Irlande : L’alpinisme celte sur les crêtes des MacGillycuddy’s Reeks
Oubliez le silence cristallin des Alpes, le granit sec et la haute altitude. L’Irlande propose une autre partition, plus intime et humide, une symphonie en vert et gris où chaque sommet se mérite moins par l’effort physique que par l’humilité face aux éléments. Au cœur du comté de Kerry, les crêtes acérées des MacGillycuddy’s Reeks déchirent les nuages bas venus de l’Atlantique. C’est un alpinisme d’ambiance, un engagement total dans un décor de landes et de tourbières rappelant le caractère sauvage du Valgaudemar, l’Himalaya français, où la montagne vous accepte ou vous rejette en l’espace d’un grain. Récit d’une immersion dans la verticalité celte.
Un nom qui claque comme le vent sur l’arête
MacGillycuddy’s Reeks. Le nom seul est une promesse d’exotisme et de rudesse. Il ne vient pas d’une langue latine policée, mais du gaélique, signifiant « les pics du fils du serviteur au jonc noir ». Cette toponymie raconte déjà une histoire, celle d’un territoire qui n’a jamais été totalement domestiqué. Le massif s’étire sur une vingtaine de kilomètres, une dorsale de grès rouge dévonien sculptée par les dernières glaciations, un phénomène géologique que Louis Agassiz a étudié au Mont-Blanc. Le point culminant de l’Irlande, Carrauntoohil, y dresse ses 1038 mètres. Une altitude qui ferait sourire dans les Alpes, mais qui, ici, face à la fureur de l’océan tout proche, prend une dimension himalayenne. L’air est chargé de sel et d’humidité, la lumière changeante transforme la perception des distances et des reliefs en un instant. On ne vient pas ici chercher la performance, mais une connexion tellurique, une expérience quasi mystique.
L’approche du massif est en soi une mise en condition. Les routes étroites serpentent entre des murets de pierres sèches recouverts de mousse, traversant des paysages de tourbières où le noir de la terre contraste avec le vert fluorescent de la sphaigne. Des moutons à la laine épaisse et crottée nous regardent passer avec une indifférence millénaire. Il n’y a pas de grands parkings, pas de remontées mécaniques, à peine quelques fermes isolées d’où partent des sentiers ténus. La montagne se dévoile peu à peu, souvent drapée d’un voile de brume qui ne laisse entrevoir que les bases de ses piliers. C’est une invitation à la patience, une première leçon d’alpinisme irlandais : la montagne décide du moment.
Carrauntoohil, le roi fragile d’Irlande
Gravir Carrauntoohil est un rite de passage. Plusieurs itinéraires permettent d’atteindre son sommet, marqué par une grande croix métallique qui vibre sous les assauts du vent. Le plus célèbre, et le plus direct, est la « Devil’s Ladder » (l’Échelle du Diable), un couloir d’éboulis raide et instable, souvent transformé en torrent par les pluies incessantes. C’est une voie sans difficulté technique majeure, mais qui exige une concentration permanente et une bonne lecture du terrain. Le véritable enjeu n’est pas la pente, mais la météo. Une journée ensoleillée peut se transformer en enfer de brouillard et de pluie en moins d’un quart d’heure, rendant la navigation, même sur cet itinéraire balisé par l’usage, extrêmement périlleuse. Un GPS et une bonne vieille carte plastifiée ne sont pas des options, mais des outils de survie, indispensables alors que le modèle des secours en montagne fait face à de nouveaux défis.
Pour l’alpiniste en quête de verticalité, le versant nord-est offre des perspectives plus intéressantes. Des itinéraires comme la « Howling Ridge » proposent une escalade de niveau modéré (autour du III/IV) sur un rocher parfois délicat, couvert de lichen glissant. C’est ici que l’on touche du doigt la spécificité de l’escalade locale. La gestuelle doit être précise, la confiance dans les pieds absolue. Le grès, lorsqu’il est mouillé, perd une partie de son adhérence, et chaque prise doit être testée. Nous avons engagé notre cordée sur cette arête un matin d’août où une éclaircie improbable semblait nous offrir une fenêtre. Le rocher était froid, presque vivant sous nos doigts, et l’assurage sur coinceurs demandait une attention de tous les instants. Le vide se creusait sous nos pieds, mais ce n’était pas un vide sec et minéral. C’était un vide rempli des échos du vent, de l’odeur de la terre mouillée et de la présence invisible de l’océan.
La grande traversée : un dialogue avec le vide et l’océan
Le véritable joyau des MacGillycuddy’s Reeks est sans conteste la traversée intégrale de ses crêtes, un parcours de plus de 12 kilomètres reliant les principaux sommets du massif. C’est un engagement sérieux, une longue journée où l’on ne quitte jamais le fil de l’arête. L’itinéraire ondule, se rétrécit en lames de rasoir, plonge dans des brèches pour mieux remonter sur des gendarmes acérés. C’est un alpinisme horizontal, où la difficulté réside dans la continuité de l’effort et la gestion de la concentration. La corde devient une compagne indispensable, non pas pour des passages d’escalade extrême, mais pour sécuriser les désescalades exposées et les traversées aériennes où un faux pas serait fatal.
Sur le fil de Beenkeragh
Le passage le plus marquant est sans doute l’arête reliant Beenkeragh (le deuxième plus haut sommet) à Carrauntoohil. C’est une section effilée, classée en « scrambling » de grade 3 par les Britanniques, ce qui équivaut à de l’escalade facile mais extrêmement exposée. Le vent s’y engouffre avec une violence inouïe. Nous progressions en corde tendue, le galbe du piolet parfois utile pour se stabiliser. À notre gauche, les lacs sombres du Hag’s Glen. À notre droite, par intermittence, les nuages s’entrouvraient pour laisser apparaître le bleu-gris de l’Atlantique et la péninsule de Dingle. C’était un spectacle saisissant. L’échelle était écrasante : nous n’étions qu’à quelques centaines de mètres au-dessus des vallées, mais l’isolement et l’ambiance nous donnaient l’impression d’être sur le toit du monde. Un monde à l’échelle irlandaise, fait de nuances, de brutalité et de poésie.
Dans ces moments, le dialogue de la cordée se réduit à l’essentiel. « Corde ? », « OK », « Attention au bloc ». Chaque mot est pesé, chaque geste est calculé. La confiance en son partenaire est totale. La météo, notre troisième compagnon de cordée, dictait le rythme. Une averse nous glaçait jusqu’aux os, nous forçant à accélérer. Puis le soleil revenait, réchauffant la pierre et les esprits, offrant des vues panoramiques d’une beauté à couper le souffle. Cette instabilité permanente est le cœur même de l’expérience. Elle force à une lecture constante de l’environnement, à une connexion profonde avec la montagne. C’est une ascèse volontaire, une quête de simplicité dans un monde complexe.
Préparer sa cordée pour les MacGillycuddy’s Reeks
Aborder ce massif exige une préparation spécifique, qui diffère de celle requise pour les courses alpines classiques. L’altitude n’étant pas un facteur, l’accent doit être mis sur d’autres aspects. La première compétence clé est la navigation. Dans le brouillard, les reliefs doux et les plateaux herbeux peuvent devenir des pièges mortels. La maîtrise de la carte et de la boussole, en complément d’un GPS, est non négociable. Les services de secours en montagne irlandais insistent régulièrement sur ce point, qui est la cause principale d’accidents.
L’équipement doit être pensé pour l’humidité et le vent. Le système trois couches et la gestion thermique sont fondamentaux, avec une membrane imper-respirante de très haute qualité en couche extérieure. Les gants, même en été, sont indispensables pour se protéger du froid et de l’abrasion du rocher. Côté matériel technique, pour les arêtes, une corde de 30 à 40 mètres, quelques friends et coinceurs, ainsi que des sangles, suffisent. Le piolet et les crampons peuvent s’avérer utiles, voire indispensables, en conditions hivernales ou printanières, lorsque la neige et la glace s’invitent sur les versants nord. La qualité du rocher, un grès parfois friable, incite à la prudence dans le choix des protections. Il faut souvent chercher l’ancrage en profondeur et ne pas hésiter à utiliser les nombreux becquets naturels.
Enfin, la préparation mentale est primordiale. Il faut accepter l’idée que la course prévue pourra être annulée au dernier moment, qu’un but est souvent plus sage qu’un sommet atteint dans des conditions dangereuses. Il faut apprendre à aimer le gris, le vent, la bruine qui colle au visage. C’est un alpinisme qui demande plus de caractère que de muscles, plus de résilience que de technique pure. C’est un retour aux sources de la pratique, où l’aventure se mesure à l’incertitude et à l’engagement.
L’après-course : la tourbe du pub, le repos du guerrier
L’expérience des MacGillycuddy’s Reeks ne s’achève pas au retour à la voiture. Elle se prolonge et trouve sa conclusion dans la chaleur d’un pub de Killarney ou de Killorglin. C’est là, devant une pinte de stout crémeuse et près d’un feu de tourbe dont l’odeur âcre emplit la pièce, que la journée prend tout son sens. Les muscles endoloris se détendent, les visages marqués par le vent se dérident. On refait la course, on partage les moments de doute et les instants de grâce. La musique traditionnelle irlandaise qui s’élève dans un coin du pub agit comme un baume.
Ce moment de convivialité fait partie intégrante de la culture de la montagne ici. Il n’y a pas la performance ostentatoire que l’on peut parfois croiser dans d’autres massifs. Il y a le simple plaisir d’avoir partagé une journée intense en pleine nature et de se retrouver ensemble, au sec. C’est peut-être ça, l’âme de l’alpinisme celte. Une pratique humble, dictée par la nature, où l’effort trouve sa plus belle récompense non pas dans la conquête d’un sommet, mais dans la richesse de l’expérience vécue et le bonheur simple du retour. Ces montagnes ne se laissent pas vaincre ; elles se laissent visiter, avec respect et gratitude.
Sources et Références
- Dillon, Paddy. The MacGillycuddy’s Reeks: A Walker’s Guide. The Collins Press, 2013.
- Geological Survey Ireland. Bedrock Geology of the Dingle Peninsula. Carte et notes explicatives.
- Mountaineering Ireland. Safety on the Hills: A Guide for Walkers and Climbers. Publication officielle.
- Site officiel du tourisme du Kerry. KerryClimbing.ie, section sur la sécurité et les itinéraires.