Arête de Crib Goch, Snowdonia (Eryri), Pays de Galles

Snowdonia (Eryri) : les 15 Munros gallois avant les tempêtes d’hiver

Mi-octobre, le parking de Pen-y-Pass se vide déjà des derniers touristes venus photographier Yr Wyddfa depuis le train à crémaillère. Nous, nous montons dans l’autre sens des choses : sac léger, frontale vérifiée deux fois, dans l’idée d’enchaîner en trois jours ce que les coureurs de fond avalent parfois en une seule nuit — les quinze sommets gallois qui dépassent les 3 000 pieds, avant que les premières vraies tempêtes de l’automne ne referment durablement la saison.

Le pays de Galles n’a pas de Munros au sens écossais du terme — cette appellation reste réservée aux sommets calédoniens répertoriés par Sir Hugh Munro — mais les marcheurs britanniques ont pris l’habitude d’appeler ainsi, par extension familière, ce chapelet de crêtes qui dessine l’un des parcours de moyenne montagne les plus complets d’Europe occidentale.

Eryri, un nom retrouvé après des siècles d’usage anglais

Depuis février 2023, l’autorité du parc a officiellement adopté le nom gallois Eryri comme désignation principale, reléguant « Snowdonia » au second plan après une pétition de plusieurs milliers de signatures. Le mot est attesté depuis le IXe siècle, et les linguistes s’accordent aujourd’hui à y voir une racine liée à « eryr », qui désigne une crête ou un pays de hauteurs — plutôt que la traduction romantique de « pays des aigles » longtemps répétée, même si les deux sens restent probablement apparentés, et même si l’aigle royal a bel et bien niché ici par le passé.

Ce retour à la toponymie galloise accompagne une revendication plus large : celle d’un massif qui, sous une image très anglicisée de carte postale victorienne, reste profondément gallois dans sa langue, ses légendes et sa mémoire ouvrière.

Crib Goch, l’arête qui trie les marcheurs

Le premier jour commence fort, avec l’ascension de l’arête de Crib Goch, alternative engagée à la voie normale du Pyg Track. Ce fil rocheux, à peine large d’un mètre par endroits, expose de part et d’autre des à-pics de plusieurs centaines de mètres, et transforme instantanément une simple randonnée en un exercice d’escalade facile mais sérieux, où chaque rafale de vent latérale se rappelle à notre équilibre.

Le sommet de Garnedd Ugain, puis celui de Yr Wyddfa lui-même, viennent récompenser cet effort. Malgré la foule qui grimpe par le versant opposé — Yr Wyddfa reste, de loin, la montagne la plus fréquentée de Grande-Bretagne — l’arrivée par Crib Goch offre une perspective bien différente, presque alpine, sur un sommet trop souvent réduit à son image de site touristique équipé d’un train et d’un café.

Yr Wyddfa, le tombeau du géant vaincu par Arthur

Le nom gallois du sommet, Yr Wyddfa, signifie littéralement « le tumulus » ou « la tombe » — et la légende qui l’accompagne est à la mesure du relief. Selon la tradition, le géant Rhitta Gawr, qui avait défait vingt-six rois de Bretagne et confectionné un manteau de leurs barbes arrachées, y aurait finalement trouvé la mort face au roi Arthur. Ses hommes auraient entassé les pierres du sommet sur la dépouille du géant, donnant naissance au cairn qui, selon la légende, forme encore le point culminant du pays de Galles.

Ce genre de récit, ancré dans la matière arthurienne galloise bien avant sa récupération romantique continentale, imprègne discrètement tout le massif : sources, lacs et cols portent souvent des noms qui renvoient à des batailles, des géants ou des saints locaux, un fond mythologique aussi dense que la brume qui recouvre régulièrement ces crêtes.

Les trois massifs d’un même défi

Le parcours des quinze sommets s’organise en réalité autour de trois massifs distincts, reliés par de longues sections de crête et quelques descentes en vallée : le massif de Yr Wyddfa lui-même, les Glyderau plus au nord, puis les Carneddau qui referment la traversée jusqu’à la côte. Au total, la distance avoisine les 42 kilomètres pour un dénivelé cumulé proche de 4 000 mètres — un chiffre qui, ramené à l’altitude modeste de ces montagnes, donne une idée assez juste de leur caractère répétitif et exigeant, fait d’innombrables montées et descentes plutôt que d’une seule ascension franche.

Le règlement non écrit du défi impose de relier les quinze sommets sans aucun moyen de transport motorisé, en vingt-quatre heures pour les puristes qui veulent honorer le nom de « Welsh 3000s Challenge ». Nous avons choisi, plus raisonnablement, de l’étaler sur trois jours avec bivouacs intermédiaires, ce qui laisse le temps de vraiment regarder ce que l’on traverse plutôt que de courir après un chronomètre.

Les Glyderau, un chaos minéral battu par le vent

Le deuxième jour bascule vers le massif voisin des Glyderau, sans doute le plus minéral des trois. Le sommet de Tryfan, reconnaissable à ses deux blocs sommitaux surnommés Adam et Eve, impose un passage en escalade facile pour qui veut fouler son point culminant exact. Plus loin, le plateau chaotique de Glyder Fawr, hérissé de dalles dressées comme des menhirs et du curieux empilement rocheux du Castell y Gwynt (« le château du vent »), ressemble davantage à un décor de lande lunaire qu’à une montagne britannique classique.

Le sommet de Tryfan, massif des Glyderau, Snowdonia
Le sommet de Tryfan, dans le massif des Glyderau, vu depuis la vallée d’Ogwen. Crédit : Seraaron — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

C’est là, exposés sur ce plateau sans le moindre abri naturel, que nous accusons le premier vrai coup de vent de la sortie — une bourrasque suffisamment franche pour nous faire redescendre plus bas que prévu, en direction du col de Bwlch Tryfan, avant de reprendre l’itinéraire vers les Carneddau. Un rappel utile que, même à moins de 1 000 mètres d’altitude, ces montagnes atlantiques n’ont rien d’un terrain de jeu inoffensif dès que le temps se gâte.

Les Carneddau, royaume silencieux des poneys sauvages

Le troisième massif, plus vaste et plus doux dans ses formes, contraste avec la verticalité minérale de la veille. Les Carneddau abritent une population de poneys sauvages dont des études génétiques récentes ont confirmé la singularité : isolée depuis des siècles, cette lignée n’a quasiment pas été croisée avec d’autres populations britanniques, ce qui en fait un patrimoine vivant presque aussi rare que le paysage qu’elle occupe.

Poneys sauvages des Carneddau, Snowdonia (Eryri)
Des poneys sauvages des Carneddau, dont la lignée génétiquement isolée depuis des siècles reste unique en Grande-Bretagne. Crédit : Llywelyn2000 — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Sur ces hauteurs, on croise plus facilement des poneys que des marcheurs, en particulier après le passage exigeant de Pen yr Ole Wen, dont la descente rocheuse réclame une attention de tous les instants. Les sommets de Carnedd Dafydd puis de Carnedd Llewelyn, les deux plus hauts du massif après Yr Wyddfa, se succèdent sur une ligne de crête large et dégagée, offrant une des rares sections où l’on peut enfin marcher sans compter chaque appui.

L’ardoise, l’autre montagne qu’on a creusée ici

En contrebas des sommets, les terrils gris de Llanberis et de Blaenau Ffestiniog rappellent qu’Eryri n’a pas seulement produit des légendes et des records d’alpinistes du dimanche : la région a aussi été, pendant plus d’un siècle, l’un des principaux bassins d’extraction d’ardoise du monde, exportée jusqu’en Amérique du Sud pour couvrir les toits de Buenos Aires ou de Melbourne. En 2021, l’UNESCO a inscrit les paysages de l’ardoise du nord-ouest du pays de Galles au patrimoine mondial, reconnaissant une industrie qui a façonné le relief autant que les glaciers l’ont fait avant elle.

Carrières d'ardoise de Dinorwig, Llanberis, Snowdonia, patrimoine UNESCO
Les carrières d’ardoise de Dinorwig, près de Llanberis, inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2021. Crédit : Sian EJ — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Ce passé industriel n’a rien d’anecdotique pour qui marche sur ces crêtes : les mêmes vallées qui ont vu des générations de carriers galloises grimper chaque matin vers les fronts de taille voient aujourd’hui grimper des randonneurs venus chercher, pour quelques jours, une version plus romantique du même effort.

Course contre les nuages, sur la dernière ligne des Carneddau

Le troisième après-midi, le ciel bascule brutalement : un front annoncé la veille arrive plus vite que prévu, chargé d’une pluie horizontale qui réduit la visibilité à quelques dizaines de mètres sur la traversée finale vers Foel-fras, le quinzième et dernier sommet du parcours. La navigation à la boussole, doublée d’un repérage GPS, devient alors non pas un exercice de style mais une nécessité stricte — la moindre erreur d’azimut sur ce plateau sans repère pourrait nous faire dériver vers des pentes bien plus escarpées que celles du sentier.

Nous atteignons finalement le cairn sommital sous une pluie battante, sans la moindre vue, dans un anticlimax presque comique après trois jours de crêtes spectaculaires — mais avec la satisfaction intacte d’avoir bouclé les quinze sommets avant que la météo ne referme vraiment la fenêtre. Le record de la traversée complète, établi en un peu plus de quatre heures par le coureur Finlay Wild en 2019, prend, dans ces conditions, une tout autre dimension : ce qu’il accomplit en une poignée d’heures nous a occupés trois jours entiers, et nous avons quand même fini trempés.

Retour vers la vallée, sous la pluie qui ne faiblit pas

La descente vers Abergwyngregyn, dernier village avant la côte, se fait dans un état proche de l’hébétude heureuse propre aux fins de longues sorties : jambes lourdes, vêtements trempés jusqu’à l’os, mais cette satisfaction particulière qui ne doit rien à la vue — puisqu’il n’y en a plus eu depuis des heures — et tout à l’endurance. Cette manière très britannique d’aborder la montagne, indifférente au spectacle et concentrée sur l’effort brut, rappelle furieusement une autre traversée insulaire, plus au nord, sur la crête des Cuillins en Écosse, où l’alpinisme se pratique presque au niveau de la mer.

Ce n’est sans doute pas un hasard si tant de figures du secours et de l’escalade britanniques ont fait leurs classes précisément dans ces montagnes galloises avant de rayonner ailleurs : c’est le cas de Gwen Moffatt, première femme certifiée guide de haute montagne en Grande-Bretagne, qui a appris à grimper au sortir de la guerre sur ces mêmes pentes du Snowdonia avant de devenir une figure incontournable de l’alpinisme britannique.

Ce que les 3 000 pieds gallois enseignent sur l’humilité

On referme ce périple avec une certitude qui tranche avec l’image parfois trop pittoresque qu’on se fait du pays de Galles : ces montagnes, en dépit d’une altitude modeste au regard des standards alpins, savent parfaitement rappeler leur autorité dès que le ciel change d’humeur. Le vent du Castell y Gwynt, la pluie horizontale des Carneddau et l’arête effilée de Crib Goch composent, ensemble, un concentré d’apprentissage de montagne accessible en trois jours à peine.

C’est peut-être là la vraie leçon d’Eryri : nul besoin d’un sommet himalayen pour être remis à sa place par une montagne. Il suffit parfois de quinze crêtes galloises, un automne humide, et la certitude que l’hiver, cette année encore, arrivera plus vite que prévu.

Sources et Références