Le Selvaggio Blu : la traversée la plus sauvage de Sardaigne, escalade et rappel au-dessus du golfe d’Orosei

La corde encore sèche nous pèse sur l’épaule quand nous quittons la route qui descend vers Santa Maria Navarrese, direction le pied de Pedra Longa. Ce monolithe de calcaire, planté dans la mer comme un index géant, marque l’entrée d’un territoire que les Sardes eux-mêmes ont longtemps laissé aux chèvres et aux charbonniers. Devant nous, aucune sente balisée, aucun panneau de bois peint : seulement une ligne invisible tracée dans les strates blanches du Supramonte, entre le vide et le bleu du golfe d’Orosei.

On ne marche pas le Selvaggio Blu, on le négocie — un pas d’escalade ici, un rappel de vingt mètres là, une échelle de genévrier attachée par des bergers dont plus personne ne sait le nom. Cinq à sept jours durant, la cordée que nous formons devra composer avec le calcaire, la soif et l’à-pic, pour une traversée que beaucoup, en Italie, désignent sobrement comme la plus sauvage du pays.

Naître d’un exil : l’histoire d’un sentier qui n’existait pas

Le nom trompe : le Selvaggio Blu n’est pas un sentier ancestral que le temps aurait poli. Il naît à la fin des années 1980, quand deux alpinistes italiens, Mario Verin et Peppino Cicalò, entreprennent de relier par la côte des fragments de pistes que plus personne n’empruntait — celles des bergers qui menaient leurs troupeaux jusqu’au bord des falaises, et celles des carbonai, ces charbonniers qui montaient chaque printemps brûler le genévrier et le chêne vert du Supramonte avant de redescendre à l’automne.

Quand l’usage du charbon de bois recule après la Seconde Guerre mondiale, ces itinéraires de subsistance retombent dans le maquis en une génération à peine. Verin et Cicalò les retrouvent, les relient, et comblent les trous par l’escalade et la corde là où la falaise, tout simplement, ne laisse plus le choix. Résultat : une dizaine de rappels, de dix à quarante-cinq mètres, et plusieurs longueurs cotées III/IV UIAA, équipées de points d’ancrage mais jamais du confort d’une via ferrata au sens alpin du terme.

Aucun permis n’est exigé pour partir en cordée autonome, mais la municipalité de Baunei, propriétaire d’une bonne partie du foncier traversé, encadre de plus en plus l’accès et recommande, sinon impose dans les faits, le recours à un accompagnateur local sur les portions les plus engagées. Ce n’est pas une lubie administrative : le terrain change vite, un balisage mal lu se paie parfois par une heure de recherche d’un relais de rappel introuvable, et personne, ici, ne viendra vous chercher vite.

Punta Pedra Longa, la porte de calcaire

Les premières heures suivent une sente de crête, à mi-chemin entre la garrigue et le vide, où le nez se charge du parfum piquant du romarin sauvage et du genévrier phénicien, ce ginepro noueux qui s’accroche à la roche nue. Le regard, lui, ne quitte guère le bleu profond du golfe d’Orosei, trois cents mètres plus bas, où la houle vient battre des falaises que rien ne semble avoir jamais adouci.

Ce calcaire n’est pas une exception isolée : on le retrouve, ailleurs en Italie, jusque dans les Alpes Apuanes, où le marbre de Carrare plonge lui aussi dans la mer Tyrrhénienne — une autre paroi où la pierre et l’eau salée se disputent le paysage. Ici, sur le Supramonte, une échancrure plus sombre attire le regard vers l’intérieur des terres : les premiers contreforts du canyon de Gorropu, l’un des plus profonds d’Europe, que la trace du Selvaggio Blu frôle sans jamais y descendre. La région autonome de Sardaigne, via son office du tourisme régional, présente désormais ce littoral comme l’une des vitrines de l’île, loin de l’image de plage et de farniente qui domine ailleurs.

L’eau, denrée rare

Sur les quelque quarante kilomètres qui séparent Pedra Longa de Cala Sisine, aucune source fiable ne permet de se ravitailler : un ruisseau au tout début de l’itinéraire, une grotte suintante le troisième jour, rien de plus, et encore faut-il qu’un hiver pluvieux les ait remplis. Chacun porte donc, dès le départ, l’essentiel de ce qu’il boira — trois litres par jour et par personne au minimum, sous ce climat, plus la réserve nécessaire aux repas du soir.

Ce poids-là pèse davantage, sur les épaules, que celui de la corde ou du baudrier. Il explique aussi pourquoi tant de cordées renoncent avant la fin : le Selvaggio Blu ne se refuse pas seulement sur un pas d’escalade raté, il se refuse tout autant sur un sac trop lourd et un calcul de rationnement mal anticipé la veille du départ.

Les iscalas des bergers, escaliers de pierre et de bois

À plusieurs reprises, la trace du Selvaggio Blu emprunte des iscalas : des marches taillées à même le calcaire, parfois prolongées par des troncs de genévrier ficelés en échelle, les fuste. Les bergers du Supramonte les construisaient pour que leurs chèvres atteignent des replats herbeux invisibles depuis le sentier, coincés entre deux falaises, là où l’herbe ne pousse que parce que personne d’autre n’y a jamais mené paître un troupeau. Le Club Alpino Italiano, qui recense et cote ce type de passage à l’échelle du pays, classe plusieurs sections du parcours en III/IV, un niveau qui suppose une vraie aisance en escalade, pas seulement de bonnes jambes de marcheur.

Nous les empruntons harnachés, longe de via ferrata accrochée au câble ou au relais fixe, un pied sur le bois patiné par des décennies d’usage pastoral, l’autre cherchant une prise dans une roche polie et grise. L’assurage devient un réflexe presque silencieux, répété à chaque relais, pendant qu’en contrebas les chênes verts du Supramonte forment une mer sombre et compacte, l’une des dernières forêts primaires de ce type encore debout en Europe.

Le massif calcaire du Supramonte vu depuis Orgosolo, Sardaigne
Le massif du Supramonte, vu depuis Orgosolo : forêts de chênes verts et lapiez calcaire. Crédit : Dino Michelini — Wikimedia Commons (CC BY 3.0).

Goloritzé, la flèche qui veille sur le golfe

Au détour d’un col, la baie de Cala Goloritzé se découvre d’un coup : une flèche de calcaire haute d’une soixantaine de mètres, la Guglia, plantée droite au bord d’une eau turquoise que presque personne, en dehors des cordées et des bateaux de plaisance venus du large, ne voit d’aussi près. Le site est un monument naturel protégé depuis les années 1990, et l’accès à pied — le nôtre — reste l’un des rares à ne pas dépendre d’un moteur.

La Guglia di Goloritzé, flèche de calcaire dominant la crique de Cala Goloritzé, Sardaigne
La Guglia et la crique de Cala Goloritzé, l’un des sites emblématiques du Golfo di Orosei. Crédit : Unukorno — Wikimedia Commons (CC BY 4.0).

C’est là, sur une vire dominant la crique, qu’un vol de grands rapaces nous fait lever la tête : des grifons — l’espèce ne compte plus que quelques couples sur ces falaises du Supramonte — tournent sur les thermiques sans un battement d’aile, indifférents à notre cordée. Plus haut sur les pentes rocailleuses, une silhouette trapue s’immobilise une seconde avant de disparaître derrière un affleurement : un mouflon, sans doute, cette relique de mouton sauvage que l’île protège depuis que ce territoire est devenu parc.

Goloritzé attire aussi, l’été, une autre tribu que celle des randonneurs harnachés : les grimpeurs venus pratiquer le deep water solo, cette escalade sans corde où l’eau turquoise sous les pieds tient lieu de tapis de réception. Les guides de montagne sardes qui font découvrir la discipline sur ces parois considèrent la crique comme l’un des meilleurs terrains de la Méditerranée pour ce jeu d’équilibre entre la roche chauffée par le soleil et le vide bleu qui l’attend en dessous.

Corde au vide, au-dessus du bleu

Le passage entre Ololbissi et Cala Sisine concentre les rappels les plus impressionnants de la traversée : plusieurs dizaines de mètres de vide, la paroi qui se dérobe sous les pieds, et la mer, très bas, qui rend le vertige presque abstrait tant l’échelle dépasse ce que l’œil sait mesurer d’ordinaire. Le dernier d’entre eux se termine sur une plateforme rocheuse balayée par les embruns, où il faut détacher la corde sans jamais lâcher le relais avant que le suivant de la cordée ne soit assuré à son tour.

C’est sur l’un de ces rappels qu’une rafale de vent du sud-ouest, ce maestrale que les Sardes connaissent bien, nous colle contre la paroi et fait danser la corde comme un fil de pêche. Rien de dramatique — juste quelques secondes où le corps se raidit et où l’on comprend, très concrètement, pourquoi ce tracé reste réservé à des cordées expérimentées, capables d’absorber un incident mineur sans qu’il ne devienne autre chose.

Entre deux rappels, la cordée retrouve un rythme plus lent : vérifier le nœud du premier de corde, compter les dégaines encore accrochées au baudrier, s’assurer que le second maillon rapide tourne sans forcer. Ces gestes répétés, presque mécaniques, sont ce qui distingue une traversée maîtrisée d’un accident qu’on raconte ensuite dans un refuge — la technique, ici, compte autant que l’endurance, sinon davantage.

Cala Sisine, le sel et le silence du soir

Cala Sisine referme la journée sur un croissant de sable clair, coincé entre deux murailles de calcaire et l’embouchure sèche d’un torrent qui ne coule qu’après les pluies d’hiver. Nous posons les sacs, rinçons le sel et la poussière calcaire dans une eau encore tiède, et laissons enfin le corps oublier la tension accumulée depuis Pedra Longa.

Cala Mariolu, crique de galets blancs sur la côte du golfe d'Orosei, Sardaigne
Cala Mariolu, une des criques du golfe d’Orosei accessibles seulement à pied ou en bateau. Crédit : Roberto Mura — Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0).

La lumière rasante du soir peint la paroi d’un orange presque irréel — une scène qui n’est pas sans rappeler, en plus intime, les Calanques en hiver, quand le calcaire domine la mer sous une lumière tout aussi franche. Ici, pourtant, aucun sentier goudronné ne ramène à un parking : la nuit tombée, seul le bruit du ressac et, parfois, le cri d’une chouette hulotte dans les chênes verts en surplomb rappellent qu’un monde continue au-delà de cette crique.

Ce que le Supramonte ne rend pas

Le Selvaggio Blu appartient, sur le papier, au Parco Nazionale del Golfo di Orosei e del Gennargentu, une aire protégée créée par décret en 1998 mais dont les organes de gestion n’ont, encore aujourd’hui, jamais été pleinement constitués — un vide administratif que le ministère italien de l’Environnement documente lui-même sur sa propre fiche du parc. Cette zone grise n’a, pour l’instant, pas nui à la préservation du terrain : c’est la difficulté elle-même, plus que n’importe quel règlement, qui a longtemps tenu la foule à distance.

Mais la difficulté n’est plus un rempart absolu. Le trek, popularisé par les récits de cordées et par des agences qui proposent désormais la traversée encadrée sur cinq à sept jours, voit sa fréquentation grimper chaque saison, au point que des sections locales du Club Alpino Italiano appellent à sensibiliser les groupes sur les déchets et sur l’usure des rares points d’eau. Reste que, même encadré, le Selvaggio Blu ne se laisse jamais totalement dompter : la corde, le vide et le silence du Supramonte continuent d’imposer leurs conditions, pas les nôtres.

Ce que l’on rapporte, au fond, n’est pas tant une collection de photos de criques turquoise qu’une leçon de proportion. Ici, le berger qui taillait une marche dans le calcaire pour faire passer ses chèvres n’avait rien d’un athlète en quête de performance : il cherchait simplement à nourrir un troupeau sur un territoire qui ne lui laissait aucune autre option. Suivre ses traces, corde au baudrier et sac trop lourd sur le dos, remet une traversée sportive à sa juste place — un privilège de loisir, exercé sur un terrain que d’autres, avant nous, ont dû apprivoiser par nécessité pure.

Sources et Références