Les Picos de Europa : Le vertige du Cantabrique, l’alpinisme face à l’océan
Oubliez les Alpes, leur majesté parfois écrasante, leur foule estivale. Tournez le regard vers l’ouest, là où la chaîne Cantabrique vient mourir dans l’Atlantique. C’est ici que se dressent les Picos de Europa, forteresse de calcaire acérée, un labyrinthe minéral où le souffle salin de l’océan vient caresser la roche chauffée par le soleil. Plus qu’un massif, c’est une expérience sensorielle, un alpinisme différent, plus intime et sauvage, où chaque arête semble être le dernier rempart de la terre face à l’immensité liquide. Récit d’une immersion dans ce vertige cantabrique.
Un royaume de calcaire à trois têtes
Pour comprendre l’âme des Picos, il faut d’abord en saisir la géographie singulière. Le massif n’est pas un bloc monolithique, mais un triptyque sculpté par les glaciations et l’érosion karstique. Trois entités distinctes, séparées par des gorges d’une profondeur abyssale, creusées par les rivières Cares et Deva. À l’ouest, le massif Occidental, ou du Cornión, est le plus vaste et peut-être le plus accessible, dominé par la Peña Santa de Castilla (2 596 m). C’est une introduction parfaite à l’esthétique locale : des prairies d’altitude verdoyantes, les « vegas », ponctuées de lacs glaciaires comme ceux de Covadonga, qui viennent buter brutalement sur des parois grises et tourmentées. L’eau est partout, visible et invisible, s’infiltrant dans un réseau souterrain complexe qui fait du sous-sol un négatif presque aussi spectaculaire que les cimes.
Le massif Central, ou des Urrieles, est le cœur battant, le noyau dur des Picos de Europa. C’est ici que se concentrent les plus hauts sommets et les défis les plus techniques. Le Torre Cerredo (2 650 m), point culminant de toute la chaîne Cantabrique, y règne en maître. Mais l’icône absolue, le Cervin local, est sans conteste le Naranjo de Bulnes, ou Picu Urriellu en asturien. Ce monolithe parfait, détaché de toute crête, obsède le regard et attire les grimpeurs du monde entier. Le paysage y est exclusivement minéral, un désert de roche à haute altitude où la vie ne s’accroche que par miracle. La verticalité est absolue, le silence n’est rompu que par le vent ou la chute d’une pierre. C’est le sanctuaire de l’alpinisme pur.
Enfin, à l’est, le massif Oriental, ou d’Ándara, est plus modeste en altitude mais non moins sauvage. Moins fréquenté, il offre une solitude précieuse, à l’image de la Haute-Ubaye, et des itinéraires de crêtes où la sensation d’isolement est totale. C’est un alpinisme de la traversée, de l’endurance, avec des vues imprenables qui s’étendent des sommets centraux jusqu’à la côte, parfois visible par temps clair. Cette tripartition crée des mondes différents à quelques kilomètres de distance, offrant une variété d’ambiances et de pratiques rarement égalée dans un espace aussi concentré.
Le Naranjo de Bulnes, une obsession verticale
On ne peut parler des Picos sans s’arrêter sur le Picu Urriellu. Ce n’est pas une montagne, c’est un personnage, un totem. Sa face ouest, une muraille de 550 mètres d’un calcaire orangé quasi parfait, est l’une des plus grandes parois d’Espagne et un chapitre majeur de l’histoire de l’escalade. La première ascension, en 1904, par Pedro Pidal et le guide local Gregorio Pérez « El Cainejo », fut un acte d’audace insensé pour l’époque, réalisé pieds nus sur certaines portions. Aujourd’hui encore, gravir le Naranjo reste un objectif majeur. La voie normale sur sa face sud est une course d’escalade accessible mais aérienne, tandis que la face ouest reste le terrain de jeu des grimpeurs de haut niveau, avec des voies mythiques comme la « Rabadá-Navarro ».
L’approcher depuis le village de Sotres ou le refuge de la Vega de Urriellu est déjà une aventure. On quitte progressivement le vert des vallées pour entrer dans un monde lunaire. Le voir se dévoiler au détour d’un sentier est un choc esthétique. Sa forme est si pure, si évidente, qu’elle semble avoir été dessinée. Grimper sur son rocher est un dialogue permanent avec la matière. Le calcaire des Picos est exceptionnel : compact, adhérent, truffé de « gotas de agua », ces rigoles creusées par le ruissellement qui offrent des prises uniques. C’est une escalade exigeante, où la lecture de l’itinéraire est primordiale, mais qui procure une satisfaction immense. Atteindre son sommet exigu et contempler le dédale des Urrieles à ses pieds est une expérience qui confine au mystique.
L’alpinisme face à l’océan : une ambiance unique
Ce qui rend l’alpinisme dans les Picos de Europa si différent, c’est cette présence constante, presque palpable, de l’océan Atlantique. À vol d’oiseau, la mer n’est qu’à une trentaine de kilomètres. Cette proximité influence tout : le climat, la lumière, l’atmosphère. Les brouillards, les « nieblas », peuvent monter des vallées avec une rapidité déconcertante, enveloppant le massif dans un silence ouaté et transformant une course ensoleillée en un défi d’orientation. Naviguer dans le lapiaz par visibilité nulle est une compétence essentielle ici, bien plus que la pure performance physique. L’altimètre et la boussole redeviennent des instruments de survie, non de simples gadgets, surtout quand on sait que votre altimètre peut parfois vous mentir.
Cette influence marine crée des contrastes saisissants. Un matin, l’air est vif et métallique, la visibilité porte à des centaines de kilomètres, révélant la côte découpée du golfe de Gascogne. Quelques heures plus tard, une mer de nuages submerge les vallées, ne laissant émerger que les plus hautes cimes, comme des îles sur un océan cotonneux. C’est un spectacle d’une poésie rare. Nous, alpinistes, évoluons sur ce fil, entre le minéral absolu de la haute montagne et le monde aquatique qui gronde au loin. L’humidité saline se sent dans l’air, elle rend le rocher différent au toucher, elle nourrit une flore spécifique qui s’accroche dans les moindres fissures. C’est cette dualité qui forge le caractère unique de ces montagnes, à mi-chemin entre l’aridité verticale des Dolomites, dont Paul Grohmann a dessiné la carte, et l’ambiance humide et sauvage des Highlands écossais.
Itinéraires majeurs : de la gorge divine à la cime du Cantabrique
La richesse du massif permet de varier les plaisirs et les niveaux d’engagement. Du simple randonneur au grimpeur aguerri, chacun peut trouver son vertige. Certains itinéraires sont devenus des classiques incontournables, des portes d’entrée pour apprivoiser le massif.
La Senda del Cares : le sentier suspendu
Ce n’est pas de l’alpinisme, mais c’est une approche indispensable pour comprendre la démesure des gorges. Taillé à flanc de falaise au début du XXe siècle pour la maintenance d’un canal hydroélectrique, ce sentier de 12 kilomètres entre Poncebos et Caín est une immersion spectaculaire. On marche sur un balcon aérien, des centaines de mètres au-dessus des eaux émeraude du Cares, avec des parois de plus de 1000 mètres qui nous dominent. C’est une expérience presque architecturale, un trait d’union humain au cœur d’une nature sauvage, qui donne la pleine mesure de la verticalité du massif.
L’ascension du Torre Cerredo : le toit des Picos
Atteindre le plus haut sommet est un objectif logique. L’itinéraire normal depuis le refuge de la Vega de Urriellu n’est pas une course d’escalade difficile mais un parcours de haute montagne complet. Il demande une bonne endurance, le sens de l’itinéraire pour naviguer dans les pierriers et les « jous » (des dépressions karstiques), et l’usage des mains dans le court passage final, le « paso horizontal », qui est équipé mais très aérien. La récompense est une vue à 360 degrés sur l’intégralité du massif central, un océan de pics et d’arêtes déchiquetées.
La traversée des Horcados Rojos
Voici un exemple parfait de l’alpinisme typique des Picos. Accessible par le téléphérique de Fuente Dé, cette traversée d’arête est un concentré de plaisir. Elle offre un cheminement logique et aérien sur un excellent rocher, avec des passages de grimpe faciles (II/III) mais un gaz constant. C’est l’itinéraire idéal pour s’initier aux courses d’arêtes dans le massif et profiter de panoramas exceptionnels sur le Picu Urriellu et le reste du massif central. L’ambiance y est souvent grandiose, surtout lorsque les nuages jouent avec les reliefs.
Une logistique alpine à l’espagnole
L’expérience des Picos est indissociable de son réseau de refuges et de son héritage pastoral. Les refuges, comme celui de la Vega de Urriellu au pied du Naranjo, ou celui de Vegarredonda dans le massif occidental, sont des lieux de vie chaleureux et authentiques. L’ambiance y est moins policée que dans certains refuges alpins. On y partage des tablées bruyantes, on y refait le monde et les courses de la journée autour d’un plat roboratif et d’un verre de vin local. Les gardiens sont souvent des figures, des puits de connaissance sur la montagne et ses conditions.
Autour de ces refuges, la vie pastorale subsiste. Il n’est pas rare de croiser des bergers avec leurs troupeaux, perpétuant des traditions séculaires. Cette présence humaine donne une âme supplémentaire au massif. Elle rappelle que cette montagne n’est pas qu’un terrain de jeu, mais un lieu de vie et de travail. Goûter un morceau de fromage de Cabrales ou de Gamonéu, affiné dans les grottes naturelles des Picos, c’est goûter un peu de l’essence de ce terroir. Cette symbiose entre l’alpinisme et la culture locale, qui valorise aujourd’hui les cabanes isolées, enrichit profondément l’expérience.
Se préparer au dialogue avec le calcaire et la brume
Aborder les Picos de Europa demande une préparation spécifique. L’ennemi principal n’est pas l’altitude, relativement modeste, mais la combinaison du terrain et de la météo. L’orientation est le maître-mot. Le paysage karstique, avec ses innombrables dépressions et ses reliefs complexes, peut rapidement devenir un piège en cas de brouillard. Une maîtrise de la lecture de carte et de l’usage de la boussole et du GPS est indispensable. Ne jamais faire une confiance aveugle à la météo, qui peut changer en moins d’une heure. Une bonne corde de 30 ou 40 mètres est souvent suffisante pour les courses classiques et les rappels éventuels.
Il faut également s’adapter au rocher. Si le calcaire est globalement excellent, la montagne reste sauvage et certains itinéraires sont peu équipés. Il faut savoir poser ses propres protections (coinceurs, friends) et ne pas surestimer son niveau. L’engagement peut être important, car les échappatoires sont rares. Mais c’est précisément ce caractère sauvage et exigeant qui fait la valeur d’une course dans les Picos. C’est un retour à un alpinisme d’aventure, où l’autonomie et le jugement sont plus importants que la performance athlétique. Un dialogue humble et respectueux avec un massif qui ne se laisse pas dompter facilement, mais qui offre en retour des émotions pures et des souvenirs indélébiles, gravés dans le calcaire comme sur la pellicule de l’âme.
Sources et Références
- Martínez, Adolfo. Picos de Europa: Escaladas selectas en roca. Ediciones Desnivel, 2018.
- Gutiérrez, Francisco & Guerrero, Jesús. Geomorphology of the Picos de Europa Mountains, Northern Spain. Geografisk Tidsskrift, Danish Journal of Geography, 2006.
- Site officiel du Parc National des Picos de Europa, informations sur la réglementation et la biodiversité.
- Fédération Espagnole des Sports de Montagne et d’Escalade (FEDME). Anuario de seguridad en montaña, rapports annuels.