L’Alta Via 2 à VTT : la grande traversée du Val d’Aoste en dix jours de single-track

Il existe des sentiers qu’on ne devrait sans doute pas emprunter à vélo. L’Alta Via 2, tracée pour des randonneurs entre les glaciers du Mont-Blanc et ceux du Grand Paradis, balisée refuge après refuge sur le flanc sud de la Vallée d’Aoste, n’a jamais été pensée pour une roue. C’est précisément pour cela que nous l’avons choisie.

Dix jours durant, nous avons roulé, poussé et parfois porté nos VTT à travers sept vallées suspendues, du Val Veny jusqu’à Donnas, dans le sillage discret de la Doire Baltée. Ni exploit chronométré ni démonstration technique : une traversée lente, à hauteur de mollets et de mémoire, sur les traces d’un itinéraire qui appartient d’abord aux marcheurs et que nous n’avons fait qu’emprunter, avec toute la prudence que cela suppose.

Nous savions, avant même de charger les sacoches, que la question ne serait pas de savoir si nous allions souffrir, mais de savoir où exactement. Les cols d’altitude qui séparent chaque vallée ne pardonnent rien à un cadre chargé, et le sud de la Vallée d’Aoste, moins couru que le versant du Mont-Rose ou celui du Cervin, garde une rudesse que les cartes touristiques peinent à traduire en courbes de niveau.

Réinventer un GR en single-track

Aucune fédération n’a jamais homologué l’Alta Via 2 pour le vélo tout-terrain. La route officielle décrite par l’office de tourisme de la Vallée d’Aoste reste, sur le papier, un parcours pédestre de haute montagne reliant Courmayeur à Donnas sur la rive orographique droite de la vallée, entre 150 et 160 kilomètres selon les variantes retenues. Ce que les guides ne disent pas, c’est combien de ces kilomètres se négocient à pied, le vélo sur l’épaule, dans des pierriers où le pneu n’a plus rien à mordre.

Nous avons donc préparé cette traversée comme on prépare une expédition plus qu’une randonnée à vélo : sacoches allégées à l’extrême, pneus increvables, et surtout l’acceptation, avant même le premier coup de pédale, qu’une bonne moitié de la distance se ferait en poussant. Les refuges qui jalonnent le tracé — pensés pour des marcheurs arrivant à pied — nous ont accueillis avec une curiosité polie et, souvent, une pointe de scepticisme légitime face à des vélos couverts de boue dès le troisième jour.

Il a fallu aussi apprendre une forme de courtoisie particulière : céder systématiquement le passage aux randonneurs, mettre pied à terre bien avant de les croiser sur les sections étroites, ne jamais laisser deviner l’agacement quand un troupeau de moutons occupe le seul mètre de sentier praticable. L’Alta Via 2 n’est pas hostile au vélo, mais elle ne lui doit rien non plus — c’est à nous de nous adapter à son rythme, jamais l’inverse.

Sous l’ombre du Mont-Blanc, entre Val Veny et La Thuile

Le départ de Courmayeur donne le ton. La face italienne du Mont-Blanc écrase littéralement la vallée, ses séracs suspendus au-dessus du Val Veny comme une menace bienveillante. On y sent encore, dans les rues de la ville, cette rivalité de bon aloi qui oppose depuis toujours Chamonix et Courmayeur, deux capitales du même massif, séparées par un tunnel et unies par la même obsession verticale. Nous quittons cette agitation par un single-track qui grimpe en lacets courts entre mélèzes et rhododendrons, le souffle déjà court, la roue arrière qui patine sur les racines humides.

Puis vient La Thuile, dernière vallée avant la bascule vers le sud, où les alpages s’ouvrent enfin et où le single-track redevient roulant, presque généreux, avant de se refermer sur les premiers lacets de Valgrisenche. C’est là, sur ces balcons encore verts, que nous croisons les premiers troupeaux transhumants, clarines dans la brume matinale, et que le rythme du groupe se cale enfin sur celui de la montagne plutôt que sur celui d’un compteur kilométrique.

La Thuile vit l’hiver du ski et de ses pistes taillées vers le col du Petit-Saint-Bernard ; l’été, elle redevient un village de bergers où les alpages résonnent surtout du bêlement des troupeaux et du bruit sourd de nos roues sur la terre sèche. Ce basculement saisonnier, presque schizophrène, marque toute la Vallée d’Aoste : les mêmes pentes qui accueillent les skieurs en février nourrissent en juillet les vaches à fontine, ce fromage AOP qui accompagnera chacun de nos repas dans les refuges suivants.

Valgrisenche et Rhêmes, vallées suspendues

Valgrisenche impose sa rudesse dès les premiers hectomètres : un vallon encaissé, le barrage de Beauregard qui noie l’ancien fond de vallée sous une eau turquoise presque irréelle, et des sentiers qui s’accrochent aux pentes avec une franchise déconcertante. Ici, le VTT redevient un fardeau autant qu’un outil — on le porte à l’épaule sur les tronçons rocheux, on le repose pour souffler, on repart. La traversée vers Rhêmes-Notre-Dame se fait par un col où la caillasse remplace la terre battue, et où chaque mètre gagné se paie en cuisses et en patience.

Cette vallée fut longtemps l’une des plus isolées de la région, ses habitants vivant d’un pastoralisme austère avant que le tourisme d’alpinisme ne découvre, au siècle dernier, les faces vierges qui l’encadrent. On en garde aujourd’hui une impression de bout du monde, renforcée par la rareté des voitures et l’omniprésence des marmottes, dont les sifflements d’alarme scandent chacune de nos ascensions.

Le soir, au Rifugio Chalet de l’Épée, la fatigue collective se mêle à une forme d’ivresse simple : celle d’avoir tenu une journée entière sur un terrain qui ne pardonne rien. Les mélèzes de la vallée de Rhêmes, parmi les plus anciens de la région, veillent sur un silence que seul trouble le carillon lointain d’un troupeau de chèvres. Nous dormons peu, mais bien.

Pré du Bois, dans la vallée de Rhêmes-Notre-Dame
Pré du Bois, vallée de Rhêmes-Notre-Dame. Crédit : Superchilum — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Le poids réel d’un single-track de haute montagne

C’est à Rhêmes que nous comprenons vraiment ce que signifie « single-track » en haute montagne italienne : un ruban de terre large d’une trentaine de centimètres, tracé à flanc de pente par des générations de bergers plutôt que par des paysagistes de bike-park. Aucune berme, aucun aménagement — seulement la trace, fidèle et exigeante, que le VTT doit apprivoiser sans jamais la trahir. Les meilleurs passages, ceux où l’on roule enfin sans y penser, ne durent jamais plus de quelques centaines de mètres avant qu’un nouveau pierrier n’impose sa loi.

Le royaume du bouquetin, entre Valsavarenche et Cogne

À Valsavarenche, on entre véritablement dans le Parc national du Grand Paradis, le plus ancien d’Italie, né en 1922 d’une réserve de chasse royale où Victor-Emmanuel II avait fait interdire le tir sur le bouquetin des Alpes dès 1856. L’espèce, réduite à une poignée d’individus au début du XIXe siècle, y a été sauvée puis redistribuée dans tout l’arc alpin : chaque bouquetin qui broute aujourd’hui sur un versant français ou suisse descend, de près ou de loin, de ce noyau originel. Nous en croisons un mâle solitaire, cornes massives et regard tranquille, posté sur un éperon rocheux au-dessus du sentier — il nous regarde passer sans bouger, comme si notre lenteur de cyclistes chargés ne méritait même pas la fuite.

Bouquetin des Alpes dans le Parc national du Grand Paradis, à Valsavarenche
Bouquetin des Alpes (Capra ibex) à Valsavarenche, dans le Parc national du Grand Paradis. Crédit : Tommaso Saibene — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Nous avons consacré une matinée entière à la découverte du Parc national du Grand Paradis, laissant les vélos contre un mur de pierres sèches pour marcher jusqu’au jardin botanique alpin Paradisia, à Valnontey, où plus d’un millier d’espèces de la flore de montagne sont rassemblées entre tourbières reconstituées et pierriers calcaires. L’edelweiss y côtoie la génépi, cette absinthe naine que l’on distille encore dans les vallées voisines, et dont l’odeur âcre et sucrée accompagne nos soirs de bivouac improvisé bien après avoir quitté Cogne.

Cogne elle-même surprend : ce village pastoral a longtemps vécu de mines de fer, exploitées jusqu’au XXe siècle sur les hauteurs de Colonna, avant que le tourisme ne prenne le relais d’une économie minière disparue. Il reste, en chemin, quelques vestiges de cette autre montagne — celle du travail et de la roche extraite plutôt que contemplée — qui rappellent que la Vallée d’Aoste ne s’est pas seulement construite autour de l’alpinisme et de la marche.

Le Col Loson, ou l’art de pousser son vélo

Le point culminant de l’Alta Via 2 se situe au col Loson, à plus de 3 300 mètres, sur une ligne de crête minérale où ne subsiste plus rien de végétal, seulement la roche, la neige résiduelle même en plein été, et un vent qui décoiffe les certitudes. C’est là que le mot « VTT » perd tout son sens : pendant près de deux heures, nous n’avons fait que porter, cadre sur l’épaule, roue avant cognant contre les mollets à chaque faux pas sur les éboulis.

Il y a, dans cet effort dépouillé de toute technicité cycliste, quelque chose qui rejoint l’ascèse du randonneur pur — une humilité tellurique qu’aucun composant carbone ne peut alléger. Redescendre ensuite vers Cogne, en retrouvant peu à peu la sensation de rouler plutôt que de porter, procure une joie presque disproportionnée, celle d’un plaisir simple retrouvé après en avoir été privé.

Nous avions minutieusement surveillé la météo avant de nous engager sur ce tronçon : à cette altitude, un orage d’après-midi n’est jamais une hypothèse abstraite, et la moindre plaque de neige résiduelle sur un dévers peut transformer une portée fastidieuse en glissade dangereuse. Deux d’entre nous ont dû mettre pied à terre bien avant le col, préférant contourner à pied un névé encore gelé plutôt que de risquer une chute sur les rochers en contrebas — un choix de prudence qui, avec le recul, nous semble avoir été le seul raisonnable.

Champorcher et le Mont Avic, le silence avant la plaine

Passé Cogne, l’itinéraire bascule vers le vallon de Champorcher puis effleure le Parc naturel régional du Mont Avic, premier parc régional créé en Vallée d’Aoste, en 1989, sur un territoire de tourbières et de forêts de pins à crochets préservées de l’exploitation forestière depuis des siècles. Le contraste est saisissant après les crêtes minérales du col Loson : ici, l’eau dort dans des dizaines de petits lacs d’altitude, et la lumière filtrée par les mélèzes prend une teinte presque laiteuse en fin d’après-midi.

Le sous-sol de ce parc est fait d’ophiolites, ces roches vertes remontées des profondeurs océaniques lors de la formation des Alpes, que l’on reconnaît à leur teinte sombre et à leur toucher presque savonneux. Rouler sur ces dalles polies par les glaciers, après des jours de calcaire clair et de granit, donne à cette dernière portion de l’itinéraire une texture minérale entièrement différente — un dernier chapitre géologique avant que la vallée ne s’ouvre définitivement vers la plaine.

Les derniers kilomètres avant Donnas redescendent en larges single-tracks forestiers, enfin roulants, presque généreux après tant de portage. On y croise les premiers vignobles en terrasses, signe que la vallée s’apprête à s’élargir et que l’air perd peu à peu cette âpreté minérale qui nous a accompagnés depuis Courmayeur.

Donnas, et la question qui reste

Donnas marque la fin officielle de l’Alta Via 2, là où la voie romaine taillée à même le rocher — un tronçon impressionnant de l’ancienne route des Gaules, percé directement dans la paroi pour livrer passage aux légions et aux marchands — rappelle qu’avant d’être un sentier de randonneurs, cette vallée bilingue fut d’abord un axe de circulation entre deux mondes. Aoste, capitale de la région, garde de cette époque un patrimoine antique rare pour un site alpin : arc d’Auguste, théâtre romain, porte prétorienne, vestiges d’Augusta Prætoria fondée par l’empereur en 25 avant notre ère. Nous y arrivons vidés, les mains couvertes d’ampoules dues plus au portage qu’au guidon, avec la certitude confuse d’avoir fait quelque chose d’à la fois absurde et juste.

La voie romaine taillée dans le rocher à Donnas, Via delle Gallie
La Via delle Gallie, voie romaine taillée à même le rocher à Donnas, terme de la traversée. Crédit : CristianNX — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Reste une question, qu’aucun topo-guide ne tranchera jamais : a-t-on le droit d’imposer une roue à un sentier qui n’en a jamais demandé ? Nous n’avons pas de réponse définitive, seulement la conviction, forgée sur les pierriers du col Loson, que la lenteur imposée par le portage nous a rendu quelque chose que la vitesse du vélo nous aurait sans doute confisqué : le temps de regarder vraiment cette vallée, ses bouquetins, ses mélèzes centenaires et ses refuges tenus par des familles qui accueillent, avec la même patience, les marcheurs d’hier et les cyclistes hésitants d’aujourd’hui.

Sources et Références