Le Vercors : la Grande Traversée oubliée, 5 à 7 jours entre falaises et forêts d’automne
Il y a des massifs qu’on croit connaître avant même d’y avoir mis les pieds. Le Vercors, pour beaucoup, c’est Villard-de-Lans et ses forfaits de ski, les gorges qu’on traverse en voiture les vitres baissées, l’idée vague d’un plateau. Nous y sommes entrés par le col de Rousset avec cette certitude tranquille, et nous en sommes ressortis cinq jours plus tard à Corrençon avec une tout autre montagne dans les jambes — un désert calcaire suspendu à 2000 mètres, sans routes, presque sans balisage, où l’on croise plus de bouquetins que de randonneurs.
La Grande Traversée du Vercors, dans sa variante par les Hauts-Plateaux, suit le tracé du GR91 sur une petite soixantaine de kilomètres entre la Drôme et l’Isère — un itinéraire balisé et documenté par le Parc naturel régional du Vercors. Ce n’est pas un itinéraire spectaculaire au sens où l’entend l’alpinisme — pas de sommet à revendiquer, pas de face à vaincre. C’est autre chose : une traversée en dévers permanent, une marche dans un silence minéral que la Réserve naturelle nationale des Hauts-Plateaux protège depuis 1985, sur plus de 17 000 hectares — la plus vaste réserve terrestre de France métropolitaine, et l’un des derniers massifs français dont le relief calcaire évoque, en modèle réduit, le voisin le plus célèbre de la région : le Mont Aiguille, dont la silhouette isolée veille sur le plateau depuis le sud-est.
Se préparer à l’autonomie totale
Avant même de poser le pied sur le plateau, la Grande Traversée du Vercors impose une préparation d’un genre différent des treks alpins classiques. Pas de refuge gardé pour se ravitailler ni recharger une batterie, pas de secours rapide en cas de blessure sur ces terrains isolés — chaque jour se planifie en fonction des points d’eau recensés, souvent à sec en fin d’été, et des cabanes pastorales dont l’emplacement doit être connu avant le départ, faute de réseau téléphonique pour improviser.
Nous avons mis trois jours à réunir l’essentiel : cartes IGN au 1:25 000 en version papier (la moindre panne de téléphone devient ici un vrai problème), une trousse de secours renforcée, et surtout de quoi filtrer l’eau des rares sources, jamais garanties potables sans traitement. Le poids du sac, sur ce terrain sans ravitaillement possible pendant cinq à sept jours, devient vite l’obsession centrale de la préparation — chaque objet superflu se paie en fatigue, kilomètre après kilomètre de calcaire.
Le col de Rousset, porte d’un plateau sans routes
On quitte le bitume au col de Rousset, à 1367 mètres, et c’est immédiat : le sentier grimpe dans les pins à crochets puis débouche sur une lande rase où plus rien ne rappelle la vallée. La Réserve naturelle des Hauts-Plateaux du Vercors commence ici, et sa règle est simple à énoncer, plus rude à vivre : aucune route, aucun village, un balisage discret, pas de refuge gardé — seulement des cabanes pastorales ouvertes, où l’on dort à même le sol de terre battue, sac de couchage contre les courants d’air.
Nous progressons sur un lapiaz qui absorbe le pas, calcaire blanc rongé de rigoles où la pluie a sculpté, siècle après siècle, un relief lunaire. Pas d’eau de surface ici — tout s’infiltre, tout disparaît dans les entrailles du massif, et l’on comprend vite pourquoi chaque source signalée sur la carte IGN devient, sur le terrain, un point de ralliement presque sacré.
Le silence des Hauts-Plateaux, ou la vraie mesure du vide
Le deuxième jour installe un rythme que la ville ne connaît plus : marcher sans croiser personne pendant des heures, sans réseau, sans autre horizon que les crêtes du Grand Veymont qui culminent à 2341 mètres. C’est là, précisément, que la Réserve prend tout son sens — un espace pensé non pour l’exploit mais pour la préservation d’une nature qui ailleurs dans les Alpes a disparu sous le tourisme de masse — un principe qu’on retrouve aussi, sous une autre forme, dans le mushing sur les plateaux du Vercors, une autre façon de parcourir ce massif sans le dénaturer.
La faune, ici, ne se cache pas tant qu’elle se fait discrète. Le grand tétras, oiseau emblématique et menacé des forêts d’altitude, niche dans les zones de quiétude où les sentiers s’écartent volontairement. L’aigle royal patrouille les crêtes, et depuis quelques années le vautour fauve et le gypaète barbu — tous deux réintroduits dans le massif après avoir disparu des Préalpes françaises — tracent de longues spirales silencieuses au-dessus des lapiaz, profitant des courants ascendants qui montent des gorges voisines. Le bouquetin des Alpes, lui aussi réintroduit avec succès après des décennies d’absence, se laisse parfois observer à bonne distance, silhouette massive sur un éboulis, corne recourbée dessinant un point d’interrogation contre le ciel.

Un après-midi du troisième jour, l’orage que nous surveillions depuis le matin a fini par nous rattraper à découvert, à mi-chemin entre deux cabanes, sans le moindre abri naturel sur des kilomètres de plateau nu. Nous avons dû redescendre en urgence vers une doline assez profonde pour couper le vent, attendre une heure recroquevillés sous la bâche, pendant que la foudre frappait les crêtes que nous venions de quitter. Ce genre d’épisode rappelle, plus efficacement qu’aucun topo, pourquoi la météo prime ici sur tout le reste de la planification.
Vassieux, la mémoire gravée dans le calcaire
On oublie souvent, en préparant cette traversée, qu’elle longe un territoire où l’histoire récente a laissé une empreinte aussi profonde que la géologie. En juin et juillet 1944, le plateau du Vercors est devenu le siège d’une éphémère République libre, tenue par les maquisards de la Résistance contre l’occupant allemand. Vassieux-en-Vercors, que l’on aperçoit en contrebas depuis certaines portions du GR91, a payé le prix fort de cet épisode : le village fut en grande partie détruit, sa population décimée, dans une répression restée l’une des plus dures de l’Occupation en zone alpine.
Le mémorial de la Résistance qui s’y dresse aujourd’hui n’est pas un détour obligé de l’itinéraire, mais nous nous y sommes arrêtés en descendant vers la vallée, un jour de brume basse — moins pour cocher une étape que pour donner un nom à ce silence particulier qui habite tout le plateau, et qui n’est peut-être pas que climatique.

Cabanes pastorales et nuits sans confort
Dormir sur les Hauts-Plateaux impose d’accepter un principe simple : ici, le confort n’est jamais garanti. Les cabanes pastorales disséminées le long du parcours — non gardées, souvent rudimentaires — offrent un toit et rien d’autre. Pas d’eau courante, pas d’électricité, parfois pas même de porte qui ferme correctement. La nuit tombe vite en cette saison, et le froid s’installe dès que le soleil quitte le lapiaz.
C’est un exercice d’autonomie que peu de treks français imposent encore à cette échelle : chaque litre d’eau compte, chaque gramme dans le sac se justifie, et l’on comprend, au troisième bivouac, pourquoi les bergers qui utilisaient ces mêmes abris avant nous avaient développé un rapport si direct, si peu sentimental, à cette montagne austère.
Ces cabanes racontent, en creux, une autre histoire du Vercors — celle du pastoralisme d’altitude qui a façonné le plateau bien avant que les premiers randonneurs n’y posent le pied. Les bergers montaient encore, il y a quelques décennies, leurs troupeaux sur ces mêmes lapiaz chaque été, cherchant les rares poches d’herbe entre les blocs calcaires. Beaucoup de ces cabanes leur appartenaient à l’origine, avant d’être progressivement ouvertes aux randonneurs de passage. Coucher dans ces mêmes murs, c’est aussi dormir dans une mémoire agricole que le tourisme n’a pas encore totalement effacée.
Corrençon, et la lente redescente vers le monde
La traversée s’achève à Corrençon-en-Vercors, petit village qui marque la limite nord de la Réserve. Le contraste est brutal : en quelques centaines de mètres de dénivelé, on retrouve le bitume, les premières voitures, l’odeur du café d’un bar de village. Nous avons mis un moment à réapprendre le bruit ordinaire du monde — celui des moteurs, des conversations croisées, du monde qui n’a pas cessé de tourner pendant que nous marchions sur un plateau où le temps, lui, semblait s’être arrêté quelque part entre le calcaire et la mémoire de 1944.
Ce n’est pas un trek qu’on recommande à la légère. Il demande une vraie autonomie, une lecture de carte rigoureuse — le balisage disparaît régulièrement sur les zones de lapiaz —, et une météo surveillée de près, l’orage n’y pardonnant aucune erreur d’itinéraire. La Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne recommande d’ailleurs de ne jamais s’y engager sans avoir vérifié l’état des points d’eau auprès du Parc, certaines sources s’asséchant totalement en fin d’été. Mais pour qui cherche, à quelques heures de Grenoble ou de Valence, un massif qui n’a rien cédé à la facilité touristique, la Grande Traversée du Vercors reste l’un des secrets les mieux gardés des Préalpes françaises.
Ce que cette traversée dit de notre rapport à la montagne
Il y a quelque chose de presque anachronique à parcourir aujourd’hui un espace aussi peu domestiqué, à deux pas des grandes stations alpines et de leurs remontées mécaniques. Le Vercors n’offre rien à consommer rapidement : pas de photo de sommet, pas de record à revendiquer, pas même un nom qui claque sur les réseaux. Il offre seulement cette expérience de plus en plus rare — marcher plusieurs jours dans un lieu qui refuse obstinément de se simplifier pour le visiteur de passage.
C’est peut-être cela, au fond, le vrai luxe qu’il reste à chercher en montagne : non pas l’altitude ni la difficulté technique, mais cette forme d’humilité imposée par un plateau qui ne doit sa préservation qu’à son inconfort assumé. Les Hauts-Plateaux du Vercors ne se visitent pas. Ils se méritent, jour après jour, cabane après cabane — et l’on en revient changé, d’une manière qu’on peine encore à nommer une fois redescendu.
Sources et Références
- Parc naturel régional du Vercors — rando.parc-du-vercors.fr, fiches officielles des Grandes Traversées du Vercors (GTV)
- Réserve naturelle nationale des Hauts-Plateaux du Vercors — isere.fr, données de création (1985) et de superficie
- Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM) — ressources sur le GR91 et la traversée des Hauts-Plateaux
- Mémorial de la Résistance en Vercors, Vassieux-en-Vercors — histoire de la République libre du Vercors, juin-juillet 1944
- lalpin.eu — La Conquête du Mont Aiguille, 1492, pour le contexte historique du massif voisin