Panorama de la station d'Avoriaz en automne, architecture en bois intégrée à la pente

Avoriaz : la station sans voitures, premières traces de la saison avant l’ouverture officielle

Le parking de Prégentil se vide lentement quand nous arrivons, un jeudi de fin octobre où le brouillard s’accroche encore aux mélèzes du Chablais. Ici s’arrête la route, et avec elle tout ce qui roule sur quatre roues à moteur : direction la benne à bagages, direction la chenillette qui nous hisse vers 1800 mètres, dans une station encore assoupie avant l’assaut de la saison. Avoriaz ne s’annonce pas, elle se révèle, façade de bois grisé après façade de bois grisé, comme un village qui aurait poussé du rocher lui-même.

Nous ne venons pas pour le ski — il n’a pas encore neigé assez pour ça — mais pour ce moment suspendu où la station retrouve son silence, avant les remontées mécaniques, avant les cars de vacanciers. Un moment pour comprendre ce que ce lieu a d’unique, entre pari architectural des années 1960 et sentinelle du massif des Hauts Forts qui veille juste au-dessus.

Une ville sans moteurs, née d’un pari fou

Tout commence en 1960, quand Jean Vuarnet, enfant de Morzine tout juste sacré champion olympique de descente à Squaw Valley, repère depuis les crêtes un cirque encore vierge, tourné plein sud, à l’abri des vents dominants. Il y voit un domaine skiable idéal. Deux ans plus tard, un jeune promoteur de 25 ans, Gérard Brémond, obtient l’aménagement de ce terrain communal et impose d’emblée une idée que personne n’avait encore osée à cette échelle dans les Alpes françaises : une station entièrement piétonne, pensée pour que l’on y vive à pied, à skis ou en traîneau, jamais au volant.

Le chantier confié à l’atelier d’architecture d’Avoriaz change la physionomie du versant. Jacques Labro, jeune Prix de Rome de 26 ans, façonne avec Jean-Jacques Orzoni et Jean-Marc Roques des immeubles aux toits obliques recouverts de tavaillons de bois, qui suivent la pente plutôt que de s’y opposer. « Ici, le paysage appartient à l’architecture et l’architecture appartient au paysage en s’identifiant à lui », résumait Labro. En 1966, le pari devient réalité : une ville de montagne sort de terre en rupture totale avec les stations-tours de la même décennie, à Flaine ou aux Arcs.

Immeubles d'Avoriaz aux toits obliques recouverts de tavaillons de bois
Les toits obliques et les tavaillons de bois caractéristiques de l’architecture imaginée par Jacques Labro. Crédit : Krzysztof Golik — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

L’architecture qui épouse la pente

Marcher dans Avoriaz hors saison, c’est lire cette intention à livre ouvert. Aucune façade ne ressemble tout à fait à sa voisine, et pourtant l’ensemble tient, uniforme dans sa palette de bois sombre et de pierre, comme un hameau qui aurait poussé sur plusieurs générations plutôt que sur un seul plan directeur. Les toits en pente raide épousent les courbes du terrain, les balcons en bois brut débordent au-dessus du vide, et nulle part une ligne droite agressive ne vient trancher l’horizon des sommets du Chablais.

Cette radicalité a valu à la station une reconnaissance qui dépasse le monde du ski : l’inventaire du patrimoine architectural du XXe siècle la recense aujourd’hui comme un ensemble remarquable, au même titre que les grandes réalisations de l’architecture de montagne de l’après-guerre. On y perçoit aussi, avec le recul de soixante ans, une intuition presque écologique avant l’heure — un habitat compact, dense, qui grignote peu d’espace naturel plutôt que de s’étaler en chalets dispersés. C’est une question qui agite aujourd’hui vivement les écoles d’architecture, notamment les réflexions actuelles de l’ENSA-Marseille sur une architecture d’altitude plus résiliente face au changement climatique en haute montagne.

Chevaux, chenillettes et silence retrouvé

Ce qui frappe d’abord, ce n’est pas l’architecture, c’est le silence. Pas de moteur qui vrombit, pas de klaxon, seulement le pas des chevaux et le raclement feutré des lames de chenillette sur le bitume mouillé. Vingt cochers et une centaine de chevaux assurent encore aujourd’hui le service de « taxi » à l’intérieur de la station, tandis que les livraisons aux commerces se font en engins à chenilles, hérités directement du damage des pistes.

Nous croisons l’un de ces attelages sur la place centrale, encore déserte à cette période de l’année. Le cocher nous explique, sans se presser, que l’hiver venu, ce sont des milliers de valises qui transitent ainsi chaque semaine entre les parkings de l’entrée et les résidences accrochées à la pente. Le contraste est saisissant avec la plupart des grandes stations alpines, où la voiture s’immisce jusqu’au pied des remontées : ici, elle reste à distance respectueuse, à l’entrée du village, et cette contrainte fondatrice façonne toujours le rythme des journées, jusque dans les silences d’octobre.

Place centrale d'Avoriaz, station piétonne sans voitures
La place centrale d’Avoriaz, où circulent piétons, skieurs et attelages plutôt que des automobiles. Crédit : AntonyB — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Ce choix radical a aussi une conséquence moins visible : sans bruit de moteur ni gaz d’échappement, les enfants circulent seuls dans les ruelles, les skieurs déposent leurs planches contre une façade sans crainte, et l’air conserve, même en pleine affluence hivernale, une qualité que peu de stations d’altitude peuvent revendiquer. Ce n’est pas un argument marketing tardif : c’était déjà, en 1966, l’un des arguments de vente de Brémond auprès des premiers acquéreurs, à une époque où l’idée même d’une ville sans voiture semblait relever de la science-fiction.

Le rendez-vous du cinéma fantastique

Il y a d’ailleurs une ironie amusante dans cette comparaison, car Avoriaz a bel et bien accueilli, pendant vingt ans, un pan entier de la science-fiction et du cinéma de genre. Créé en 1973 pour faire connaître une station encore jeune, le Festival international du film fantastique d’Avoriaz s’est tenu chaque mois de janvier jusqu’en 1993, année de sa dernière édition avant que le flambeau ne passe à Gérardmer. La toute première édition, présidée par René Clément, avait couronné un téléfilm américain encore peu connu à l’époque : Duel, de Steven Spielberg.

Vingt ans durant, la station accueillait ainsi, en pleine saison de ski, cinéastes et acteurs venus du monde entier pour arpenter les mêmes ruelles de bois que les skieurs du jour. Il n’en reste aujourd’hui que des photographies d’époque et le souvenir, dans la mémoire des habitués, d’une époque où cette architecture futuriste servait aussi de décor à l’imaginaire collectif du cinéma de genre. Un vestige culturel qui, à sa manière, confirme que la radicalité du lieu a toujours attiré au-delà du seul public des sports d’hiver.

Les Hauts Forts, sentinelle du Chablais

Le lendemain, nous quittons la station par le sentier qui grimpe vers le lac des Mines d’Or, au fond du vallon de la Manche. La lumière rase encore les mélèzes jaunis, et le silence de la station laisse place à un autre silence, plus minéral, celui des alpages qui se préparent déjà pour l’hiver. Le lac, tapi à 1390 mètres, sert de point de départ classique vers les Hauts Forts, point culminant du massif du Chablais à 2466 mètres, dont la silhouette calcaire domine tout l’horizon sud d’Avoriaz.

Panorama du massif du Chablais et des Hauts Forts depuis la région de Morzine-Avoriaz
Le massif du Chablais et la silhouette des Hauts Forts, point culminant à 2466 mètres au-dessus d’Avoriaz. Crédit : Terragio67 — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Nous ne montons pas jusqu’au sommet — l’arête sommitale, technique et exposée, se mérite avec des conditions plus sûres — mais la simple approche suffit à comprendre pourquoi ce massif a longtemps servi de terrain d’entraînement discret aux guides de la vallée. Par temps clair, le regard porte jusqu’aux Dents du Midi, au lac Léman, et par-delà la frontière suisse toute proche, jusqu’aux premiers contreforts valaisans. Le vent forcit en fin de matinée, chargé d’une humidité qui annonce les premières neiges, et nous redescendons avant qu’il ne se mue en grain.

Le calcaire du Chablais, plissé et redressé par la même collision alpine qui a soulevé le Mont-Blanc, donne à ces crêtes une allure de lame plutôt que de dôme, très différente des massifs cristallins voisins de Haute-Savoie. Sur les vires les plus abritées, quelques touffes de gentianes tardives résistent encore au premier froid, et les derniers troupeaux de la saison redescendent des alpages dans un concert de cloches qui porte loin dans l’air raréfié. Le chamois, discret, reste la présence la plus probable à cette altitude et à cette saison ; le bouquetin, réintroduit plus au sud dans le massif du Giffre, ne s’aventure ici que rarement.

Premières traces avant la cohue

De retour dans la station en fin d’après-midi, les employés municipaux testent les premiers canons à neige sur le haut du domaine, un grondement mécanique qui tranche avec le calme du reste de la journée. Dans quelques semaines, cette même place sera noire de monde, les terrasses pleines, les files d’attente organisées devant les remontées mécaniques. Pour l’instant, seuls quelques saisonniers arrivés en avance croisent notre route, sac au dos, en repérage avant la prise de poste.

C’est aussi le moment où la station négocie, comme beaucoup d’autres dans les Alpes du Nord, un virage qui dépasse la seule question de l’enneigement : diversifier l’activité au-delà des seuls mois de neige, attirer une clientèle d’automne et de printemps, amortir des infrastructures pensées pour un hiver qui se raccourcit d’année en année. Un mouvement de fond que la transition des stations alpines vers un modèle quatre saisons illustre bien au-delà du seul cas d’Avoriaz, et que la station de Vuarnet et Labro observe avec un atout rare : une identité architecturale et une histoire suffisamment fortes pour exister aussi hors des mois blancs.

Dans le vaste domaine des Portes du Soleil, qui relie douze stations françaises et suisses autour d’un même forfait, Avoriaz occupe une position centrale, presque un point de bascule entre les versants tournés vers Morzine et Châtel côté français, et ceux qui plongent vers Champéry et les villages valaisans côté suisse. Cette situation en fait, l’hiver venu, un carrefour skiable parmi les plus fréquentés du massif ; en cette fin octobre, ce même carrefour ressemble davantage à un poste avancé désert, où seuls quelques techniciens vérifient l’état des câbles avant la remise en service.

Ce que la neige n’a pas encore dit

Nous repartons par le même chemin qu’à l’arrivée, la chenillette redescendant vers Prégentil dans la lumière déclinante. Ce qui reste de ces deux jours n’est pas tant le souvenir d’une station de ski que celui d’une expérience urbaine singulière, presque utopique dans son ambition initiale : construire un lieu entier autour de l’absence de la voiture, et tenir ce pari soixante ans durant sans jamais le renier.

Avoriaz, dans son silence d’octobre, révèle peut-être mieux qu’en pleine saison ce qui a fait sa singularité : non pas la hauteur de ses sommets ni la longueur de ses pistes, mais une idée de la montagne où l’architecture et le mouvement des hommes s’inclinent devant le relief plutôt que de le dominer. Reste à savoir si cette idée, née d’un rêve des années 1960, saura inspirer les stations qui, aujourd’hui, cherchent à leur tour une nouvelle manière d’habiter l’altitude.

Sources et Références