
La Wicklow Way : 130 km entre Dublin et les tourbières sauvages d’Irlande
Marlay Park, dans la banlieue sud de Dublin, n’a rien d’un point de départ épique : des pelouses tondues, des joggeurs du dimanche, un café qui sert un dernier cappuccino avant que le bitume ne cède la place aux sentiers forestiers. Et pourtant, c’est d’ici que part la Wicklow Way, le plus ancien sentier de grande randonnée balisé de la République d’Irlande, sur 131 kilomètres qui nous mèneront jusqu’au petit village de Clonegal, dans le comté de Carlow.
Entre les deux, cinq à sept jours de marche à travers des vallées glaciaires encaissées, des tourbières spongieuses et des collines qui s’adoucissent progressivement, jusqu’à ce que les derniers contreforts des Wicklow Mountains se fondent dans la campagne irlandaise ordinaire.
Le premier sentier balisé de la République d’Irlande
L’idée de la Wicklow Way naît dans les colonnes d’un journal, en 1966, sous la plume du journaliste et cartographe J. B. Malone, qui plaide pour un grand itinéraire reliant Dublin au comté de Carlow. Il faudra plus de dix ans pour que le projet prenne forme officiellement, sous l’égide du comité des itinéraires de grande randonnée de Cospóir, le conseil national des sports irlandais. Le premier tronçon ouvre le 15 août 1980, le tracé complet en 1982 — faisant de la Wicklow Way le tout premier sentier balisé de la République d’Irlande, conçu en partie en réponse à l’Ulster Way qui venait d’être inaugurée au nord de la frontière.
Le sentier fait aujourd’hui partie de l’itinéraire européen E8, qui relie, sur le papier du moins, le comté de Cork à Istanbul. Un mémorial dédié à J. B. Malone, érigé en 1990 près du Lough Tay, rappelle discrètement à quel point ce tracé, aujourd’hui balade classique pour randonneurs du week-end, doit tout à l’obstination d’un seul homme convaincu que l’Irlande méritait, elle aussi, son grand sentier national.
Le Military Road, cicatrice d’une rébellion matée
Dès les premières étapes, le sentier croise à plusieurs reprises le Military Road, cette route construite entre 1800 et 1809 par les autorités britanniques après l’échec de la rébellion irlandaise de 1798. L’objectif était strictement stratégique : percer une voie carrossable à travers des montagnes jusque-là quasiment impénétrables, où les rebelles vaincus continuaient de se cacher, afin de permettre aux troupes britanniques une réponse rapide en cas de nouveau soulèvement.
Une série de casernes et de postes de police furent construits le long de cette route via Glencree, le col de Sally Gap et Laragh — la plupart resteront pourtant à peine utilisés, les Wicklow Mountains cessant rapidement d’être un foyer actif de rébellion une fois la route achevée. Il ne reste aujourd’hui de cette histoire tendue que des ruines éparses et un tracé routier devenu, par un retournement d’ironie assez irlandais, l’une des plus belles routes touristiques du pays.

Glendalough, la vallée des deux lacs
La deuxième étape nous mène à Glendalough — littéralement « la vallée des deux lacs » en irlandais — où Saint Kevin, descendant d’une famille dirigeante du Leinster, fonda au VIe siècle un monastère qui allait rayonner pendant six cents ans. Le site conserve l’une des plus belles tours rondes d’Irlande, haute d’une trentaine de mètres, bâtie en schiste micacé veiné de granite, ainsi que la cathédrale Saints-Pierre-et-Paul et la petite église Saint-Kevin, surnommée « la Cuisine » pour sa cheminée en forme de clocheton.
Le déclin commence avec le rattachement du monastère au diocèse de Dublin en 1214, puis s’accélère après la destruction du site par les forces anglaises en 1398 — sans jamais totalement effacer sa vocation de lieu de pèlerinage, qui perdure aujourd’hui sous une forme plus touristique que spirituelle. Entre les deux lacs, séparés par le delta que la rivière Poulanass a patiemment façonné, l’ambiance reste étrangement recueillie malgré le flot constant de visiteurs venus en excursion depuis Dublin.
Lough Tay, le lac que la Guinness a rendu célèbre
Plus au nord sur le tracé — nous marchons ici par petites boucles pour visiter ce détour qui vaut le déplacement — le Lough Tay se niche entre les sommets de Djouce et de Luggala, ses eaux sombres bordées d’une plage de sable étonnamment clair. La légende locale veut que la famille Guinness, propriétaire du domaine de Luggala qui entoure le lac, ait fait importer ce sable blanc pour que l’ensemble évoque, vu d’en haut, une pinte de leur célèbre stout — mousse blanche sur liquide sombre. L’anecdote, invérifiable, a en tout cas suffisamment marqué les esprits pour que le lac soit universellement surnommé le « lac Guinness ».
Le philosophe Bertrand Russell, qui séjourna deux fois sur ces rives, y trouva un paysage qui le bouleversa profondément ; plus récemment, la série télévisée Vikings a transformé ce même décor en village fictif de Kattegat, aux côtés des films Zardoz et Excalibur tournés ici des décennies plus tôt. Le domaine appartient toujours à la famille Guinness, ce qui explique l’accès public strictement limité aux abords immédiats du lac.

Les tourbières, un désert brun et spongieux
Passé Lough Tay, le sentier s’enfonce dans les grandes tourbières hautes qui recouvrent une bonne partie du parc national des Wicklow Mountains, officiellement ouvert en 1991 sur environ 205 km². Ce paysage de mousses spongieuses, de bruyères et de linaigrettes cotonneuses repose sur un socle de granite du Leinster, la plus vaste étendue continue de granite d’Irlande et de Grande-Bretagne — un substrat qui, en empêchant tout drainage efficace, a permis l’accumulation de tourbe sur plusieurs mètres d’épaisseur en quelques millénaires.
Marcher sur ces tourbières hautes demande une attention constante : le sol cède parfois sous le pied avec un bruit de succion peu rassurant, et les passerelles de bois installées sur les tronçons les plus fragiles ne couvrent pas toujours l’intégralité du parcours. C’est aussi ici que niche le busard Saint-Martin, rapace emblématique du parc aux côtés du faucon pèlerin et du cygne chanteur — trois espèces parmi les neuf jugées menacées ou d’importance internationale qui justifient le statut de protection du site.

Les cerfs sika, une importation victorienne devenue sauvage
En traversant les taillis qui bordent le sentier au sud de Glendalough, il n’est pas rare de croiser des cerfs sika, plus petits et plus trapus que le cerf rouge indigène, reconnaissables à leur robe tachetée en été. L’espèce, originaire du Japon, fut introduite en 1858 dans le parc à cerfs que le septième vicomte Powerscourt fit aménager autour de la célèbre cascade de son domaine, à quelques kilomètres seulement du tracé actuel de la Wicklow Way. Les sika s’en échappèrent progressivement pour coloniser l’ensemble des Wicklow Mountains, où l’espèce s’hybride aujourd’hui largement avec le cerf rouge local — un phénomène documenté comme une menace sérieuse pour l’intégrité génétique des populations indigènes de cerfs rouges, en Irlande comme en Écosse.
Cette cohabitation contrariée entre une espèce importée devenue banale et une faune autochtone qu’elle dilue génétiquement résume assez bien, à petite échelle, l’histoire plus large de ces montagnes : un paysage sans cesse remodelé par des décisions humaines — qu’il s’agisse d’une route militaire, d’un domaine aristocratique ou d’une plage de sable importée — puis absorbé, avec le temps, dans ce qui finit par passer pour la nature originelle du lieu.
Lugnaquilla, le toit du Leinster
Un détour optionnel permet de gravir le Lugnaquilla, point culminant des Wicklow Mountains à 925 mètres et treizième sommet d’Irlande — modeste à l’échelle continentale, mais suffisant pour offrir, par temps clair, une vue qui porte jusqu’à la mer d’Irlande d’un côté et vers les Midlands de l’autre. Passé ce sommet, le sentier principal amorce sa transition la plus nette : les vallées glaciaires escarpées du nord cèdent progressivement la place à des collines plus rondes, plus agricoles, où la marche se fait davantage sur petites routes et chemins creux (les fameuses boreens) qu’en pleine nature sauvage.
Cette gradation progressive, du granite sauvage du nord jusqu’à la campagne apprivoisée du comté de Carlow, donne à la Wicklow Way un caractère narratif assez unique parmi les grandes traversées européennes : on n’y affronte pas une difficulté constante, mais on y regarde littéralement le paysage irlandais se domestiquer, étape après étape, sous ses propres yeux.
Une soirée à contretemps, quelque part vers Moyne
Le cinquième soir, un épais crachin s’installe sur les collines du sud, réduisant la visibilité et transformant chaque chemin creux en ruisseau boueux. Nous ratons le petit embranchement vers notre hébergement du soir, dans le hameau de Moyne, et devons rebrousser chemin sur près de deux kilomètres à la frontale, sous une pluie fine mais insistante typique de cette latitude atlantique. Un fermier croisé sur le chemin, plus amusé qu’étonné de nous voir marcher sous cette pluie à la nuit tombée, nous offre malgré tout un thé chaud avant de nous remettre sur la bonne voie.
Cette hospitalité presque systématique, croisée à chaque étape du parcours, contraste avec la solitude relative du sentier lui-même — la Wicklow Way, malgré sa proximité avec Dublin, reste étonnamment peu fréquentée passé les premières étapes autour de Glendalough, offrant un dépaysement que sa modestie kilométrique ne laisse pas deviner au premier coup d’œil.
Clonegal, terminus tranquille d’un sentier fondateur
L’arrivée à Clonegal, petit village frontalier entre les comtés de Carlow et de Wexford, n’a rien de spectaculaire — un pub, une église, quelques maisons de pierre grise alignées le long d’une rivière paisible. C’est peut-être précisément cette absence de grandiloquence qui résume le mieux l’esprit de la Wicklow Way : un sentier qui ne cherche jamais à impressionner, mais qui accumule, étape après étape, histoire rebelle, ferveur monastique, légende brassicole et tourbières mystérieuses en une traversée d’une cohérence rare.
Ce même goût irlandais pour une montagne modeste en altitude mais dense en récit se retrouve plus à l’ouest, sur les crêtes des MacGillycuddy’s Reeks, où se pratique ce qu’on pourrait appeler l’alpinisme celte. Entre les deux, l’Irlande semble avoir compris depuis longtemps qu’une montagne n’a pas besoin d’être haute pour raconter quelque chose d’essentiel.
Ce qu’un sentier fondateur enseigne sur la lenteur
Refermer la Wicklow Way, c’est mesurer combien ce sentier pionnier — le premier du genre en République d’Irlande — a posé un modèle depuis largement imité ailleurs dans le pays, sans jamais perdre sa spécificité. Contrairement aux grandes traversées alpines qui imposent leur difficulté dès les premiers mètres, la Wicklow Way choisit une pédagogie douce, presque narrative, qui laisse le temps d’apprivoiser un paysage avant de le quitter.
C’est une leçon qui vaut sans doute au-delà de l’Irlande : certains des meilleurs sentiers ne sont pas ceux qui impressionnent le plus vite, mais ceux qui savent, sur la durée, raconter une histoire complète — rébellion, ferveur, légende et lente domestication d’un paysage — sans jamais avoir besoin de hauts sommets pour y parvenir.
Sources et Références
- National Parks and Wildlife Service (NPWS) — Wicklow Mountains National Park
- Heritage Ireland (Office of Public Works) — site monastique de Glendalough
- Wikipedia — Wicklow Way
- Wikipedia — Wicklow Mountains, géologie et Military Road
- L’Alpin — Irlande : l’alpinisme celte sur les crêtes des MacGillycuddy’s Reeks
- L’Alpin — Bulgarie : trekking mystique dans le massif du Rila, entre monastères et lacs sacrés