Cerf rouge le long de la rivière Muick, Cairngorms, Écosse

Les Cairngorms : le brame du cerf rouge dans le plus grand parc national d’Écosse

À l’aube, dans la forêt de Rothiemurchus, le froid mord déjà comme en plein hiver alors que le calendrier n’affiche que la mi-octobre. Nous avançons à pas comptés entre les pins tordus, guidés moins par nos yeux que par nos oreilles — car c’est un son, avant toute autre chose, qui nous a menés jusqu’ici : le grondement rauque et longuement traîné du brame du cerf rouge, qui roule d’une clairière à l’autre depuis la nuit tombée.

Nous sommes dans les Cairngorms, au cœur des Highlands écossaises, dans ce qui reste le plus vaste parc national de Grande-Bretagne. Ici, l’automne n’est pas une saison de transition discrète : c’est un moment de tension sonore et animale, où des dizaines de milliers de cerfs rouges règlent, à grands coups de bois et de cris, la question de qui transmettra ses gènes à la génération suivante.

Le plus vaste parc national de Grande-Bretagne

Créé en 2003 et étendu en 2010 vers le Perthshire, le Parc national des Cairngorms couvre aujourd’hui environ 4 528 km², une surface qui dépasse largement celle de n’importe quel autre parc national britannique — plus grand, à lui seul, que l’ensemble du Luxembourg. Environ 18 000 habitants vivent à l’intérieur de ses limites, répartis dans des villages comme Aviemore, Braemar ou Grantown-on-Spey, au milieu d’un territoire qui mêle plateaux granitiques d’altitude, forêts calédoniennes relictuelles, tourbières et vallées glaciaires taillées par les rivières Spey et Dee.

Le massif doit son nom gaélique, Am Monadh Ruadh (« les montagnes rousses »), à la teinte que prend le granite rose sous certaines lumières — un nom autrement plus ancien et plus juste que celui de Cairngorm, emprunté à l’origine à un seul sommet avant de s’étendre à l’ensemble du massif à l’époque victorienne.

Rothiemurchus, vestige de la grande forêt calédonienne

Notre traque du brame commence dans la forêt de Rothiemurchus, l’un des plus vastes fragments encore intacts de la forêt calédonienne de pins sylvestres qui recouvrait autrefois une bonne partie de l’Écosse. Les arbres les plus anciens, au tronc écailleux et à la cime aplatie par des siècles de vent, abritent une faune devenue rare ailleurs en Grande-Bretagne : écureuils roux, martres des pins, fourmis des bois et surtout grand tétras (capercaillie), dont la population écossaise ne cesse de décliner malgré des décennies d’efforts de conservation.

C’est aussi dans ces sous-bois qu’on a la meilleure chance d’apercevoir un bec-croisé d’Écosse, seul oiseau endémique de Grande-Bretagne, spécialisé dans l’extraction des graines de pin sylvestre grâce à son bec asymétrique unique. La densité de statuts de protection qui pèse sur cette forêt — réserve naturelle, zone spéciale de conservation, site d’intérêt scientifique particulier — donne la mesure de sa rareté à l’échelle du pays tout entier.

Forêt calédonienne de Rothiemurchus, Cairngorms, Écosse
Un sentier à travers la forêt calédonienne de Rothiemurchus, l’un des derniers grands vestiges de pinède sylvestre originelle d’Écosse. Crédit : Colin Park — Wikimedia Commons (CC BY-SA 2.0).

Loch an Eilein et la tour du Loup de Badenoch

À quelques kilomètres au sud, le Loch an Eilein — littéralement « le loch de l’île » — abrite sur son îlot central les ruines d’un château dont l’histoire résume à elle seule la violence des Highlands médiévales. Une première halle épiscopale y fut bâtie à la fin du XIIIe siècle, avant qu’Alexander Stewart, comte de Buchan et fils du roi Robert II, surnommé le « Loup de Badenoch » pour sa brutalité légendaire, n’y fasse édifier dans les années 1380 une tour fortifiée aux murs de près de deux mètres d’épaisseur.

Excommunié après une querelle avec son frère et l’évêque de Moray, le Loup se serait vengé en incendiant la cathédrale d’Elgin avec ses hommes de main, les tristement célèbres « caterans ». En 1690, la forteresse insulaire résiste encore, cette fois à un siège jacobite mené après la défaite de Cromdale, tenue par Dame Grizel Mor Grant, veuve du seigneur des lieux — une ténacité qui semble avoir traversé les siècles sans jamais vraiment faiblir dans cette région.

Château en ruines sur l'île du Loch an Eilein, Cairngorms
Les ruines du château du Loch an Eilein, ancienne forteresse du Loup de Badenoch au XIVe siècle. Crédit : Spike — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Le plateau arctique de Grande-Bretagne

Plus haut, au-dessus de la limite des arbres, le paysage bascule brutalement dans un registre subarctique. Le plateau des Cairngorms culmine à Ben Macdui (1 309 mètres), deuxième sommet du Royaume-Uni, entouré de Braeriach, Cairn Gorm et Sgor an Lochain Uaine — quatre des cinq plus hauts sommets d’Écosse concentrés sur un même massif. Rien à voir, en apparence, avec les Alpes : mais le climat qui y règne, venteux et glacial une bonne partie de l’année, façonne un écosystème toundra que l’on chercherait en vain ailleurs sur l’île.

Lagopèdes des Alpes, bruants des neiges et pluviers guignards nichent sur ces hauteurs balayées par des vents qui peuvent dépasser les 280 km/h en hiver, faisant des Cairngorms l’un des environnements les plus extrêmes de toute la Grande-Bretagne — une sorte d’enclave arctique maintenue, presque par accident climatique, à la même latitude que le sud du Danemark.

Le col du Lairig Ghru, plateau granitique des Cairngorms, Écosse
Le col du Lairig Ghru, au cœur du plateau granitique des Cairngorms, entre Braeriach et Ben Macdui. Crédit : Alan O’Dowd — Wikimedia Commons (CC BY-SA 2.0).

Aigles royaux et balbuzards, sentinelles du ciel

Au-dessus de cette mosaïque de forêts et de landes, les Cairngorms abritent aussi l’une des plus fortes densités d’aigles royaux de Grande-Bretagne, aux côtés du pygargue à queue blanche récemment revenu nicher dans certains glens reculés. Le balbuzard pêcheur, disparu de Grande-Bretagne comme espèce nicheuse au début du XXe siècle, y est revenu de lui-même en 1954, quand un couple venu de Scandinavie a choisi de nicher près du Loch Garten, en pleine forêt d’Abernethy, aux portes du parc. Cette recolonisation spontanée, longtemps précaire face aux collectionneurs d’œufs et aux pesticides organochlorés, a fini par prendre, au point de faire du centre d’observation du Loch Garten l’un des sites ornithologiques les plus visités du Royaume-Uni.

Cette cohabitation entre grands rapaces protégés et domaines de chasse traditionnels reste pourtant tendue : les persécutions illégales de rapaces, empoisonnements et destructions de nids inclus, continuent d’être documentées chaque année dans certaines zones du parc gérées pour le tir au tétras lyre, un contentieux qui oppose régulièrement associations de protection de la nature et propriétaires terriens.

Le brame, à l’aube, dans la lande

C’est au lever du jour, quand la brume stagne encore entre les bouleaux, que le brame se fait le plus intense. Un rapport publié en 2021 estimait à près de 80 000 le nombre de cerfs rouges présents dans le seul périmètre du parc — une densité considérable qui transforme chaque vallée en scène ouverte pendant la période du rut, entre septembre et novembre.

Les mâles dominants, couverts de boue et de tourbe pour maximiser leur odeur, rugissent pour affirmer leur territoire face aux prétendants venus défier leur harem de biches. Certains affrontements dégénèrent en combats de bois frontaux, brefs mais violents, dont l’issue peut définitivement évincer un rival de la saison de reproduction. Ce matin-là, deux mâles s’affrontent à une centaine de mètres de notre poste d’observation, dans un fracas de bois entrechoqués qui couvre, un instant, jusqu’au bruit du vent.

Le prix caché de trop de cerfs

Ce spectacle spectaculaire a pourtant un revers moins photogénique. La surpopulation de cerfs rouges, favorisée historiquement par la gestion des domaines de chasse victoriens puis par l’absence de grands prédateurs naturels, pèse lourdement sur la régénération de la forêt calédonienne : les jeunes pousses de pin sylvestre, broutées avant d’avoir eu la moindre chance de grandir, peinent à recoloniser les landes où la forêt s’est autrefois retirée.

Le domaine de Mar Lodge, propriété du National Trust for Scotland depuis 1995 et plus grande réserve naturelle nationale du Royaume-Uni avec ses 29 000 hectares, illustre ce qu’une gestion active du cheptel peut changer : un programme soutenu de régulation des cerfs y a permis une augmentation de plus de 1 400 % des jeunes plants de pin dépassant la hauteur de broutage entre 1999 et 2024. Le brame que nous venons d’admirer, en somme, n’est pas qu’un spectacle : c’est aussi le symptôme visible d’un équilibre écologique que l’Écosse peine encore à retrouver.

Les rennes de Cairngorm, un pari suédois de 1952

Autre curiosité faunistique du massif, à des lieues du folklore de Noël : les Cairngorms abritent le seul troupeau de rennes semi-sauvages de toute la Grande-Bretagne. L’aventure débute en avril 1952, quand l’éleveur same suédois Mikel Utsi introduit ici deux mâles et cinq femelles, convaincu que le climat et la végétation du plateau conviendraient à l’espèce aussi bien qu’en Laponie. Le pari s’est révélé payant : le troupeau, aujourd’hui composé de plusieurs dizaines d’individus, continue de paître librement sur près de 2 400 hectares de mountain tops, sans lien de parenté avec les cerfs rouges qui dominent le reste du massif mais participant de la même identité sauvage et nordique du parc.

Retour vers Aviemore, sous le dernier écho du brame

En redescendant vers la vallée du Spey, le grondement des cerfs continue de nous poursuivre par intermittence, porté par le vent depuis des combes qu’on ne voit plus. Cette rudesse écossaise, faite de silences interrompus par des cris d’affrontement territorial, n’est pas sans rappeler une autre traque discrète menée plus au sud, dans les Highlands de Glencoe où l’inventeur du piolet moderne Hamish MacInnes a forgé sa légende avant de devenir une figure du secours en montagne britannique. Même minéralité, même relation âpre entre l’homme et une nature qui ne cède jamais tout à fait.

Ce même tempérament insulaire, indifférent au spectacle facile et concentré sur l’effort et l’observation patiente, se retrouve aussi de l’autre côté du pays, sur la crête effilée des Cuillins, où l’alpinisme britannique se pratique presque au niveau de la mer. Les Cairngorms, avec leur plateau arctique et leur brame automnal, offrent une version plus douce mais tout aussi exigeante de cette même identité montagnarde écossaise.

Ce que le brame révèle d’un équilibre encore à trouver

On quitte les Cairngorms avec la certitude d’avoir assisté à quelque chose d’à la fois ancien et fragile : un rituel animal inchangé depuis des millénaires, mais rendu à ce point spectaculaire par une gestion humaine du gibier qui a, historiquement, largement dépassé ce que l’écosystème peut absorber sans dommage. La beauté du brame et la lenteur de la régénération forestière racontent, au fond, la même histoire vue sous deux angles opposés.

Le pari de Mar Lodge — régler la densité de cerfs pour laisser revenir la forêt calédonienne — n’a rien d’une solution définitive, mais il trace une voie que d’autres domaines écossais commencent, timidement, à suivre. Peut-être que la vraie mesure d’un territoire sauvage ne se prend pas seulement au bruit qu’il produit à l’aube, mais à sa capacité à se régénérer, année après année, une fois le spectacle terminé.

Sources et Références