La vallée d’Ossau : le Tour du Pic, 3 jours autour du volcan éteint des Pyrénées
Il y a des montagnes qu’on regarde et d’autres qu’on reconnaît avant même de les avoir vues. Le Pic du Midi d’Ossau appartient à cette seconde catégorie : sa silhouette en dent, presque trop parfaite pour être naturelle, s’impose au premier virage de la route qui remonte le Béarn depuis Pau, longtemps avant que nous ayons chaussé nos bottes. Ce matin-là, au parking du lac de Bious-Artigues, la brume traîne encore sur l’eau et le pic reste invisible — un jeu d’attente qui, nous le comprendrons vite, structure toute la vallée d’Ossau : on marche vers lui, on le perd, on le retrouve, jamais tout à fait de la même façon.
Trois jours, une boucle, un sommet qui ne se laisse jamais gravir en chemin mais qu’on apprend à contourner comme on apprivoise un animal farouche : c’est le programme que nous nous sommes fixé, sac sur le dos et cordée réduite à l’essentiel. Pas d’ascension prévue, juste ce tour classique par les lacs d’Ayous, le col de Peyreget et le refuge de Pombie, que les bergers d’ici arpentent depuis des générations avant nous.
Un volcan éteint qui veille sur le Béarn
Avant d’être un but de randonnée, le Pic du Midi d’Ossau est une leçon de géologie à ciel ouvert. Voici environ 290 millions d’années, à la fin de l’ère primaire, de profondes fractures nord-sud ont déchiré la croûte terrestre dans cette partie de la chaîne hercynienne, laissant échapper des laves qui ont bâti un édifice volcanique. Une éruption a ensuite provoqué l’effondrement du sommet de ce volcan sur lui-même, créant une caldeira — une vaste dépression circulaire — dont on devine encore la trace dans le relief actuel, quarante millions d’années et un plissement pyrénéen plus tard.
Ce passé explosif explique la forme si particulière du pic : 2 884 mètres d’altitude, une silhouette en dent isolée que rien, parmi les sommets alentour, ne vient vraiment concurrencer. On l’a surnommé le « Cervin des Pyrénées », un raccourci un peu facile mais qui dit l’essentiel — ici, ce n’est pas la hauteur qui impressionne, modeste comparée aux plus de 3 000 mètres du Vignemale ou du Balaïtous voisins, mais la verticalité brute, la façon dont le roc jaillit sans transition au-dessus des pâturages. Le Parc national des Pyrénées, dont le pic marque l’une des portes les plus emblématiques côté Béarn, a fait de cette silhouette un repère visible depuis Pau par temps clair, à plus de trente kilomètres de distance.
Bious-Artigues, le seuil de la cordée
Tout commence au lac de Bious-Artigues, à 1 422 mètres, où un barrage a créé une retenue qui sert aujourd’hui de miroir au pic et de point de départ à la quasi-totalité des itinéraires du secteur. Le parking, souvent complet dès huit heures en plein été, donne la mesure de la popularité du lieu — nous avons pris le parti de partir tôt, moins pour éviter la foule que pour profiter de cette heure où la lumière rase encore les crêtes et où le silence n’est troublé que par le bruit de nos bâtons sur la caillasse.
Le sentier longe d’abord la rive du lac dans une forêt de pins à crochets, avant de bifurquer franchement vers le nord en direction du col d’Ayous. La pente se fait sentir assez vite, sans jamais devenir technique : c’est une randonnée de montagne exigeante par sa durée et son dénivelé cumulé sur trois jours, pas par la difficulté d’un passage isolé. Nous croisons les premiers randonneurs à la journée, sac léger, qui feront l’aller-retour aux lacs sans pousser jusqu’à Pombie — une option tout à fait défendable, mais qui prive du meilleur : dormir là-haut, quand la montagne se vide.
Les lacs d’Ayous, miroirs suspendus
Le col d’Ayous franchi, le paysage bascule d’un coup. Les lacs se succèdent — Roumassot, du Miey, puis Gentau, le plus grand et le plus photographié — posés comme des vasques dans une combe d’alpage, avec le Pic du Midi d’Ossau qui se dresse pile dans leur axe. Par temps calme, le reflet du sommet dans l’eau du lac Gentau est si net qu’on hésite à jeter un caillou, de peur de briser quelque chose qui semble presque trop composé pour être un simple hasard géographique.
Le refuge d’Ayous, à 2 032 mètres, tient sur cette rive depuis des décennies et reste, avec ses soixante et une places, l’un des refuges gardés les plus fréquentés du massif entre début juin et début octobre. Nous nous y arrêtons pour le café et pour observer, à la jumelle, un groupe d’isards qui broute sur la pente opposée, indifférent aux allées et venues des randonneurs. C’est aussi ici que le GR10, le sentier qui traverse les Pyrénées d’un océan à l’autre et dont le balisage est entretenu par la Fédération française de la randonnée pédestre, croise notre itinéraire avant de repartir vers le col de Suzon ou la vallée d’Aspe.

Le col de Peyreget, entre isards et troupeaux
Passé le refuge d’Ayous, le sentier grimpe vers le col de Peyreget, à plus de 2 200 mètres, dans un décor qui se minéralise à mesure que l’herbe cède la place à l’éboulis. C’est le passage le plus exposé du tour, sans être dangereux par beau temps : quelques mètres où l’on pose les mains, un balisage jaune qu’il faut suivre avec attention quand la brume s’installe, ce qui arrive plus souvent qu’on ne le voudrait sur ce versant.
Mais c’est aussi, paradoxalement, le domaine des troupeaux. Les brebis basco-béarnaises montent à l’estive dès le début de l’été et croisent notre route jusqu’à des altitudes où on ne les attendrait pas, gardées par des patous dont la présence impose de garder ses distances et, si possible, un bâton bien visible. Le lait de ces bêtes, transformé sur place dans des cayolars — les cabanes pastorales —, donne le fromage d’estive, la version la plus recherchée de l’AOP Ossau-Iraty, produite seulement quelques semaines par an. Difficile de ne pas y penser en croisant, plus bas, l’étal d’un berger qui vend ses tommes à la sortie du sentier : ce fromage-là a grandi sur les pentes mêmes que nous venons de gravir.
Pombie, dormir au pied du géant
Le col de Peyreget franchi, la descente vers le refuge de Pombie révèle la face la plus impressionnante du pic : une paroi verticale de plusieurs centaines de mètres, striée de couloirs, qui domine directement le petit lac et le refuge blotti à 2 034 mètres. C’est là que nous posons le sac pour la nuit, dans ce bâtiment qui peut accueillir jusqu’à cinquante-quatre personnes en pleine saison et qui affiche complet la plupart des soirs de juillet — la réservation n’est pas une option, c’est une nécessité.

La soirée à Pombie a son rituel : la soupe servie tôt, les récits d’ascension échangés entre cordées qui viennent de gravir le pic par la voie normale et repartiront dès l’aube, la lumière qui vire à l’orange sur la face ouest avant de disparaître d’un coup derrière la crête. C’est au moment où nous sortons pour une dernière photo, vers vingt heures, qu’un grand rapace passe au ras des rochers, silhouette sombre aux ailes en V inversé qui ne bat presque jamais : un gypaète barbu, reconnaissable à sa longue queue en losange, longe la paroi sans un bruit avant de disparaître derrière l’arête. Le gardien du refuge, habitué, hausse à peine les yeux — ici, le passage du plus grand rapace d’Europe fait presque partie du décor du soir.
Le casseur d’os, sentinelle des falaises
Le gypaète barbu mérite qu’on s’y attarde, tant son histoire dans les Pyrénées résume à elle seule les tensions entre l’homme et la haute montagne. Longtemps accusé à tort de s’en prendre au bétail, voire aux enfants — d’où son autre surnom, plus sombre, de « casseur d’os » —, l’oiseau a été chassé jusqu’à quasi disparaître du massif au XXe siècle. Sa réhabilitation doit beaucoup aux programmes de suivi menés dans le Parc national des Pyrénées, où les vallées d’Ossau et d’Aspe comptent aujourd’hui parmi les derniers bastions de l’espèce en France.

Son régime alimentaire, unique chez les rapaces, force presque le respect : le gypaète se nourrit quasi exclusivement d’os, qu’il transporte en vol jusqu’à des dalles rocheuses repérées de génération en génération pour les briser en les laissant tomber, avant d’en avaler les éclats. Avec près de 2,80 mètres d’envergure, c’est le plus grand rapace du continent, et croiser sa silhouette au-dessus d’un refuge reste, pour la plupart des randonneurs, l’un des souvenirs les plus nets qu’ils rapportent de la vallée d’Ossau.
Le col de Suzon, refermer la boucle
Le lendemain, le retour se fait par le col de Suzon, un itinéraire différent de celui de la montée qui permet de ne pas repasser deux fois par le même sentier — un principe que nous essayons de respecter autant que possible sur ce genre de boucle. La descente traverse une nouvelle fois les alpages, offre un dernier point de vue sur le pic qui, cette fois, se découpe dans notre dos, et rejoint le lac de Bious-Artigues par une pente plus directe que celle de l’aller.
Ce tour du Pic du Midi d’Ossau n’a rien d’unique dans le paysage pyrénéen — on pourrait tout aussi bien chercher ailleurs dans la chaîne ce mélange de lacs, de cols et de refuges gardés, comme le massif du Carlit et ses cent lacs glaciaires plus à l’est, ou la traversée des brèches de Gavarnie côté aragonais. Mais il a ceci de particulier qu’il boucle en trois jours à peine, sans jamais s’éloigner vraiment d’un sommet qu’on ne cesse de voir sous un angle différent : d’abord lointain depuis la route, puis écrasant depuis Pombie, enfin fugitif dans le rétroviseur en redescendant vers la vallée. Pour préparer sa propre version du tour, mieux vaut consulter les bulletins d’ouverture des refuges et le balisage à jour auprès de l’office de tourisme de la vallée d’Ossau, ou repérer sur une carte le massif du Carlit et son labyrinthe de cent lacs glaciaires pour une prochaine sortie plus à l’est.
Ce que laisse un volcan éteint
Il y a quelque chose de vertigineux à marcher trois jours autour d’un sommet qui n’a plus connu d’activité volcanique depuis près de trois cents millions d’années, et à le voir malgré tout dominer si nettement le paysage qu’on croirait qu’il vient de se former. Le temps géologique et le temps humain ne se parlent presque jamais à la même échelle : les bergers qui montent leurs troupeaux à l’estive chaque été perpétuent un geste vieux de plusieurs siècles, quand le pic lui-même porte la mémoire d’un cataclysme vieux de plusieurs centaines de millions d’années — et pourtant les deux se superposent sans effort dans le même paysage, la même journée de marche.
Ce qui frappe, au fond, en refermant la boucle à Bious-Artigues, ce n’est pas tant la performance physique — le dénivelé cumulé reste raisonnable pour qui a l’habitude de la moyenne montagne — que cette sensation d’avoir traversé plusieurs strates à la fois : géologique, pastorale, faunistique, chacune avec son propre rythme. Le gypaète qui plane au-dessus de Pombie n’a pas connu l’éruption qui a façonné la montagne sous ses ailes, mais il en habite les falaises depuis des générations, tout comme les brebis qui montent chaque été retrouvent des pâturages que leurs lointaines devancières broutaient déjà. Repartir de la vallée d’Ossau, c’est un peu se demander combien de ces strates on continuera, sans le savoir, à croiser ailleurs dans les Pyrénées.
Sources et Références
- Parc national des Pyrénées — géologie, réglementation et faune protégée du massif
- Office de tourisme de la vallée d’Ossau — informations pratiques sur le Pic du Midi d’Ossau et ses refuges
- Fédération française de la randonnée pédestre — balisage et itinéraires du GR10 en Béarn
- Refuges de Pombie et d’Ayous — informations d’ouverture saisonnière et de capacité d’accueil
- La traversée des brèches de Gavarnie — un autre itinéraire pyrénéen entre France et Espagne, sur L’Alpin
- AOP Ossau-Iraty — fromage de brebis et tradition pastorale du Béarn et du Pays Basque