Le Hohneck en hiver : L’Eiger des Vosges

Il y a des noms qui claquent au vent comme des drapeaux gelés, des promesses d’engagement loin des cimes himalayennes. On pense à l’Écosse, à ses goulottes éphémères, à son climat impitoyable. Et puis il y a les Vosges, l’un de ces massifs français oubliés, un massif humble, arrondi par le temps, que l’on croit connaître. Pourtant, aborder le Hohneck en hiver, c’est pénétrer une autre dimension, un univers où la proximité géographique n’enlève rien à la radicalité de l’expérience. C’est découvrir que l’aventure n’est pas une question d’altitude, mais d’intensité.

Un Alpinisme de Proximité, un Engagement Sincère

Nous sommes une génération d’alpinistes tiraillée. Tiraillée entre l’appel des grands espaces, des massifs alpins prestigieux qui saturent nos imaginaires, et une conscience écologique et pratique qui nous murmure les vertus du local. Partir à l’assaut du Hohneck en hiver relève de cette seconde philosophie. C’est un acte presque militant, une affirmation qu’il n’est nul besoin de parcourir des centaines de kilomètres pour trouver le terrain d’expression de notre passion. C’est redécouvrir la valeur d’un massif à portée de main, une montagne qui nous a peut-être vus faire nos premières randonnées estivales et qui, sous son manteau de glace et de neige, révèle un tout autre visage, exigeant et sauvage. Cette démarche impose une forme d’humilité tellurique, une capacité à voir la grandeur dans la modestie des altitudes.

L’engagement ici n’est pas dicté par le risque d’hypoxie ou l’immensité des séracs, mais par la finesse des conditions. Le Hohneck hivernal est un maître de l’éphémère. Une goulotte formée par une nuit de gel intense peut disparaître sous un redoux en quelques heures. Une arête purgée par le vent peut se charger de neige instable au gré d’une dépression atlantique. L’alpiniste vosgien devient alors un météorologue amateur, un lecteur assidu des microclimats, un chasseur de créneaux. C’est un jeu subtil qui requiert autant de connaissance du terrain que d’intuition. L’engagement est donc avant tout intellectuel et sensoriel, une connexion profonde avec les rythmes d’une montagne vivante, bien loin de l’image parfois aseptisée des « courses à faire » des grands massifs.

Anatomie d’un Terrain de Jeu surprenant

Pour le non-initié, le massif des Vosges évoque des ballons aux courbes douces, des forêts profondes et des chaumes d’altitude. Une image juste, mais incomplète. Car l’érosion glaciaire du Quaternaire a sculpté dans le granit des cirques aux parois abruptes, véritables amphithéâtres naturels qui constituent le cœur de l’alpinisme local. Le versant alsacien du Hohneck, avec le cirque du Frankenthal et celui du Wormspel, en est l’exemple le plus saisissant. Ces parois, bien que ne dépassant que rarement les 200 mètres de hauteur, offrent une concentration de difficultés techniques et une ambiance d’une austérité saisissante.

Le Granit, la Glace et le Vent : Une Sainte Trinité

Le rocher vosgien est un granit solide, franc, aux fissures nettes. L’été, c’est un terrain d’escalade réputé. L’hiver, il se transforme. Lorsque le froid s’installe durablement, les résurgences et les infiltrations d’eau tapissent les dièdres et les dalles d’une fine pellicule de glace. C’est là que l’art du « mixte » prend tout son sens. Il faut savoir passer de la frappe précise du piolet dans une touffe d’herbe gelée – le fameux « turf » écossais – au placement délicat de la pointe avant du crampon sur une minuscule aspérité rocheuse. Chaque mouvement est un dialogue avec la matière, un calcul permanent entre la force et la délicatesse. Le vent, omniprésent sur les crêtes, achève de sculpter le décor. Il plaque la neige, forme des corniches parfois gigantesques et instables au sommet des couloirs, et glace les visages, rappelant à chaque seconde que nous sommes dans un environnement montagnard, hostile et sans concession.

Les Spitzkoepfe, un Mythe Local

À quelques encablures du Hohneck se dresse une arête qui a nourri les fantasmes de générations d’alpinistes du Grand Est : l’arête des Spitzkoepfe. C’est une dentelle de granit effilée, un concentré d’escalade rocheuse qui, parée de ses atours hivernaux, devient une course d’alpinisme sérieuse et engagée. La parcourir demande une maîtrise de l’assurage en mouvement, une aisance dans la pose de protections (coinceurs, friends) et un moral solide face au vide qui se creuse de part et d’autre. L’ambiance y est aérienne, exposée, et la vue sur le lac du Schiessrothried, souvent pris par les glaces, est une récompense à la hauteur de l’effort. C’est ici, sur ce kilomètre d’arête, que l’on comprend pourquoi le parallèle avec certaines courses des Highlands n’est pas usurpé.

L’Approche : S’Extraire du Monde

Notre journée commence bien avant les premiers rayons du soleil. Le parking du Col de la Schlucht est encore endormi, balayé par un vent glacial qui transporte des cristaux de neige. Le rituel est immuable. Le cliquetis des mousquetons que l’on organise sur le baudrier, le vissage des lames sur les piolets, le serrage méticuleux des chaussures. Chaque geste est précis, répété mille fois, et participe à la bascule mentale. Nous quittons le monde de la civilisation, loin du business de l’héliski et des secours, pour entrer dans celui de la verticalité et du froid. La marche d’approche dans la forêt, à la lueur des frontales, est un moment suspendu. Le silence n’est rompu que par le crissement de nos pas sur la neige dure. Peu à peu, la silhouette du Martinswand se dessine dans la lumière laiteuse de l’aube, promesse de l’effort à venir.

Arrivés au pied de la face, le monde change. Le vent s’engouffre dans le cirque, le thermomètre chute encore. C’est le moment de la dernière vérification du matériel, de l’encordement. Un simple nœud de huit, mais qui symbolise le pacte de confiance qui unit la cordée. Le premier de cordée s’élance. Le son métallique du piolet qui ancre dans une fissure gelée résonne dans le silence. La course commence. Nous ne sommes plus des individus, mais une entité, un binôme progressant à son rythme, relié par quelques millimètres de nylon qui sont notre ligne de vie. L’engagement est total, la concentration absolue. Le monde extérieur s’efface, ne reste que le rocher, la glace, et le souffle court de son compagnon quelques mètres plus bas.

Le Défi du Hohneck en Hiver : Technique et Sensations

L’ascension elle-même est une partition jouée à quatre mains et quatre pieds. Les premières longueurs nous mettent immédiatement dans l’ambiance. Il faut gratter la neige poudreuse pour trouver la fissure salvatrice, tester la solidité de chaque placage de glace, faire confiance à l’adhérence précaire des crampons sur le granit givré. C’est une escalade physique, qui sollicite les mollets et les épaules, mais elle est avant tout cérébrale. Où poser le prochain coinceur ? Cette touffe d’herbe gelée supportera-t-elle mon poids ? La progression est lente, réfléchie. Chaque relais est une petite victoire, un bref moment de répit pour admirer le paysage qui se dévoile, la plaine d’Alsace qui s’étend à nos pieds, souvent recouverte d’une mer de nuages d’où n’émergent que les plus hauts sommets de la Forêt-Noire, de l’autre côté du Rhin.

L’équipement moderne a certes changé la donne, mais l’esprit reste le même. Les piolets-traction, avec leur galbe agressif, permettent des ancrages bien plus sûrs qu’avec les piolets droits d’antan. Des fabricants comme Petzl ou Black Diamond ont développé des outils d’une technicité incroyable. Pourtant, la montagne reste souveraine. Une erreur de jugement, une protection mal placée, et la sanction peut être immédiate. C’est cette conscience aiguë du risque, cette nécessité d’une vigilance de tous les instants, qui rend l’expérience si puissante. Elle nous ramène à l’essentiel, à notre condition de créatures fragiles évoluant dans un milieu qui n’est pas le nôtre, mais qui, le temps d’une course, nous tolère.

Sortir sur la Crête : La Récompense

La sortie au sommet est un moment de grâce. Après l’ombre et l’austérité de la face, on débouche sur la crête baignée de lumière. Le vent est souvent violent, mais la vue à 360 degrés est une récompense inestimable. D’un côté, le versant alsacien, abrupt et sauvage, que l’on vient de gravir. De l’autre, le versant lorrain, tout en rondeurs, avec ses pistes de ski et ses fermes-auberges. C’est un contraste saisissant qui résume toute la complexité du massif. On se sent à la fois au cœur d’une nature sauvage et à deux pas de la civilisation. Cette dualité est peut-être la signature du Hohneck. On y trouve un engagement digne de massifs plus prestigieux, mais avec le sentiment rassurant d’une présence humaine jamais très loin.

La descente, par les pentes douces du versant ouest, est souvent l’occasion d’échanger les premiers mots, de partager les sensations, les petites peurs et les grandes joies. Le corps est fatigué, les muscles endoloris, mais l’esprit est léger. Nous avons vécu quelque chose d’intense, un moment de déconnexion totale qui nous a paradoxalement reconnectés à nous-mêmes. Cette journée passée à combattre le froid, à dialoguer avec le rocher, nous a nourris en profondeur. C’est la preuve, s’il en fallait une, que l’alpinisme est bien plus qu’un sport. C’est une ascèse volontaire, une quête de verticalité qui nous apprend l’humilité, la patience et la force du lien qui unit une cordée. Le Hohneck, cet « Eiger des Vosges », dont l’ambiance rappelle la conquête de l’Eiger, nous a offert une leçon magistrale, et nous repartons grandis, avec la certitude que l’aventure, la vraie, est avant tout un état d’esprit.

Sources et Références

  • Gérard, Jean-Marie. Le Massif Vosgien et ses Cirques Glaciaires : Géologie et Itinéraires, Éditions du Rhin, 2019.
  • Club Alpin Français – Section Vosges. « Topographie des courses hivernales dans le massif du Hohneck », publication interne, révisée en 2024.
  • Site officiel du Parc Naturel Régional des Ballons des Vosges, section sur la réglementation des pratiques hivernales et la protection de la faune.
  • Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM). « Pratiquer l’alpinisme hivernal en moyenne montagne : risques et techniques », 2022.