Riccardo Cassin : Le forgeron qui a dompté la face la plus terrifiante des Alpes

Il est des parois qui ne se gravissent pas, mais qui s’apprivoisent, se comprennent au terme d’un dialogue silencieux entre l’homme et la roche. La face nord des Grandes Jorasses est de celles-là. Un mur de mille deux cents mètres de granit, de glace et de fureur, longtemps considéré comme l’un des trois « derniers grands problèmes des Alpes ». En 1938, une cordée italienne menée par un forgeron de Lecco — une figure qui n’est pas sans rappeler celle d’un autre forgeron des cimes, Yvon Chouinard — allait y graver son nom en lettres de légende. Voici le récit de la conquête de l’éperon Walker Grandes Jorasses, une ascension qui a redéfini les contours du possible.

La face Nord des Grandes Jorasses : le sanctuaire inviolé

Avant 1938, la face nord des Grandes Jorasses était un mythe sombre, une obsession pour l’élite de l’alpinisme européen. Située au cœur du massif du Mont-Blanc, cette muraille verticale, balayée par les chutes de pierres et les avalanches, semblait repousser toute tentative avec une violence minérale. Contrairement à la face nord de l’Eiger, dont le drame se jouait sous les téléobjectifs des touristes — une pression touristique qui préfigurait la gentrification alpine actuelle — celle des Jorasses cultivait un isolement redoutable. Y tenter sa chance, c’était accepter une retraite quasi impossible, un engagement total. Plusieurs cordées, parmi les plus fortes de l’époque, s’y étaient heurtées, revenant défaites, humbles, parfois meurtries. L’éperon central, baptisé plus tard du nom de son premier vainqueur, Horace Walker, semblait la ligne la plus logique, la plus évidente, mais aussi la plus défendue.

La décennie 1930 fut celle de la course aux grandes faces nord. Une compétition non-dite, teintée de nationalismes, opposait les alpinistes allemands, autrichiens, français et italiens. Vaincre l’Eiger, le Cervin ou les Jorasses par leur versant le plus hostile n’était plus seulement un exploit sportif, mais un symbole de la vitalité d’une nation. Dans ce contexte tendu, la face nord des Jorasses représentait le joyau de la couronne, une forteresse alpine dont les clés restaient à forger. Il fallait non seulement une technique irréprochable et une endurance hors du commun, mais aussi une audace confinant à l’inconscience, et une science de la montagne qui tenait de l’instinct.

Riccardo Cassin, l’artisan devenu maître de la verticalité

Riccardo Cassin n’était pas un alpiniste issu des cercles bourgeois ou aristocratiques. C’était un ouvrier, un forgeron de Lecco, près du lac de Côme. Ses mains, habituées à marteler le fer, étaient d’une force prodigieuse. Son esprit, façonné par la rigueur du travail manuel, était empreint d’un pragmatisme et d’une détermination sans faille. Pour lui, la montagne n’était pas un terrain de jeu, mais un prolongement de l’atelier : un lieu où la matière – le roc, la glace – devait être travaillée avec intelligence, patience et respect. Il avait déjà à son actif des premières ascensions majeures dans les Dolomites, comme la face nord de la Cima Ovest di Lavaredo, qui avaient assis sa réputation de grimpeur exceptionnel.

Pour s’attaquer à ce monument qu’étaient les Jorasses, Cassin ne partit pas seul. Il forma une cordée à l’image de ses convictions : solide, homogène, unie par une confiance absolue. Gino Esposito et Ugo Tizzoni, ses compagnons, n’étaient pas des faire-valoir, mais des alpinistes de très haut niveau, partageant la même culture de l’effort et la même ténacité. Leur force résidait dans cette cohésion, ce « nous » de cordée qui transcendait les individualités. Ils se préparaient avec une minutie d’artisan, étudiant les photos, préparant le matériel – des pitons qu’ils avaient souvent forgés eux-mêmes – et planifiant chaque étape avec un soin obsessionnel. Cette approche contrastait avec l’élan parfois romantique et impétueux d’autres prétendants.

L’ascension de l’éperon Walker Grandes Jorasses : trois jours hors du temps

Le 4 août 1938, après une approche rendue difficile par de mauvaises conditions, la cordée s’engage dans la face. Le temps est incertain, une épée de Damoclès qui pèsera sur toute l’ascension. Dès les premières longueurs, le ton est donné. Le rocher est compact, avare en prises franches. La progression est lente, exigeante, nécessitant une lecture de paroi aussi fine que celle requise pour le Couloir de l’Oisans. Chaque piton planté est une petite victoire, un point d’ancrage précaire dans cet océan de verticalité. Le matériel de l’époque, que l’on peut aujourd’hui observer avec une certaine incrédulité sur des sites comme celui de la fondation Petzl, était rudimentaire : cordes en chanvre lourdes et gelant rapidement, chaussures à clous, piolets droits peu efficaces en glace raide. L’assurage était symbolique, la chute collective une quasi-certitude.

La première nuit : un bivouac dans la tourmente

La première journée s’achève sur une vire minuscule, alors que la montagne commence à gronder. Une tempête de neige et de vent s’abat sur la paroi, emprisonnant les trois hommes dans un tourbillon blanc. Le bivouac est une épreuve morale autant que physique. Accrochés à la face, dans leur simple tente en toile, ils subissent les assauts du mauvais temps. Le doute s’installe. Faut-il continuer ? Tenter une retraite qui serait sans doute plus dangereuse encore que la fuite vers le haut ? C’est la force mentale de Cassin, son calme imperturbable, qui maintient la cohésion du groupe. Au matin, transis de froid mais la volonté intacte, ils reprennent leur progression dans une ambiance spectrale, à travers des plaques de neige fraîche qui masquent les prises.

Le crux et la délivrance au sommet

Le deuxième jour est celui des difficultés techniques majeures. La cordée doit franchir des sections clés qui deviendront mythiques : le fameux « dièdre de 75 mètres » et les « dalles noires » verglacées. C’est là que l’expertise de Cassin en matière de pitonnage fait merveille. Il progresse, méthodique, testant chaque prise, chaque fissure, cherchant le passage avec un sixième sens de la paroi. La fatigue s’accumule, le souffle devient court, chaque mouvement est un effort colossal. Un second bivouac, encore plus précaire que le premier, les voit s’accrocher à quelques pitons, le corps suspendu au-dessus du vide infini. Le troisième jour est celui de la sortie. Les difficultés techniques s’estompent, mais l’épuisement est à son comble. Le sommet de l’éperon, la pointe Walker, est enfin atteint le 6 août à la mi-journée, après près de 80 heures passées dans la face. Il n’y a pas d’explosion de joie, seulement un soulagement immense, une communion silencieuse au sommet du monde.

Un héritage gravé dans le granit

La première de l’éperon Walker aux Grandes Jorasses n’est pas une simple ascension de plus. C’est un point de bascule dans l’histoire de l’alpinisme. En résolvant ce « dernier grand problème » avec une telle maîtrise, Riccardo Cassin et ses compagnons ont ouvert l’ère du « sixième degré » en haute montagne et prouvé que les plus grandes parois pouvaient être vaincues par une préparation méticuleuse et une volonté sans faille. Ils ont transformé un mur réputé impossible en une voie logique, élégante, qui deviendra l’une des plus grandes classiques des Alpes, un rêve pour des générations d’alpinistes. La voie Cassin est aujourd’hui encore une course de très grande envergure, un test de vérité pour tout alpiniste accompli, comme le rappellent les topos et les récits que l’on peut trouver sur des portails communautaires comme Camp-to-Camp.

Au-delà de l’exploit sportif, c’est l’homme qui a laissé une trace indélébile. Riccardo Cassin continuera de grimper au plus haut niveau pendant des décennies, ouvrant des voies majeures jusqu’en Alaska et dans l’Himalaya. Il fondera également une entreprise de matériel de montagne qui porte son nom, contribuant à l’évolution de la sécurité et de la performance. L’histoire de cet artisan, devenu l’un des plus grands alpinistes du XXe siècle, nous rappelle une vérité fondamentale de la montagne : ce ne sont ni l’origine sociale, ni les moyens matériels qui font la valeur d’une cordée, mais bien la force du caractère, la solidité du lien humain et une humilité profonde face à la majesté des sommets. Un message que les fédérations, comme la FFCAM, s’efforcent de transmettre aujourd’hui encore.

Sources et Références

  • Cassin, Riccardo. Cinquante ans d’alpinisme. Éditions Arthaud, 1981.
  • Gaston Rébuffat. Étoiles et Tempêtes. Éditions Arthaud, 1954.
  • Syndicat National des Guides de Montagne (SNGM). « Les Grandes Jorasses, histoire d’une face de légende ». Archives et Publications.