Gwen Moffatt : La première femme guide de Grande-Bretagne, entre falaises et romans noirs

Il est des figures qui fendent l’histoire de l’alpinisme comme un piolet fend la glace vive. Elles ne font pas que gravir des sommets ; elles dynamitent des certitudes, redessinent les cartes du possible. Dans le Royaume-Uni des années cinquante, un univers de tweed, de pipes et de conventions masculines, une femme a osé l’impensable. Déserteuse, mère célibataire, écrivaine prolifique, elle est surtout devenue la première femme guide de Grande-Bretagne. Son nom est Gwen Moffatt. Ce n’est pas seulement le récit d’une ascension, mais celui d’une libération, ciselée dans le granit rugueux des montagnes galloises et la solitude des bivouacs.

L’échappée belle : d’une vie rangée aux parois du Snowdonia

Pour comprendre la singularité du parcours de Gwen Moffatt, il faut se replonger dans l’atmosphère corsée de l’Angleterre de l’après-guerre. Une société encore rigide, où le destin des jeunes femmes semblait tracé d’avance : un mariage convenable, un foyer, des enfants. Née en 1924, Gwendoline Mary Goddard suit d’abord ce chemin balisé. Elle s’engage même dans l’Auxiliary Territorial Service (ATS), la branche féminine de l’armée britannique. Mais sous l’uniforme couve un feu, une soif d’absolu que les casernes ne sauraient étancher. C’est lors d’une permission dans le Snowdonia, ce jardin d’escalade des dieux gallois au nord du Pays de Galles, que la révélation a lieu. La rencontre avec le rocher est un choc, une évidence. La verticalité n’est plus une peur mais une promesse, le vent sur les arêtes un appel à une autre vie.

La rupture est brutale, presque violente. En 1945, Gwen Moffatt déserte. Elle abandonne l’armée, un mari, une vie qui n’est pas la sienne. Commence alors une existence de bohème, une errance volontaire qui la mène de refuge en bivouac, de ferme en pub. Elle vit de petits boulots : serveuse, cueilleuse de fruits, modèle pour des artistes. Mais son véritable travail, sa quête essentielle, se déroule sur les parois. Elle apprend à grimper. À une époque où le matériel est rudimentaire – cordes en chanvre qui gèlent et deviennent rigides comme des câbles d’acier, chaussures à clous (« clinkers ») glissantes, protections aléatoires – elle développe une technique et une force mentale hors du commun. Le Snowdonia devient son sanctuaire et son terrain de jeu, un laboratoire où elle forge son corps et son esprit au contact du rhyolite froid et des dalles exposées. Une discipline quasi monacale, une ascèse choisie qui la prépare, sans qu’elle le sache encore, à briser le plus solide des plafonds de verre.

La conquête de la légitimité dans un monde d’hommes

L’alpinisme britannique des années 1950 est un club. Un club d’hommes, souvent issus des classes supérieures, qui partagent des codes, un langage et une méfiance polie envers les intrus. Une femme, qui plus est une femme vivant en marge des conventions sociales, n’y a pas sa place. Du moins, pas en tant qu’égale. Gwen Moffatt doit se battre non seulement contre la gravité et les difficultés techniques des voies, mais aussi contre les préjugés tenaces. On la regarde avec un mélange de curiosité et de condescendance. Elle est « la fille qui grimpe », une anomalie tolérée tant qu’elle ne prétend pas mener la cordée. Chaque sortie est une épreuve, une occasion de prouver qu’elle n’est pas plus fragile, moins endurante ou moins compétente qu’un homme. Elle doit grimper plus fort, être plus résistante au froid, plus sereine face au vide pour obtenir une once de la reconnaissance accordée d’office à ses compagnons masculins.

Elle se lie pourtant avec certains des meilleurs grimpeurs de l’époque, qui reconnaissent son talent brut et sa détermination sans faille. Elle partage la corde avec des légendes comme Joe Brown ou Don Whillans. Elle ne se contente pas de suivre ; elle ouvre des voies, elle prend des initiatives. Son approche de la montagne est totale. Elle ne se limite pas à la gestuelle technique ; elle s’imprègne de la géologie, de la météo, de l’histoire des lieux. C’est un dialogue permanent avec l’environnement, une immersion qui la distingue de nombreux pratiquants pour qui la montagne n’est qu’un stade. Cette expertise, acquise sur le terrain jour après jour, dans le vent glacial des Cornouailles ou le brouillard épais des Cairngorms, devient sa plus grande force. C’est le socle sur lequel elle va bâtir l’inimaginable : une carrière professionnelle. Elle se forge une réputation non pas en dépit de son genre, mais grâce à une compétence qui finit par faire taire les sceptiques.

Gwen Moffatt, la première femme guide du Royaume-Uni

L’idée de devenir guide de haute montagne n’est pas une simple ambition professionnelle ; c’est un acte politique. C’est revendiquer le droit de transmettre, de mener, de prendre la responsabilité de la vie d’autrui en montagne – le rôle ultime, traditionnellement réservé aux hommes. En 1953, Gwen Moffatt décide de franchir le pas et de passer l’examen du British Mountaineering Council (BMC), l’institution qui régit la profession. La nouvelle fait l’effet d’une petite bombe dans le milieu. Le jury, exclusivement masculin, la soumet à des épreuves encore plus rudes. Elle doit non seulement démontrer une maîtrise technique irréprochable, de l’assurage à la recherche d’itinéraire en passant par le secours en paroi, mais aussi une autorité naturelle et une capacité de leadership qui ne laissent place à aucun doute.

Elle réussit. Sa certification est un tournant majeur dans l’histoire de l’alpinisme. Elle n’est plus seulement une excellente grimpeuse, elle est officiellement la première femme guide de Grande-Bretagne. Cette reconnaissance institutionnelle lui ouvre des portes, mais ne fait pas disparaître les obstacles. Les clients, habitués à des guides masculins à la stature rassurante, sont souvent décontenancés. Elle doit, encore et toujours, prouver sa valeur, rassurer par une compétence et un calme olympiques. Son approche du guidage est à son image : directe, sans fioritures, axée sur l’autonomie et la compréhension de l’environnement. Elle n’est pas là pour simplement « sortir » des clients, mais pour leur enseigner une lecture de la montagne, pour leur transmettre une humilité face aux éléments. Elle guidera pendant des décennies, dans les Alpes, aux États-Unis, mais c’est dans ses montagnes britanniques qu’elle laissera l’empreinte la plus durable.

Mère, guide, écrivaine : les multiples facettes d’une vie verticale

La vie de Gwen Moffatt ne se résume pas à ses exploits en paroi. Parallèlement à sa carrière de guide, elle mène un autre combat, plus intime mais tout aussi exigeant : celui d’élever seule sa fille, Verity, dans un van ou des logements précaires. Cette double vie de mère célibataire et de professionnelle de la montagne dans les années 50 et 60 relève de l’héroïsme quotidien. La précarité financière est une compagne constante. Pour subvenir à leurs besoins, et peut-être aussi pour exorciser les tensions et les beautés de son quotidien, elle se met à écrire. Son premier livre, Space Below My Feet (1961), est une autobiographie saisissante qui devient rapidement un classique de la littérature de montagne. Elle y raconte avec une honnêteté désarmante sa désertion, ses amours, ses doutes et sa passion dévorante pour l’escalade.

L’écriture devient sa seconde cordée, rappelant le parcours de Frison-Roche, l’homme qui a donné une voix aux cimes. Elle publie une autre autobiographie, On My Home Ground, mais se tourne surtout vers la fiction. Elle crée le personnage de Melinda Pink, une juge de paix d’âge mûr et alpiniste aguerrie qui résout des crimes dans des décors montagneux. C’est une projection fascinante de l’auteure elle-même : une femme forte, indépendante, dotée d’une intelligence analytique aiguisée par la pratique de la montagne. À travers ses romans noirs, elle explore les recoins sombres de la nature humaine, avec en toile de fond la beauté brute et parfois cruelle des paysages qu’elle connaît si bien. L’écriture lui apporte une stabilité financière et une reconnaissance plus large, prouvant que sa plume est aussi acérée que le galbe de son piolet. Elle réussit ainsi à tresser les trois fils de son existence – la mère, la guide, l’écrivaine – en une seule et même vie, d’une cohérence et d’une richesse rares.

L’héritage d’une pionnière : au-delà de la corde et du genre

Quel héritage Gwen Moffatt laisse-t-elle à l’alpinisme ? Il serait réducteur de ne la voir que comme un symbole féministe. Si son rôle dans l’ouverture de la profession de guide aux femmes est fondamental et ne doit jamais être oublié, son influence est bien plus profonde. Elle a incarné une forme d’alpinisme total, une éthique de vie où la montagne n’est pas un simple terrain de performance mais un lieu de connaissance de soi et du monde. En refusant les chemins tracés, elle a montré qu’il était possible de construire une existence entière autour d’une passion, en dehors des carcans sociaux et économiques. Son parcours a inspiré des générations de grimpeurs, hommes et femmes confondus, à chercher leur propre voie.

Elle a également contribué à intellectualiser la pratique. Par ses écrits, elle a offert une perspective narrative et psychologique sur l’escalade, loin des simples comptes-rendus de courses. Elle a su mettre des mots sur les sensations, les peurs et les joies qui animent ceux qui s’aventurent sur les parois. Nous, alpinistes du XXIe siècle, équipés de matériel de pointe comme les friends de Petzl ou les vêtements techniques les plus sophistiqués, avons une dette envers ces pionniers qui évoluaient avec un engagement total. Gwen Moffatt nous rappelle que l’essence de notre pratique ne réside pas dans la technologie, mais dans la force du caractère, dans la capacité à lire le rocher et à dialoguer avec lui. Son héritage est une invitation permanente à l’audace, à l’intégrité et à la liberté. Une leçon écrite à l’encre de la craie et du courage, sur les pages verticales des montagnes qu’elle a tant aimées.

Sources et Références

  • Moffatt, Gwen (1961). Space Below My Feet. Mountaineers Books.
  • Thompson, Simon (2010). Unjustifiable Risk?: The Story of British Climbing. Cicerone Press.
  • The Alpine Club (UK), Archives et publications, notamment The Alpine Journal.
  • British Mountaineering Council (BMC), « A History of British Guiding ».