
Le sentier Blanc-Martel : la traversée à pied des Gorges du Verdon, le plus grand canyon d’Europe
Le car nous dépose au petit matin devant le Chalet de la Maline, sac au dos, lampe frontale vérifiée deux fois pour les tunnels qui nous attendent en fin de parcours. Devant nous, seize kilomètres de sentier qui plongent au fond du plus grand canyon d’Europe, jusqu’au fil turquoise du Verdon lui-même. Il n’y a pas de retour possible avant Point Sublime : une fois la première descente entamée, la seule issue est d’aller au bout.
Ce sentier porte un nom double, Blanc-Martel, qui résume à lui seul l’histoire de ces gorges longtemps considérées comme infranchissables. Marcher sur ses traces aujourd’hui, dans le confort relatif d’un chemin balisé et aménagé, ne dispense pas de mesurer ce que cette traversée a représenté pour ceux qui l’ont ouverte — ni ce qu’elle continue d’exiger, un siècle plus tard, du randonneur qui s’y engage sans préparation.
Rougon, dernier village avant le vide
La veille, nous avons dormi à Rougon, minuscule village perché qui domine l’entrée orientale des gorges. Ses ruelles de pierre sèche, son église romane et les vestiges de son château féodal racontent une Provence de l’arrière-pays bien différente de la Côte d’Azur voisine — un pays de bergers et de paysans qui a longtemps tourné le dos à ce canyon jugé inutile, voire dangereux, avant que le tourisme n’en fasse une destination mondiale. C’est de ce même village que partait, en 1905, l’expédition qui allait donner son nom au sentier que nous nous apprêtons à parcourir.
Le système de navettes qui dessert aujourd’hui le Chalet de la Maline depuis Point Sublime, mis en place par le Parc naturel régional du Verdon, simplifie considérablement la logistique d’une traversée qui, sans lui, obligerait à revenir à pied sur ses pas ou à organiser un véhicule à chaque extrémité. Nous réservons nos billets la veille au soir, conscients qu’un aller simple dans ce canyon ne laisse guère de marge d’improvisation une fois le départ donné.
La Maline, porte d’entrée vers l’inconnu
Le sentier démarre en pente douce dans une forêt de chênes pubescents et de pins, avant de basculer brutalement dans une série de lacets taillés à flanc de falaise. En une heure à peine, le paysage change de nature : la garrigue provençale, avec son buis odorant et ses touffes de lavande sauvage, cède la place à des parois de calcaire nu qui montent jusqu’à sept cents mètres au-dessus de nos têtes. Le Verdon a creusé ici l’une des entailles les plus spectaculaires du continent, et le sentier ne cherche jamais à en atténuer le vertige.
Au détour d’un lacet, nous atteignons le Pré d’Issane, replat herbeux suspendu au-dessus du vide où les premiers randonneurs de la journée font traditionnellement une pause. De là, la vue plonge directement sur la rivière, plusieurs centaines de mètres plus bas, dont la couleur turquoise intrigue systématiquement les néophytes : elle vient de la « farine glaciaire », ces particules de roche calcaire si fines qu’elles restent en suspension dans l’eau et diffractent la lumière selon des teintes qui changent avec l’heure du jour.
La Mescla et la Brèche Imbert, au plus près de l’eau
Après la Baume aux Bœufs, une grotte-abri qui servait autrefois de refuge aux bergers transhumants, le sentier redescend patiemment vers le niveau de la rivière. C’est à la Mescla, confluence du Verdon et de l’Artuby, que l’on touche enfin l’eau — un moment presque intime après des heures passées à la surplomber de haut. Le bruit du courant, amplifié par l’écho des parois, remplace alors le silence minéral des crêtes.
Vient ensuite la Brèche Imbert, un passage taillé à même la roche que l’on doit à l’ingénieur du même nom, mandaté au début du XXe siècle pour étudier la possibilité de détourner les eaux du Verdon à des fins hydroélectriques. Le franchissement des éboulis des Guègues, juste après, réclame une attention constante : blocs instables, terrain mouvant, mais aussi la satisfaction physique d’un parcours qui ne laisse jamais l’esprit vagabonder bien longtemps. Chaque pas, ici, se mérite.

1905 : l’expédition qui a percé le mystère du canyon
Il faut s’arrêter un instant sur ce que représentait ce canyon avant que le sentier n’existe. Jusqu’au début du XXe siècle, les Gorges du Verdon demeuraient largement inexplorées : les riverains eux-mêmes ignoraient ce qui se cachait entre les deux rives, séparées par un abîme que personne n’avait jamais parcouru dans sa totalité. C’est le Ministère de l’Agriculture, en quête de nouvelles sources d’eau potable pour la Provence, qui commandite en 1905 une expédition confiée au spéléologue et hydrogéologue Édouard-Alfred Martel.
Martel ne s’aventure pas seul : il s’associe à Isidore Blanc, instituteur du village de Rougon, qui connaît le terrain mieux que quiconque et sert de guide à l’équipe. Partis le 11 août 1905 depuis Rougon, ils descendent le canyon en canots pliables sur plusieurs jours, affrontant des rapides que rien ne régulait encore — aucun barrage n’existait alors en amont. L’expédition, périlleuse et longue, permet enfin de cartographier le Grand Canyon du Verdon dans son intégralité.
Le sentier qui suit aujourd’hui une partie de cet itinéraire fut aménagé en 1928 par le Touring Club de France, puis baptisé « sentier Martel » en 1930. Il faudra attendre 2005, un siècle après l’expédition, pour que le nom d’Isidore Blanc soit officiellement associé à celui du spéléologue plus célèbre — reconnaissance tardive mais méritée pour l’instituteur sans qui l’exploit n’aurait probablement pas eu lieu.
Le vautour fauve, revenu d’entre les absents
En milieu de parcours, un cri rauque au-dessus des crêtes nous fait lever la tête : un vautour fauve trace de larges cercles, profitant des courants ascendants qui remontent le long des falaises. Le spectacle n’a rien d’anodin. L’espèce avait disparu de Provence depuis plus d’un siècle lorsque douze individus furent relâchés à Rougon en octobre 1999, dans le cadre d’un programme de réintroduction porté notamment par la Ligue pour la Protection des Oiseaux. Un quart de siècle plus tard, la colonie compte plusieurs centaines de couples nichant sur les parois du canyon.
Les gorges abritent aussi l’aigle royal, le circaète Jean-le-Blanc et, plus rarement, le gypaète barbu — autant de rapaces qui profitent des mêmes courants thermiques que les vautours pour chasser sans effort au-dessus du vide. Dans les pentes de garrigue en contrebas, chèvres sauvages, chevreuils et sangliers complètent un écosystème que la profondeur même du canyon a longtemps protégé de la pression humaine.
La flore n’est pas en reste : buis, genévriers et chênes verts s’accrochent aux vires les plus improbables, tandis que certaines espèces rares comme la saxifrage à feuilles opposées trouvent refuge dans les fissures les plus fraîches, à l’abri du soleil de plomb qui écrase les crêtes en été. Cette diversité, concentrée sur un espace relativement restreint mais aux microclimats très contrastés entre le fond du canyon et les plateaux sommitaux, explique en partie pourquoi le Parc naturel régional du Verdon veille avec autant de rigueur sur les usages du site, randonnée comprise.
Le sentier lui-même traverse plusieurs de ces microclimats en l’espace de quelques kilomètres : fraîcheur humide près de la rivière, chaleur réverbérée par la roche blanche sur les passages les plus exposés, air plus frais dès que l’on s’approche des tunnels. Cette variation constante, davantage qu’une simple question de dénivelé, façonne le rythme de la marche et explique pourquoi les guides locaux recommandent de ne jamais sous-estimer une traversée qui, sur le papier, ne dépasse pourtant pas seize kilomètres.

Le couloir Samson, dans le ventre de la montagne
Les derniers kilomètres avant Point Sublime réservent l’épisode le plus singulier de la traversée : le couloir Samson, où le sentier s’engouffre dans deux tunnels creusés à même la roche, longs respectivement d’une centaine et de près de sept cents mètres. Lampe frontale allumée, nous progressons dans une obscurité presque totale, l’humidité suintant des parois, avant que la lumière ne réapparaisse brusquement à la sortie — contraste saisissant après des heures passées à ciel ouvert.
Ces galeries, comme la Brèche Imbert plus en amont, témoignent des ambitions industrielles du début du siècle dernier : capter l’eau du Verdon pour produire de l’électricité, projet finalement abandonné mais dont les infrastructures inachevées ont fini par servir, des décennies plus tard, de passage aux randonneurs. L’histoire technique et l’histoire du loisir se rejoignent ici sans que l’une n’ait jamais vraiment prévu l’autre.
Point Sublime, ou la sortie du canyon
Nous émergeons enfin au belvédère de Point Sublime, où le Verdon rejoint le confluent de l’Artuby dans un dernier resserrement spectaculaire. La navette qui doit nous ramener au Chalet de la Maline attend déjà, mais nous prenons quelques minutes pour nous retourner : d’ici, impossible de deviner l’ampleur de ce que nous venons de traverser — le canyon se referme sur lui-même, gardant ses seize kilomètres de sentier hors de vue, comme s’il refusait de livrer d’un coup d’œil ce qu’il faut une journée entière pour comprendre.

Cette expérience du canyon fermé, où le regard ne peut jamais embrasser l’ensemble d’un seul tenant, rappelle celle que l’on retrouve sur d’autres falaises calcaires de Provence, dans les Calanques en hiver — un relief qui impose la même économie du souffle et du regard. Plus au nord, sur le trek qui relie les Alpes-Maritimes aux Alpes de Haute-Provence entre chapelles, temples et synagogues cachées, le voyageur retrouve une même Provence de l’arrière-pays, âpre et minérale, à mille lieues de son image balnéaire.
Ce que le Verdon impose encore au randonneur
Le sentier Blanc-Martel n’a rien d’un aménagement de confort. Malgré son balisage soigné, il reste un itinéraire engagé, sans échappatoire avant Point Sublime, où la chaleur estivale, la fatigue accumulée dans les tunnels et le dénivelé cumulé peuvent surprendre des marcheurs mal préparés — les autorités locales rappellent chaque année l’importance d’emporter au moins deux litres d’eau par personne et une lampe fiable.
Mais c’est précisément cette exigence qui donne son sens à la traversée. Là où Martel et Blanc avançaient en 1905 sans connaître l’issue de leur propre expédition, nous marchons aujourd’hui sur un sentier balisé — et pourtant, au fond de ce canyon, l’impression de découverte reste étrangement intacte. Le Verdon n’a pas fini de mériter son surnom de plus grand canyon d’Europe : il continue, plus d’un siècle après sa première exploration complète, à imposer son rythme à quiconque s’y aventure.
Ce qui frappe surtout, une fois remontés à l’air libre, c’est le décalage entre la brièveté du parcours sur une carte et la densité de ce qu’il fait traverser en une seule journée : une histoire d’exploration scientifique, un sanctuaire de biodiversité reconquise, des infrastructures industrielles abandonnées devenues patrimoine, et un paysage qui ne se laisse jamais photographier dans son intégralité. Peu de sentiers en France concentrent autant de strates différentes sur une distance aussi courte — c’est sans doute ce qui explique que le Blanc-Martel, plus de vingt ans après son ouverture officielle au grand public, continue d’attirer autant de marcheurs venus de toute l’Europe.
Sources et Références
- Parc naturel régional du Verdon — parcduverdon.fr
- Office national des forêts (ONF), gestion des sentiers du Verdon — onf.fr
- Fédération Française de la Randonnée Pédestre — ffrandonnee.fr
- LPO PACA — Programme de réintroduction du vautour fauve dans le Verdon
- Wikipédia — Sentier Martel, historique de l’expédition de 1905
- L’Alpin — Les Calanques en hiver : grimper au-dessus de la mer