Norvège : L’arête de Besseggen, le vertige au-dessus des lacs jumeaux
Il est des lignes de crête qui ne sont pas de simples accidents géographiques, mais des invitations au voyage intérieur. Des fils tendus entre ciel et terre qui appellent à l’équilibre, à la concentration, à une forme d’ascèse volontaire. L’arête de Besseggen, joyau du parc national de Jotunheimen en Norvège, est de cette trempe. Plus qu’une randonnée, c’est une traversée initiatique au-dessus de deux miroirs d’eau aux couleurs irréelles, un dialogue permanent avec le vertige et la beauté brute des paysages de saga nordique.
Jotunheimen, le berceau des géants
Avant même de poser le pied sur le sentier, il faut comprendre le sol que l’on s’apprête à fouler. Le Jotunheimen, littéralement la « demeure des géants » dans la mythologie nordique, porte bien son nom. C’est un massif puissant, un sanctuaire de la nature primitive rappelant les monts Fatra de Slovaquie, où les plus hauts sommets de Norvège déchirent le ciel. Ici, la roche est reine. Un granit ancien, poli par des millénaires de glaciation, offre ses flancs rugueux au vent et à la lumière. L’atmosphère est tellurique, chargée d’une énergie qui impose d’emblée l’humilité. Le paysage n’est pas simplement un décor ; il est un interlocuteur. Il nous rappelle notre place, notre fugacité face à l’échelle du temps géologique. Les vallées profondes, les cascades assourdissantes et les plateaux désertiques composent une symphonie minérale et aquatique qui prépare l’esprit à l’effort et à la contemplation. C’est dans ce décor grandiose, façonné par des forces titanesques, que s’inscrit la fine cicatrice de l’arête de Besseggen, promesse d’une expérience verticale inoubliable.
L’approche : Le ballet des ferrys sur le lac Gjende
Notre journée commence dans la lumière laiteuse d’un matin scandinave, sur les rives du lac Gjende. L’approche la plus classique pour parcourir Besseggen dans le bon sens, de Memurubu à Gjendesheim, impose de s’en remettre à un ferry. Cette courte traversée est bien plus qu’un simple moyen de transport ; c’est un sas de décompression, une mise en condition. Le bateau s’éloigne lentement du quai, et avec lui, les dernières attaches du monde civilisé. Le clapotis de l’eau contre la coque rythme notre progression. L’air, vif et métallique, porte les effluves de la toundra humide. Mais le véritable spectacle est la couleur du lac. Le Gjende arbore un vert opalescent, presque irréel. Cette teinte unique est le fruit des fines particules de roche, la « farine de glacier », charriées par les torrents qui l’alimentent. En suspension dans l’eau, elles diffractent la lumière d’une manière qui semble défier la nature. Glisser sur cette nappe émeraude, c’est déjà pénétrer dans le mythe. Au loin, la silhouette de l’arête se dessine, encore lointaine, simple ligne sombre sur l’horizon. L’anticipation monte, mélange de respect et d’excitation contenue. Nous ne sommes pas de simples randonneurs ; nous sommes des pèlerins en route vers un haut lieu.
L’ascension vers le mythe : Premiers pas vers l’arête de Besseggen
Débarqués à Memurubu, le sentier s’élève sans préambule. Les premiers hectomètres sont une épreuve pour le souffle et les mollets. Le chemin serpente dans une végétation basse avant de s’attaquer à la pente rocheuse. Le corps doit trouver son rythme, cette cadence régulière qui permet de vaincre le dénivelé sans s’épuiser. Le silence, d’abord rompu par nos respirations saccadées, s’installe peu à peu. Il n’est plus parasité que par le sifflement du vent dans les herbes rases et le cri lointain d’un oiseau. À chaque pause, le panorama s’élargit. Le lac Gjende s’étale en contrebas, son vert toujours plus intense à mesure que nous prenons de l’altitude. C’est une progression lente mais gratifiante. Chaque pas est une conquête. Puis, après une longue montée, la récompense. En basculant sur le plateau, un autre lac apparaît, comme par magie. C’est le Bessvatnet. Et le contraste est saisissant, presque violent. Là où le Gjende était vert et laiteux, le Bessvatnet est d’un bleu saphir, profond et pur, témoignant de son origine non glaciaire et de sa limpidité exceptionnelle. L’arête se révèle alors dans toute sa splendeur : un isthme rocheux, un pont jeté par les géants entre ces deux étendues d’eau, 400 mètres plus bas. Le sentier nous y mène inexorablement. La randonnée se mue en alpinisme facile, rappelant l’invention de la difficulté ; l’horizon se réduit au fil de la crête.
Le fil du rasoir : Dialogue avec le vide
Aborder la crête elle-même est un moment clé. Le chemin, jusqu’alors relativement large, se rétrécit pour devenir un véritable fil. Le mot « vertige » prend ici tout son sens, non pas comme une peur panique, mais comme une conscience aiguë de la verticalité. Le corps tout entier est en alerte. Le regard plonge tour à tour à droite, vers le vert, puis à gauche, vers le bleu. C’est une expérience synesthésique où les couleurs semblent avoir un poids, une texture. La progression ralentit, devient plus mesurée. Il faut parfois poser les mains pour s’assurer, chercher la meilleure prise sur un granit solide et rassurant. Le vent s’engouffre dans la brèche, il nous pousse, nous teste, nous oblige à nous ancrer fermement au rocher. C’est un dialogue silencieux avec l’élément minéral, un exercice de confiance absolue en son propre équilibre.
Le lac Gjende, un vert opalescent
À notre droite, le Gjende est une fresque vivante. Sa couleur changeante, selon l’angle du soleil et la course des nuages, passe d’un jade profond à un turquoise lumineux. Il semble presque solide, une pâte de verre précieuse déposée au fond de la vallée. On devine les courants qui brassent les sédiments glaciaires, créant des volutes plus claires à la surface. Observer ce lac depuis la crête, c’est lire l’histoire géologique récente du massif, comprendre l’inlassable travail d’érosion des glaciers qui ont sculpté ce paysage. Une leçon d’humilité dispensée par la nature elle-même, que l’on retrouve dans les massifs alpins décrits par des organismes comme le CREA Mont-Blanc, qui étudie ces phénomènes.
Le lac Bessvatnet, un saphir d’altitude
À notre gauche, le contraste est absolu. Le Bessvatnet, situé 400 mètres plus haut que le Gjende, est l’un des lacs les plus purs de Norvège. Son bleu est abyssal, intense, presque noir en son centre. L’eau est si transparente que l’on pourrait, dit-on, voir le fond à plusieurs dizaines de mètres de profondeur. Il n’est pas nourri par les mêmes eaux limoneuses que son voisin. Il est une fenêtre ouverte sur les entrailles de la terre, un œil liquide qui reflète le ciel sans artifice. Cette dualité chromatique est le cœur de l’expérience de Besseggen. Elle matérialise la ligne de partage des eaux, la frontière invisible qui sépare deux mondes, deux écosystèmes, deux histoires.
La technique du pas juste
Sur les sections les plus aériennes, l’instinct prend le dessus. Le corps sait où poser le pied. La concentration est totale, focalisée sur les trois prochains mètres. Chaque mouvement est décomposé, analysé, exécuté. Il n’y a plus de place pour les pensées parasites. C’est une forme de méditation en mouvement, une présence à l’instant que seule la montagne peut offrir. L’équipement, même minimaliste pour une randonnée, doit être irréprochable : des chaussures à la semelle adhérente, un sac à dos bien équilibré. Comme le rappelle souvent la Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM) dans ses formations, la sécurité en montagne commence par une préparation minutieuse et une conscience de ses propres capacités.
Au-delà de la crête : La longue descente et la contemplation
Une fois le dernier ressaut rocheux franchi, le sentier s’élargit à nouveau. La tension physique et mentale se relâche. Un sentiment de plénitude nous envahit. La partie la plus spectaculaire est derrière nous, mais la randonnée est loin d’être terminée. La longue descente vers Gjendesheim commence. Elle est exigeante pour les genoux, mais elle offre une nouvelle perspective sur le paysage que nous venons de traverser. L’arête, vue de loin, semble encore plus improbable, plus fine. On peine à croire que nous étions là-haut, en équilibre entre les deux lacs. Cette dernière partie du parcours est un temps pour l’intégration. L’esprit digère les images, les sensations, les émotions. La fatigue qui s’installe est une fatigue saine, une fatigue heureuse. C’est le témoin de l’effort accompli, de l’expérience vécue dans sa totalité. Le retour au point de départ n’est pas une fin, mais l’achèvement d’une boucle, autant géographique que spirituelle.
Préparer son pèlerinage sur Besseggen : Conseils et humilité
L’arête de Besseggen est victime de sa beauté. Chaque été, des dizaines de milliers de randonneurs venus du monde entier s’y pressent. Cette popularité ne doit pas faire oublier qu’il s’agit d’un itinéraire de montagne, soumis à des conditions météorologiques qui peuvent changer avec une rapidité déconcertante. S’y engager demande une bonne condition physique, un pied sûr et une absence de vertige handicapant. La meilleure période s’étend de fin juin à mi-septembre, lorsque les sentiers sont généralement libres de neige. Il est impératif de consulter les prévisions météo locales et de s’équiper en conséquence : vêtements chauds et imperméables, chaussures de randonnée robustes, nourriture et eau en quantité suffisante, et une carte. Le site de l’Association Norvégienne de Trekking (DNT) est une ressource inestimable pour préparer sa sortie. S’aventurer sur Besseggen, c’est accepter ses règles : partir tôt pour éviter la foule et les orages de l’après-midi, savoir renoncer si la météo se dégrade, et surtout, ne laisser aucune trace de son passage. C’est le prix à payer pour que ce dialogue entre l’homme et la nature puisse perdurer.
Sources et Références
- Visit Norway – Site officiel de l’office du tourisme norvégien, section sur le parc national de Jotunheimen.
- Den Norske Turistforening (DNT) – L’Association Norvégienne de Trekking, informations sur les sentiers, refuges et conditions.
- « Scandinavian Mountains and Lakes: The History of the Landscape » (2018) – Ouvrage de référence sur la géologie et la formation des paysages scandinaves, notamment les lacs glaciaires.