Abruzzes : Trekking sauvage dans le Gran Sasso, le Tibet de l’Italie

Il y a des noms qui résonnent comme des promesses d’ailleurs. Le Gran Sasso en est un. Loin des foules et de l’engagement d’un bivouac dans les Dolomites, au cœur battant d’une Italie secrète et verticale, ce massif des Apennins déploie une austérité qui aimante. On le surnomme le « Petit Tibet » et l’image n’est pas usurpée. C’est une invitation à un voyage où le silence est plus dense, la lumière plus crue. Récit d’un trekking sauvage Gran Sasso, sur un fil tendu entre les hauts plateaux et les crêtes acérées du Corno Grande, là où l’âme de la montagne se livre sans fard.

Le Gran Sasso, une citadelle minérale au cœur des Apennins

Oubliez les cartes postales de la Toscane ou les images policées des grands lacs. Le cœur de l’Italie, dans la région des Abruzzes, bat à un autre rythme, plus lent, plus tellurique. Le massif du Gran Sasso d’Italia n’est pas une simple chaîne de montagnes ; c’est une forteresse géologique, un bastion de calcaire et de dolomie qui se dresse face à la mer Adriatique. Sa silhouette, dominée par le Corno Grande qui culmine à 2912 mètres, est une vision saisissante. Contrairement aux Alpes, ici, la roche n’est pas dissimulée par de vastes forêts. Elle est nue, exposée, sculptée par des millénaires de vent et de glace. C’est cette nudité qui lui confère son caractère unique, à la fois brutal et d’une poésie infinie.

L’approche du massif est en soi une expérience. En quittant la plaine, la route s’élève en lacets serrés, traversant des villages de pierre accrochés à la pente, témoins d’une histoire rude où se joue parfois l’agonie des villages de montagne. Puis, soudain, le paysage bascule. On débouche sur le Campo Imperatore, un plateau d’altitude qui s’étire sur près de vingt kilomètres. L’horizon s’élargit à perte de vue, les repères s’estompent. L’herbe rase et dorée, ponctuée de rochers, ondule sous le vent. On comprend alors le surnom de « Petit Tibet ». Ce n’est pas seulement une question de paysage, mais de sensation : un sentiment d’isolement propre aux refuges isolés, une immensité et un silence profond, à peine troublé par le son des cloches des troupeaux au loin. C’est ici que le voyage commence vraiment, au pied de cette muraille qui semble veiller sur l’Italie centrale.

Sur les traces du loup : L’approche depuis Campo Imperatore

Notre point de départ est l’observatoire astronomique de Campo Imperatore, une coupole blanche posée à 2200 mètres d’altitude, qui semble scruter autant le cosmos que l’immensité terrestre qui l’entoure. L’air est déjà vif, métallique. Le poids du sac à dos se fait sentir, un rappel familier de l’effort à venir, de l’ascèse volontaire qui nous attend. Nous ne sommes pas seuls, mais la foule est relative. Quelques randonneurs s’élancent vers la voie normale du Corno Grande, mais notre itinéraire vise la solitude des traversées. Le Parco Nazionale del Gran Sasso e Monti della Laga est un sanctuaire, un des derniers refuges pour une faune sauvage emblématique, notamment le loup des Apennins et le chamois des Abruzzes, une sous-espèce endémique.

Marcher ici, c’est accepter d’être un invité dans leur royaume. Le sentier, d’abord large et bien marqué, serpente à travers les pâturages d’altitude. La progression est lente, contemplative. Nous scrutons les crêtes, espérant apercevoir la silhouette agile d’un chamois. Le paysage est une leçon d’humilité. Les dimensions sont écrasantes. Face à nous, la muraille du Corno Grande se dresse, un labyrinthe de couloirs, de piliers et d’arêtes. Le calcaire, sous la lumière matinale, prend des teintes changeantes, passant du gris perle à l’ocre doré. C’est une montagne qui se mérite, qui demande de l’attention et du respect. Chaque pas nous éloigne un peu plus du monde civilisé et nous rapproche de l’essence même de l’alpinisme, rappelant l’esprit de Premier de Cordée : un dialogue intime avec le minéral.

L’ascension du Corno Grande, un dialogue avec le calcaire

L’itinéraire que nous avons choisi est une combinaison de la voie normale et de la traversée des crêtes, un parcours qui permet de saisir toutes les facettes du sommet. La première partie de l’ascension est un long cheminement dans un immense pierrier, où chaque pas doit être assuré. Le crissement des chaussures sur la roche est le seul son qui accompagne notre souffle court. C’est une progression méditative, qui vide l’esprit et concentre toute l’attention sur l’instant présent.

La Voie des Crêtes, un fil au-dessus du vide

Nous bifurquons rapidement du sentier principal pour nous engager sur la Via delle Creste. Le caractère de l’ascension change radicalement. Le sentier se transforme en une vire aérienne, puis en une arête où il faut poser les mains. Le rocher est franc, solide, un calcaire sculpté offrant des prises généreuses. Le vide se creuse sous nos pieds, mais la concentration efface la peur. L’escalade est facile, jamais extrême, mais elle requiert une vigilance constante. C’est un ballet vertical, un enchaînement de mouvements précis où le corps et l’esprit doivent être en parfaite harmonie. Le vent s’engouffre dans les brèches, portant avec lui l’odeur de la roche chauffée par le soleil.

Le glacier du Calderone, fantôme des âges glaciaires

En contrebas de la crête, niché dans une conque ombragée, se trouve une curiosité géologique et climatique : le glacier du Calderone. C’est le glacier le plus méridional d’Europe, un vestige de l’ère glaciaire. Aujourd’hui, son état est critique. Réduit à l’état de « glacieret », il est devenu un symbole poignant des effets du changement climatique en haute altitude. Le voir, même de loin, est un moment émouvant. C’est contempler un témoin fragile et agonisant d’un temps révolu. Sa présence fantomatique ajoute une dimension de gravité à l’ascension, un rappel de la précarité de ces sanctuaires d’altitude que nous chérissons tant. Des organismes comme le Comitato Glaciologico Italiano suivent son évolution avec une attention particulière, documentant sa lente disparition.

Au sommet, la mer à l’horizon

L’arrivée au sommet de la Vetta Occidentale du Corno Grande est une délivrance. À 2912 mètres, le panorama est à 360 degrés, d’une ampleur à couper le souffle. Par temps clair, le regard porte jusqu’à la côte adriatique d’un côté et la mer Tyrrhénienne de l’autre. Toute la chaîne des Apennins se déploie sous nos yeux, une échine dorsale parcourant l’Italie. Mais plus que la vue, c’est le sentiment qui domine. Un mélange de fatigue heureuse, de plénitude et d’humilité. Nous ne sommes que des points minuscules sur cet immense vaisseau de pierre. Un moment de communion silencieuse, partagé avec la cordée, avant d’entamer la descente et la suite de notre traversée.

La traversée des crêtes : Un trekking sauvage Gran Sasso à l’état pur

C’est après le sommet principal que le véritable trekking sauvage Gran Sasso commence. Nous laissons derrière nous la majorité des randonneurs pour nous engager sur le fil des arêtes qui relient les différentes cimes du Corno Grande. L’itinéraire devient plus exigeant, plus engagé. Il faut désescalader, franchir des brèches exposées, trouver le meilleur passage dans un terrain complexe. C’est ici que l’expérience de la montagne prend tout son sens. La corde reste parfois sur le sac, mais la vigilance est de tous les instants. Le sentiment de solitude est total. Nous sommes seuls face à l’immensité, guidés par les cairns et l’instinct.

Cette partie de l’itinéraire est un concentré d’alpinisme. Elle n’est pas extrême techniquement, mais elle demande une lecture constante du terrain, une bonne condition physique et un mental solide. Le paysage est constamment changeant, offrant des perspectives nouvelles sur les vallées profondes et les sommets environnants. Nous progressons lentement, savourant chaque instant de cette immersion. C’est dans ce genre de parcours, loin des sentiers battus, que l’on retrouve l’essence de l’aventure : l’incertitude, l’engagement et la récompense d’un effort partagé. C’est une expérience qui soude une cordée, créant des souvenirs impérissables, forgés dans le roc et le vent.

L’héritage pastoral et l’âme des Abruzzes

Redescendre du Gran Sasso, c’est aussi revenir à une histoire humaine millénaire. Ce massif n’a pas toujours été un terrain de jeu pour alpinistes. Il a été, et reste en partie, le domaine des bergers. La pratique de la transhumance, bien que moins répandue aujourd’hui, a façonné ces paysages et cette culture. En parcourant les sentiers moins élevés, on découvre les vestiges de cette vie pastorale : des murets de pierre sèche, des abris rudimentaires (*caciare*), des chemins tracés par le passage incessant des troupeaux. C’est un héritage tangible, qui donne une profondeur culturelle à notre périple.

Cette âme des Abruzzes se retrouve également dans les villages qui entourent le massif. Des lieux comme Castel del Monte ou Santo Stefano di Sessanio, classés parmi les plus beaux bourgs d’Italie, sont des joyaux d’architecture médiévale. Leurs ruelles pavées, leurs maisons de pierre et leurs forteresses témoignent d’un passé où la vie était organisée autour de la défense et de l’autosuffisance. Visiter ces villages après une traversée en montagne, c’est boucler la boucle. C’est comprendre le lien indissociable qui unit les hommes à cette terre exigeante. On y trouve une authenticité rare, une Italie hors du temps, préservée de l’agitation du monde moderne. Une hospitalité simple et chaleureuse, où un verre de Montepulciano d’Abruzzo partagé avec les locaux a le goût de l’effort accompli et de la rencontre véritable.

Sources et Références

  • Parco Nazionale del Gran Sasso e Monti della Laga – Site Officiel : www.gransassolagapark.it
  • Club Alpino Italiano (CAI), Sezione dell’Aquila – Topos et informations sur les itinéraires.
  • Ardito, Stefano. « A piedi sul Gran Sasso ». Iter Edizioni, 2021. Guide de référence sur la randonnée dans le massif.
  • Comitato Glaciologico Italiano – Rapports annuels sur l’état du glacier du Calderone.