
Somiedo : sur les traces de l’ours brun cantabrique
Le brouillard s’accroche encore aux crêtes quand nous quittons Pola de Somiedo, sac au dos, pour remonter la vallée de Saliencia. Dans la Cordillère Cantabrique, à l’ouest des Asturies, ce silence n’a rien d’anodin : il est celui d’un territoire où l’ours brun a failli disparaître, et où il revient, discrètement, un pas après l’autre, depuis que les hommes ont accepté de lui laisser de la place.
Ici, pas de sommets vertigineux à la façon des Picos de Europa voisins, mais un dédale de vallées glaciaires, de lacs verts et de hameaux de pierre où le temps semble avoir renoncé à s’imposer. C’est un pays de bergers avant d’être un pays de marcheurs, et c’est peut-être pour cela qu’il garde encore, envers et contre le tourisme de masse, sa part de sauvagerie.
Pola de Somiedo, porte d’entrée d’une réserve de biosphère
Le Parc naturel de Somiedo a été créé en 1988, puis reconnu Réserve de biosphère par l’UNESCO en 2000, distinction qui récompense un équilibre rare entre activité humaine et préservation d’un écosystème de montagne. Le parc s’étend sur environ 290 km², répartis en cinq vallées : Saliencia, Valle del Lago, Pola de Somiedo, Perlunes et Pigüeña. On y entre par la petite capitale, Pola de Somiedo, dernière étape avant que le bitume ne cède la place aux pistes de terre battue.
Ce qui frappe d’abord, ce n’est pas l’altitude — les sommets dépassent rarement les 2 000 mètres — mais la densité de la nature qui nous entoure. Chênaies et châtaigneraies occupent les fonds de vallée, hêtraies et bétulaies les pentes intermédiaires, landes et pelouses d’altitude les cols. Cette superposition de milieux, presque intacte, est précisément ce qui permet à l’ours brun cantabrique d’y trouver, sur un même territoire, tout ce dont il a besoin d’une saison à l’autre.
Les brañas, ou l’empreinte d’une transhumance oubliée
La première braña que nous croisons, au-dessus du village de Saliencia, ressemble à un hameau suspendu entre deux mondes : quelques dizaines de cabanes de pierre, aux toits de chaume végétal, alignées face à la pente. Ce sont les teitos, habitat traditionnel des vaqueiros de alzada, ces éleveurs transhumants qui montaient chaque printemps avec leurs troupeaux vers ces pâturages d’altitude, avant de redescendre à l’automne vers les vallées basses.
Les toits, faits de genêt et d’ajonc tressés, ne sont pas un simple choix esthétique : ce sont des couvertures isolantes, renouvelées tous les dix à quinze ans, adaptées à un climat où la neige peut recouvrir les crêtes jusqu’en mai. Certaines brañas sont encore occupées l’été par des bergers qui font paître leurs vaches asturiennes, race rustique reconnaissable à sa robe rousse et à ses cornes en lyre — un usage vivant, pas un décor muséifié pour touristes de passage.
Nous marchons un long moment sans croiser âme qui vive, seulement le tintement lointain des cloches et le passage, haut dans le ciel, d’un vautour fauve qui inspecte la vallée. Cette solitude n’est pas vide : elle est habitée par tout ce que l’œil ne voit pas encore.
Sur les traces de l’ours, entre patience et discrétion
La population d’ours bruns cantabriques (Ursus arctos) se répartit en deux noyaux distincts sur la cordillère, un noyau occidental et un noyau oriental, séparés par le corridor du Puerto de Pajares. Somiedo se trouve au cœur du noyau occidental, le plus important, où la population a connu une progression continue depuis les années 1990, portée par des décennies de protection stricte et de limitation de la chasse.
Voir un ours reste un privilège qui se mérite : nous passons une matinée entière, jumelles rivées sur les lisières de forêt, en compagnie d’un garde du parc qui connaît chaque recoin de la vallée. L’animal, omnivore et farouche, évite le contact avec l’homme bien plus qu’il ne le recherche ; l’observer suppose de la distance, du silence, et une bonne dose de chance. Ce jour-là, c’est une femelle accompagnée de deux oursons qui traverse une clairière, loin en contrebas, avant de disparaître dans les fougères.

Ce moment suspendu rappelle furieusement une autre traque, menée bien plus à l’est, dans les forêts des monts Fatra en Slovaquie, où ours et loups se partagent encore les Carpates loin des foules. Le parallèle n’est pas fortuit : partout en Europe, les grands prédateurs reviennent sur des territoires qu’on croyait perdus pour eux, à mesure que l’agropastoralisme recule et que les politiques de conservation se renforcent.
Une mosaïque forestière taillée pour le plantigrade
Ce qui rend Somiedo si favorable à l’ours n’est pas un hasard géographique : c’est la diversité et la continuité de ses forêts, remontées depuis les fonds de vallée jusqu’aux crêtes sans rupture majeure. Les chênaies de chêne rouvre et les châtaigneraies, plantées ou entretenues depuis des siècles pour leurs fruits, occupent les altitudes basses et moyennes ; elles fournissent en automne les glands et les châtaignes dont l’ours se gave avant l’hivernage, une ressource calorique décisive pour sa survie.
Plus haut, la hêtraie prend le relais, sombre et humide, ponctuée de sorbiers et de houx qui offrent baies et abri. C’est dans ces futaies âgées, peu perturbées par l’exploitation forestière moderne, que se cachent aussi les zones de reproduction du grand tétras — une double coïncidence qui explique pourquoi les gestionnaires du parc pensent la conservation à l’échelle du massif forestier entier plutôt qu’espèce par espèce. Au-dessus de 1 600 mètres, la forêt cède enfin la place aux landes à genêts et aux pelouses d’altitude, domaine des rebecos, ces chamois cantabriques aux cornes fines recourbées vers l’arrière.
Le grand tétras cantabrique, sentinelle fragile de la forêt
Moins spectaculaire que l’ours mais tout aussi emblématique, le grand tétras cantabrique (Tetrao urogallus cantabricus), sous-espèce endémique de la cordillère, survit dans les hêtraies les plus reculées du parc. Sa population a chuté de façon si sévère au cours des dernières décennies que certains biologistes la considèrent comme l’une des plus menacées d’Europe occidentale, victime de la fragmentation forestière et du dérangement en période de reproduction.
Le garde qui nous accompagne évoque, presque à voix basse, les chants de parade du mâle au printemps, un rituel que très peu de visiteurs ont la chance d’entendre. Ici, la conservation ne se limite pas à l’ours : elle façonne des règles de circulation, des zones interdites en saison sensible, une gestion forestière entière pensée pour préserver un oiseau que la plupart des randonneurs ne verront jamais.
Les lacs de Saliencia, miroirs glaciaires
La route de Saliencia grimpe jusqu’au col de la Farrapona, à 1 708 mètres, frontière naturelle entre les Asturies et le León. C’est de là que part la boucle vers les quatre lacs glaciaires du secteur : Lago de la Cueva, Laguna Almagrera, Lago Cerveriz et Lago Calabazosa, creusés par les glaciers du Quaternaire dans des cirques rocheux encore nus. Leurs eaux, tantôt vert sombre, tantôt presque noires selon la lumière, contrastent avec le vert tendre des pâturages environnants.
Plus au sud, le Lago del Valle, plus grand lac naturel des Asturies, s’étend au pied d’estives où paissent encore des chevaux semi-sauvages, les asturcones, race ancienne dont la présence dans ces montagnes est attestée depuis l’Antiquité. Un petit îlot rocheux émerge en son centre, posé comme une ponctuation au milieu du silence.

Le sentier PR-AS 15.1, qui relie le village de Valle de Lago à ce lac, traverse une succession de brañas et de bois de bouleaux avant de déboucher sur l’étendue d’eau, encadrée de crêtes calcaires. Nous nous y arrêtons longuement, sans grand-chose à ajouter au paysage : ce genre d’endroit se contemple plus qu’il ne se commente.
La nuit sur la braña, entre orage et hurlements lointains
Le troisième soir, un orage nous surprend alors que nous redescendons de la Farrapona vers une braña abandonnée où nous comptions bivouaquer à l’abri d’un teito. La pluie transforme en quelques minutes le sentier en ruisseau, et nous progressons à la frontale, plus prudents qu’inquiets, jusqu’à la cabane la plus proche.
C’est là, alors que l’orage s’éloigne et que le ciel se dégage sur un croissant de lune, que nous entendons — ou croyons entendre — un hurlement de loup répondre au grondement du tonnerre qui s’estompe. Le loup ibérique (Canis lupus signatus) est bel et bien présent sur ce versant occidental de la cordillère, en cohabitation tendue avec l’élevage local ; officiellement classé espèce protégée côté asturien depuis 2021, il reste l’objet de tensions vives avec les éleveurs qui subissent des attaques sur leurs troupeaux. Cette nuit-là, nous ne saurons jamais avec certitude si c’était bien lui, ou seulement le vent dans les pierres du teito — et c’est peut-être très bien ainsi.
Retour vers Pola de Somiedo, le poids d’un territoire préservé
La descente finale, sous un ciel enfin lavé, nous fait traverser à nouveau la chênaie de la vallée principale, où les premières lumières de Pola de Somiedo apparaissent en contrebas. On y croise, dans les jardins, des hórreos, greniers sur pilotis typiques du nord de l’Espagne, et quelques panneaux rappelant les consignes de sécurité en cas de rencontre avec un plantigrade — signe que la cohabitation, ici, est une donnée quotidienne, pas un folklore pour dépliant touristique.

Le parc collabore avec la Fondation Oso Pardo et les autorités régionales du tourisme des Asturies pour concilier fréquentation touristique croissante et tranquillité des zones les plus sensibles pour l’ours et le tétras. Des sentiers sont fermés une partie de l’année, des observatoires encadrés remplacent la divagation libre, et les guides locaux insistent, avec une certaine fierté, sur le fait que Somiedo n’est pas un zoo à ciel ouvert mais un territoire vivant où la faune garde le dernier mot.
Ce que Somiedo raconte du retour du sauvage en Europe
On referme ce trek avec l’impression d’avoir traversé moins un parc qu’une expérience de patience : celle d’un territoire qui a choisi, après des décennies de recul de la faune sauvage, de renverser la tendance sans pour autant expulser l’homme qui l’habite depuis des siècles. Les vaqueiros de alzada, l’ours, le tétras et le loup se partagent aujourd’hui les mêmes vallées, dans un équilibre encore fragile mais réel.
Ce modèle, où pastoralisme traditionnel et grands prédateurs coexistent plutôt que de s’exclure, intéresse aujourd’hui des gestionnaires d’espaces protégés bien au-delà de l’Espagne, des Carpates aux Pyrénées. Somiedo n’offre pas de certitude sur l’issue de ce pari, mais il en donne une image saisissante : un ours qui traverse une clairière au petit matin, loin de tout, et qui n’a besoin de rien d’autre que d’être laissé tranquille.
Sources et Références
- UNESCO — Man and the Biosphere Programme, fiche de la Réserve de biosphère de Somiedo
- Turismo Asturias — Parque Natural de Somiedo
- Parque Natural de Somiedo — fiche sur l’ours brun cantabrique (Oso Pardo)
- Fondation Oso Pardo — programme de suivi et de conservation de l’ours brun cantabrique
- L’Alpin — Les Picos de Europa : le vertige du Cantabrique, l’alpinisme face à l’océan
- L’Alpin — Les monts Fatra : la Slovaquie secrète, sur les traces de l’ours et du loup au cœur des Carpates