
La Pierra Menta : via ferrata et légende du ski-alpinisme au cœur du Beaufortain
Depuis le parking du Treicol, la Pierra Menta ne ressemble à rien d’autre dans le paysage du Beaufortain. Une lame de calcaire fendue en deux, plantée au milieu des alpages comme un menhir géant que la montagne aurait oublié de ranger. Nous la voyons apparaître par intermittence entre les nuages bas de cette matinée d’automne, et comprenons immédiatement pourquoi ce sommet, à peine 2714 mètres, occupe une place à part dans l’imaginaire de tous les skieurs-alpinistes du monde.
Notre projet du jour tient en deux mots : via ferrata et légende. La via ferrata du Rocher du Vent, d’abord, qui grimpe non loin de là au-dessus du lac de Roselend. Et la légende, celle d’une course de ski-alpinisme née dans ce même cirque, devenue en quarante ans l’une des plus redoutées du calendrier international. Deux façons bien différentes d’entrer dans ce massif, mais qui racontent au fond la même histoire : celle d’un territoire de moyenne montagne qui a su transformer son relief en identité, sans jamais chercher à l’adoucir pour plaire au plus grand nombre.
Une aiguille dressée au cœur des alpages
La Pierra Menta domine le paysage du Beaufortain sans jamais l’écraser. Son profil en double pointe, fendu par une entaille verticale bien visible depuis la vallée, lui a valu son nom savoyard — la « pierre fendue ». Depuis le lac d’Amour, accessible par le GR5 et le tour du Beaufortain via le col Bresson, le monolithe se dresse juste au-dessus de l’eau turquoise, dans un cadre où alpages et rochers se confondent sans transition brutale.
Ce n’est pas un sommet technique au sens alpin du terme, mais son ascension reste sérieuse, réservée aux cordées aguerries. Ce que nous cherchons, ce matin-là, n’est pas la voie normale mais un terrain plus adapté à notre envie du jour : les câbles et les échelles de la via ferrata voisine, qui offrent une autre manière d’entrer dans ce massif sans se frotter à l’arête sommitale elle-même.
Autour de nous, le Beaufortain déploie ce paysage si particulier aux Préalpes internes : ni les arêtes acérées du massif du Mont-Blanc tout proche, ni la douceur des collines avant-pays, mais un relief intermédiaire, façonné par les mêmes plissements alpins, où alpages verdoyants et barres rocheuses se superposent en étages bien nets. Les derniers mélèzes s’accrochent encore aux pentes vers 2000 mètres, avant de céder la place aux pelouses d’altitude où seuls quelques névés tardifs résistent au redoux d’octobre.
Câbles, pont népalais et tunnel oublié
La via ferrata du Rocher du Vent démarre au refuge du Plan de la Lai, un peu avant le Cormet de Roselend, à 1813 mètres. Deux mille mètres de parcours, dont près de la moitié câblés, pour une cotation « assez difficile » qui tient en haleine sans jamais devenir un mur. Le passage le plus raide survient avant le pont népalais, suspendu dans le vide avec le lac de Roselend en toile de fond turquoise, loin en contrebas.
Plus surprenant encore, l’itinéraire traverse un tunnel percé avant la Seconde Guerre mondiale, vestige abandonné d’un projet de route reliant plusieurs cols alpins qui ne verra jamais le jour. Nous progressons dans le noir complet quelques dizaines de mètres, frontale allumée, avant de ressortir en pleine lumière sur un balcon rocheux d’où le regard porte jusqu’au Mont-Blanc par temps dégagé. L’ensemble du parcours, entre approche et retour, occupe une bonne demi-journée — de quoi laisser aux bras et aux mollets un souvenir net avant de redescendre vers la vallée.
Le calcaire y est rugueux, presque agréable au contact malgré le froid du matin, et les prises naturelles se glissent entre les barreaux métalliques sans qu’on ait vraiment besoin d’elles. C’est un parcours qui récompense l’attention plus que la force pure : chaque plateforme offre un instant pour observer le lac de Roselend changer de couleur selon l’angle du soleil, tantôt gris ardoise, tantôt d’un bleu presque improbable pour un réservoir artificiel niché à 1550 mètres d’altitude.

Le lac, le refuge, et l’ombre de la course
En redescendant vers le lac de Presset, au pied même du versant nord de la Pierra Menta, nous croisons un groupe de trailers en repérage — la Pierra Menta organise aussi, désormais, une épreuve d’été qui emprunte les mêmes pentes que sa grande sœur hivernale. Le refuge, modeste bâtiment de pierre posé face au monolithe, sert de point d’ancrage à ceux qui préparent la course reine du printemps, quand la neige recouvre encore les pentes que nous foulons aujourd’hui à pied.
Car c’est bien ici, sur ces mêmes crêtes, qu’est né en 1986 l’un des mythes du ski-alpinisme de compétition. Une poignée de passionnés d’Arêches, menés par Guy Blanc, imaginent alors un format que personne n’avait tenté à cette échelle : quatre jours d’épreuve par équipes, quinze sommets entre 2000 et 2687 mètres, environ dix mille mètres de dénivelé cumulé. Trente-six équipes s’élancent à la première édition ; onze seulement bouclent le parcours le plus exigeant.
Le refuge de Presset, où nous nous accordons une pause, appartient à ce réseau de bâtiments de pierre qui jalonnent les itinéraires du massif, ouverts l’été aux randonneurs et fermés le reste de l’année aux frimas du Beaufortain. Difficile, en cette fin d’automne silencieuse, d’imaginer ce même vallon transformé chaque mois de mars par le passage de centaines de skieurs-alpinistes et de dizaines de bénévoles mobilisés le long du tracé — une ambiance de fête villageoise greffée, le temps de quatre jours, sur l’un des efforts sportifs les plus exigeants du calendrier alpin.

Quatre jours qui forgent une légende
Quarante ans plus tard, la Pierra Menta s’est imposée aux côtés de la Patrouille des Glaciers et du Trofeo Mezzalama comme l’une des trois courses les plus respectées du ski-alpinisme de haute intensité, cette discipline où l’effort extrême redéfinit sans cesse les limites de ce qu’un corps humain peut encaisser en altitude. Les meilleures équipes du monde, italiennes, suisses, françaises, s’y affrontent chaque mois de mars dans un format qui n’a pratiquement pas changé depuis l’origine : la performance sportive pure, sans artifice, sur un terrain que les organisateurs locaux connaissent par cœur.

Ce qui frappe, en marchant sur ces pentes hors saison de compétition, c’est le contraste entre la rudesse du terrain et la simplicité du dispositif originel : quelques bénévoles d’un village de montagne, une idée un peu folle, et quatre décennies plus tard, une notoriété mondiale qui n’a jamais eu besoin de dénaturer le lieu qui l’a vue naître. Arêches-Beaufort reste un village authentique, loin des mégastations voisines, et cette authenticité fait sans doute autant pour la légende de la course que son parcours lui-même.
La course a aussi évolué avec son temps : là où les équipages des origines étaient presque exclusivement masculins, les catégories féminines et mixtes occupent aujourd’hui une place à part entière dans le classement, portées par des skieuses-alpinistes qui figurent parmi les meilleures du circuit international. L’épreuve reine, elle, n’a pas changé de philosophie : quatre jours d’affilée, le même partenaire de cordée du premier au dernier sommet, dans un format à l’ancienne qui explique en partie pourquoi les organisateurs eux-mêmes la présentent comme l’une des plus exigeantes du calendrier mondial.
Le pays du fromage-roi
Le Beaufortain ne se résume pas à ses sommets ni à sa course de légende : c’est aussi la terre d’un fromage que l’on surnomme, sans trop d’exagération, le « prince des Gruyères ». Le Beaufort tire son nom officiel de 1865, mais sa fabrication remonte bien avant, aux vachelins façonnés par des moines et des bergers dès le Moyen Âge dans ces mêmes vallées. Depuis 1968, une appellation d’origine protégée encadre sa production, réservant la mention « chalet d’alpage » aux meules confectionnées entre juin et octobre, au-dessus de 1500 mètres, avec le lait d’un seul troupeau trait deux fois par jour.
Les vaches tarines et abondances qui broutent les alpages que nous traversons ce jour-là sont précisément sélectionnées pour ce terrain : sabots durs adaptés à la pente, robustesse suffisante pour tenir cent jours d’estive en plein air. Croiser un troupeau qui redescend vers un chalet de pierre, cloches au cou, en fin d’après-midi, referme la boucle de ce que ce massif donne à voir en une seule journée : la même terre qui a fait naître une légende sportive internationale continue, sans discontinuer, de produire l’un des fromages les plus réputés des Alpes françaises.
Retour par les alpages, dans la lumière du soir
Nous redescendons par le sentier du Grand Mont, celui-là même qu’empruntent les concurrents de la course lors de l’une de ses étapes les plus redoutées. La lumière décline sur les alpages jaunis, où quelques troupeaux de vaches tarines profitent des derniers jours avant la désalpe. Le Beaufortain, terre de fromage autant que de sommets, garde ici son caractère pastoral intact, à mille lieues de l’image compétitive et extrême que véhicule la course qui porte son nom le plus célèbre.
Pour qui cherche une alternative aux grandes stations savoyardes saturées en pleine saison, cette vallée offre justement ce supplément de calme que une sélection de stations de ski authentiques et moins fréquentées promet ailleurs dans les Alpes — le Beaufortain n’y figure pas par hasard, tant son caractère reste préservé malgré la renommée de sa course.
Ce que la pierre fendue nous a appris
En reprenant la voiture au Treicol, la Pierra Menta se découpe une dernière fois contre un ciel qui s’éclaircit enfin. Ce sommet modeste en altitude, comparé aux géants voisins du Mont-Blanc, porte pourtant un poids symbolique disproportionné : il incarne à lui seul l’idée qu’une légende sportive internationale peut naître d’une initiative purement locale, sans jamais perdre son ancrage dans le territoire qui l’a vue naître.
Entre les câbles de la via ferrata et les crêtes que foulent chaque mois de mars les meilleures équipes du monde, ce coin du Beaufortain raconte une histoire où la performance sportive et la vie pastorale continuent de cohabiter, presque sans se remarquer l’une l’autre. C’est peut-être cela, finalement, le vrai supplément d’âme de la Pierra Menta : rester un sommet de village, même après être devenu un mythe mondial.
D’autres massifs autour du Mont-Blanc ont vu leur notoriété transformer en profondeur leur physionomie, jusqu’à parfois y perdre une part de leur âme d’origine. Le Beaufortain, lui, semble avoir trouvé un équilibre plus rare : accueillir chaque année une attention internationale sans jamais renoncer à son rythme d’alpage, ni à cette pierre fendue qui continue de veiller, impassible, sur les mêmes troupeaux qu’il y a un siècle. C’est peut-être la meilleure raison d’y revenir, hors saison de course, simplement pour la marche et le silence.
Sources et Références
- Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM) — ffcam.fr, ressources sur la pratique du ski-alpinisme et de la via ferrata en sécurité
- Office de tourisme d’Arêches-Beaufort — présentation officielle de la course Pierra Menta
- Pierra Menta — site officiel de la compétition
- L’Alpin — Ski-alpinisme et haute intensité : quand l’effort extrême redéfinit les limites sur les cimes
- L’Alpin — Oubliez les usines à ski : 4 pépites confidentielles pour skier au calme