanté durablement sur les hauteurs rocheuses des Aravis. Nous n’en croisons pas cette fois, mais un garde du massif nous confirme leur présence régulière sur les barres les plus inaccessibles. Plus rare encore, le gypaète barbu, réintroduit dans les Alpes à partir des années 1980, compte parmi ses derniers bastions savoyards les massifs du Bargy, du Haut-Giffre et des Aravis, où seulement quelques couples nichent chaque année. Ce rapace, l’un des plus grands d’Europe avec son envergure impressionnante et sa barbe de plumes noires caractéristique, a la particularité de se nourrir presque exclusivement d’os, qu’il laisse tomber sur des dalles rocheuses pour les briser et en extraire la moelle. Le voir voler, même de loin, silhouette effilée aux ailes en amande, reste l’un des moments les plus recherchés par les naturalistes qui fréquentent ce massif.
La bascule vers l’hiver
Le contraste entre les deux premiers jours et le troisième est net. La météo, jusque-là clémente, se charge en fin de deuxième journée : les nuages s’accrochent aux crêtes, la température chute de plusieurs degrés en quelques heures, et une pluie fine se change en flocons épars sur les points les plus hauts de notre itinéraire. Ce basculement rapide, caractéristique de ce massif préalpin en cette saison charnière, nous rappelle pourquoi les bergers redescendent systématiquement leurs troupeaux avant la première semaine d’octobre : au-delà, les conditions peuvent se dégrader en quelques heures sans prévenir, sur un terrain qui ne pardonne pas l’imprévoyance.
Nous ajustons notre itinéraire en conséquence, renonçant à un dernier passage en balcon initialement prévu pour redescendre par un chemin plus abrité en forêt. Cette décision, prise sans regret particulier, illustre bien ce qui distingue une randonnée d’arrière-saison d’une sortie estivale : la marge de manœuvre se réduit, et la montagne impose son calendrier plutôt que l’inverse.
Le troisième matin, la neige de la veille a déjà fondu sur les pentes basses mais persiste encore en plaques sur les versants nord, dessinant un patchwork blanc et gris qui annonce, sans équivoque, la saison à venir. Les derniers randonneurs croisés sur le sentier — un couple de retraités lyonnais venus profiter d’une des dernières fenêtres météo de l’automne — nous confirment qu’ils comptent bien être les derniers de l’année sur ce tronçon avant la fermeture hivernale des accès. Il y a, dans cette fin de saison partagée avec quelques irréductibles, une forme de convivialité particulière, faite de regards entendus plutôt que de longues conversations.

Ce que la chaîne sauvage laisse en partage
En refermant cette traversée des Aravis, on comprend mieux pourquoi ce massif préalpin, souvent éclipsé dans l’imaginaire collectif par la masse plus prestigieuse du Mont-Blanc voisin, mérite pourtant sa propre place. Ce n’est pas un massif de superlatifs : ni le plus haut, ni le plus vaste, ni le plus fréquenté par les guides de haute montagne. C’est un massif de transitions — entre deux départements savoyards, entre un pastoralisme encore vivant et une modernité qui grignote lentement ses marges, entre l’été qui s’achève et l’hiver qui referme les cols un à un.
Cette tension entre tradition pastorale et pressions économiques contemporaines n’est pas propre aux Aravis : elle traverse aujourd’hui l’ensemble de l’économie pastorale savoyarde, confrontée à la nécessité de réinventer ses modèles face au changement climatique. De la même manière, la présence retrouvée du gypaète barbu et du bouquetin sur ces crêtes s’inscrit dans un débat plus large sur la régulation de la faune de montagne et sa cohabitation avec les usages humains des sommets. Les Aravis, en ce sens, ne sont pas seulement une chaîne de randonnée parmi d’autres : elles condensent, sur un territoire relativement restreint, à peu près tous les équilibres fragiles que la moyenne montagne alpine doit aujourd’hui apprendre à tenir.
Sources et Références
- Fédération Française de Randonnée Pédestre — topo-guides et itinéraires de la chaîne des Aravis, ffrandonnee.fr.
- Office National des Forêts (ONF) — gestion forestière et pastorale des massifs préalpins de Haute-Savoie, onf.fr.
- Office de tourisme Thônes Cœur des Vallées — randonnée et patrimoine du massif des Aravis, thonescoeurdesvallees.com.
- L’Alpin — Alpages en sursis : comment l’économie pastorale de Savoie réinvente ses modèles face au climat.