La Réunion : le cirque de Mafate, six jours coupés du monde sans aucune route

Il existe, dans presque tous les gîtes de La Réunion, une carte de l’île où l’on distingue une tache claire cerclée de remparts sombres, au cœur même du massif du Piton des Neiges. Nous l’avons longtemps regardée avant de comprendre ce qu’elle signifiait vraiment : non pas un simple parc naturel préservé, mais un territoire qu’aucune route n’atteindra jamais, où tout ce qui entre — la farine, le gaz, le courrier, les nouvelles du monde extérieur — doit passer par un col, un sentier taillé dans le basalte, ou le ventre d’un hélicoptère.

Pendant six jours, sac au dos et jambes lourdes de dénivelé, nous avons traversé ce vide administratif que les Réunionnais appellent simplement Mafate, en apprenant le silence particulier des lieux qu’aucun moteur ne vient jamais troubler. Ce que nous y avons trouvé dépasse largement la performance physique : un peuple de sentiers, une mémoire d’esclaves en fuite, et la sensation rare d’être, l’espace d’une semaine, complètement injoignables.

Le seuil sans porte

On n’entre pas dans Mafate comme on entre ailleurs. Il n’y a ni barrière, ni parking, ni panneau d’accueil : seulement des cols, des ravines et des sentiers scouts qui plongent depuis les hauts de Saint-Paul ou de La Possession. Nous avons choisi le col des Bœufs, porte d’entrée classique depuis le cirque de Salazie, où le sentier bascule d’un coup dans le vide et où le rempart du Bronchard apparaît, vertical, comme un mur dressé pour décourager les indécis.

La préparation d’un tel départ ne ressemble à aucune autre. Il faut prévoir l’eau, le poids exact de six jours de nourriture, et accepter qu’aucun secours motorisé ne viendra vite en cas de pépin — seul l’hélicoptère du peloton de gendarmerie de haute montagne franchit ces remparts en urgence. Île de La Réunion Tourisme recense une dizaine de points d’entrée officiels, chacun avec sa propre respiration : le sentier Scout, plus doux, la descente vertigineuse depuis le Maïdo, ou la remontée par la Rivière des Galets, lit de galets noirs qui draine tout le cirque vers l’océan.

La descente du col des Bœufs elle-même impose un rythme : plus de mille mètres de dénivelé négatif sur un sentier qui alterne lacets serrés dans une végétation d’altitude et passages plus raides où l’on pose la main sur la roche pour compenser le poids du sac. Au fond, la Rivière des Galets attend, tantôt filet d’eau que l’on traverse à gué en trois enjambées, tantôt torrent grondant après un orage tropical qui peut, en quelques heures, rendre un passage impraticable. Nous avons appris, dès ce premier jour, à composer avec cette incertitude : ici, l’itinéraire ne se décide jamais uniquement sur la carte, il se négocie avec le ciel.

Un randonneur sur les sentiers du cirque de Mafate
Un randonneur sur les sentiers du cirque de Mafate, seul moyen de progression dans ce territoire sans route. Crédit : VillageHero — Wikimedia Commons (CC BY-SA 2.0).

La colonne vertébrale de basalte

Mafate n’est pas un cratère, malgré ce que son nom de « cirque » laisse imaginer. C’est une plaie d’érosion, creusée dans le vieux bouclier volcanique du Piton des Neiges par deux à trois millions d’années de pluies tropicales et par d’immenses avalanches de débris qui ont fait s’effondrer les flancs de l’ancien volcan sur eux-mêmes. Le résultat tient de la cathédrale retournée : des remparts de plus de mille mètres de dénivelé, striés de coulées de lave figées, que la Rivière des Galets continue de ronger un peu plus à chaque saison des pluies.

Nous avions déjà mesuré, en écrivant sur l’exigence méconnue des montagnes volcaniques et insulaires d’outre-mer, à quel point ces reliefs tropicaux imposent une rigueur que leur image de carte postale fait oublier. Mafate en est l’exemple le plus abouti : parce que le terrain est instable, parce que la météo bascule en une heure, et parce qu’aucune piste de secours ne vient compenser une erreur d’itinéraire. Le site est inscrit depuis 2010 au patrimoine mondial de l’humanité sous l’intitulé « Pitons, cirques et remparts de l’île de La Réunion », une reconnaissance que détaille le dossier de l’UNESCO et que le Parc national de La Réunion, gestionnaire du site, rappelle à chaque entrée de sentier.

Mafate n’est que l’un des trois cirques nés de l’effondrement du même massif, aux côtés de Salazie et de Cilaos, mais c’est le seul des trois à être resté totalement fermé à la route. Les géologues expliquent cette différence par la configuration même du relief : là où Salazie et Cilaos ont pu, au fil des décennies, être percés par des tunnels et des routes en lacets, les remparts de Mafate — parmi lesquels le Grand Bénare et la Roche Écrite, sentinelles qui dominent le cirque à plus de deux mille mètres — présentent une déclivité trop continue et un sol trop instable pour qu’aucun projet routier n’ait jamais véritablement abouti. Cette impossibilité géologique, plus que n’importe quelle décision administrative, est ce qui a fabriqué l’isolement du cirque.

Le secteur d'Îlet à Malheur et le Piton des Calumets dans le cirque de Mafate
Le secteur d’Îlet à Malheur et le Piton des Calumets, dans le nord du cirque de Mafate. Crédit : Thouny — Wikimedia Commons (CC BY 4.0).

Les noms qui n’oublient rien

On marche à Mafate à travers une carte de la mémoire servile de l’île. Le nom même du cirque viendrait, selon la tradition orale réunionnaise, d’un chef de bande d’esclaves marrons réfugié dans ces remparts au début du XIXe siècle — un homme que les chasseurs de primes n’ont jamais réussi à débusquer, tant le terrain se refermait derrière lui. D’autres cirques de l’île, Cimendef ou Dimitile, portent eux aussi des noms d’anciens marrons, preuve que cette géographie du refuge a durablement marqué la toponymie réunionnaise.

Les îlets eux-mêmes racontent cette histoire par fragments. Îlet à Bourse tiendrait son nom des primes (« bourses ») offertes pour la capture des fugitifs ; Cayenne évoque un lieu d’exil ; La Nouvelle, aujourd’hui le plus peuplé des hameaux du cirque, ne s’est structurée qu’après l’abolition de l’esclavage en 1848, lorsque d’anciens marrons et des familles pauvres de la côte sont montés s’y installer durablement. En traversant Marla, Roche Plate, Aurère ou Grand Place, nous avons eu la sensation physique de marcher sur un territoire où l’histoire ne s’est jamais vraiment refermée — elle s’est simplement installée, comme les habitants, dans les replis du relief.

Cette mémoire du marronnage n’est pas qu’une couche folklorique ajoutée pour les visiteurs de passage : elle imprègne encore la manière dont les habitants du cirque racontent leur propre présence sur ces pentes. L’idée d’une route a pourtant bien existé — un projet dans le lit de la Rivière des Galets a été sérieusement étudié dans les années 1970, et les Mafatais eux-mêmes s’y étaient alors majoritairement déclarés favorables, à l’exception des hameaux d’Aurère et d’Îlet à Malheur, que le tracé envisagé ne concernait pas directement. C’est finalement la difficulté technique du terrain, conjuguée à la création du Parc national, qui a eu raison du projet dans les années 1980 : l’isolement de Mafate tient donc autant d’un choix de protection que d’une fatalité géologique.

Vivre là où rien ne roule

La Nouvelle, avec son école, sa boulangerie et ses deux épiceries, fonctionne comme une petite capitale de cirque. Nous y avons dormi la deuxième nuit, dans un gîte tenu par une famille mafataise depuis plusieurs générations, et observé ce que signifie concrètement vivre sans route : chaque sac de riz, chaque bouteille de gaz, chaque parpaing de construction arrive soit à dos d’homme, soit suspendu sous un hélicoptère qui fait la navette entre la plaine et les îlets, un filet de marchandises oscillant au bout d’un long câble.

Les Mafatais cultivent le chouchou — cette chayote que l’on retrouve en gratin dans presque tous les gîtes du cirque — sur des jardins en terrasses accrochés à des pentes que l’on jugerait, ailleurs, impraticables. Beaucoup tiennent aussi un gîte ou une table d’hôte, l’économie du cirque reposant presque entièrement sur les quelque quatre-vingt-dix mille randonneurs qui, chaque année, empruntent les cent quarante kilomètres de sentiers balisés du massif. Les enfants des îlets, eux, poursuivent leur scolarité primaire sur place avant de redescendre, dès le collège, vers Cilaos ou Saint-Paul — une séparation familiale que les habitants évoquent sans grand pathos, comme une donnée du paysage au même titre que la pluie ou le vent.

Le courrier, lui aussi, suit ses propres règles. Un facteur continue d’assurer à pied la tournée des îlets les plus reculés, succédant à une longue tradition de porteurs qui montaient jadis le ravitaillement à dos de mulet avant l’arrivée des premières rotations d’hélicoptère, dans les années 1980. Cette continuité entre deux époques — le mulet d’hier, l’hélicoptère d’aujourd’hui, mais toujours la marche pour les habitants eux-mêmes — donne au cirque une temporalité à part, où le progrès technique n’a jamais aboli l’effort physique du quotidien.

Le tamarin, le papangue et le fil du sentier

Passé Marla, le GR R2 rejoint le GR R1 et grimpe vers la Plaine des Tamarins, une forêt d’altitude où l’Acacia heterophylla — le tamarin des hauts, arbre endémique de La Réunion — déploie ses troncs tourmentés entre 1 200 et 2 200 mètres. La lumière y change de nature : filtrée, verticale, elle donne à cette tamarinaie une allure de forêt enchantée que la brume, fréquente à cette altitude, referme et rouvre sans prévenir.

Le sentier entre la Plaine des Tamarins et Marla dans le cirque de Mafate
Le sentier entre la Plaine des Tamarins et Marla, au cœur du haut Mafate. Crédit : B.navez — Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0).

C’est dans ce secteur que nous avons aperçu, l’espace de quelques secondes, la silhouette d’un papangue — le busard de Maillard, seul rapace nicheur de l’île, aujourd’hui classé en danger par l’ensemble des instances de conservation. Il a glissé au-dessus des pentes d’éricacées avant de disparaître derrière un ressaut rocheux, laissant derrière lui ce sentiment particulier que procurent les rencontres avec une espèce dont on sait, précisément parce qu’elle se raréfie, qu’elle pourrait bien ne plus être là dans vingt ans. Le soir, à l’étape de Roche Plate, notre hôtesse nous a raconté, en préparant le cari, qu’elle avait fait toute sa scolarité primaire dans l’îlet avant de partir seule, à onze ans, achever ses études de l’autre côté du rempart — un détail livré sans emphase particulière, entre deux passages de plat, qui en dit pourtant long sur ce que ce territoire exige de ceux qui y grandissent.

Ce que le retour ne peut pas rendre

Ressortir de Mafate procure une sensation étrange, presque contraire à celle qu’on éprouve d’ordinaire au terme d’un trek : ce n’est pas le monde extérieur qui semble s’ouvrir de nouveau à nous, c’est nous qui avons l’impression de quitter le seul endroit où le temps s’écoulait encore à une vitesse raisonnable. Le bruit d’une route, le premier après six jours, a quelque chose de presque agressif, comme un rappel un peu brutal que la civilisation continue de tourner à son rythme, indifférente à ce que l’on vient de vivre.

Nous avions ressenti quelque chose d’assez proche en bouclant la Route des Volcans de La Palma, dans les Canaries — cette même façon qu’ont les paysages volcaniques insulaires de mettre le marcheur face à une échelle de temps qui n’est pas la sienne. Mais Mafate ajoute à cette leçon géologique une dimension humaine que peu d’autres cirques du monde possèdent : des familles entières continuent d’y vivre, d’y enseigner, d’y cultiver le chouchou, sans autre lien au reste de l’île qu’un sentier ou un rotor d’hélicoptère. Ce n’est pas un sanctuaire vide que nous avons traversé, mais un territoire encore habité par ceux qui ont choisi, génération après génération, de rester là où la route ne viendra jamais.

Sources et Références

  • Parc national de La Réunion — dossier « Patrimoine mondial : Pitons, cirques et remparts de l’île de La Réunion »
  • UNESCO, Centre du patrimoine mondial — fiche du bien inscrit « Pitons, cirques et remparts de l’île de La Réunion » (n°1317, inscrit en 2010)
  • Île de La Réunion Tourisme (IRT) — comité régional du tourisme, fiches d’accès et de randonnée du cirque de Mafate
  • DEAL Réunion — dossier sur l’histoire du marronnage et la toponymie des cirques réunionnais
  • SEOR (Société d’Études Ornithologiques de La Réunion) — fiche espèce du Busard de Maillard (Papangue)