
Le Harzer Hexenstieg : le sentier des sorcières, de forêt en légendes vers le Brocken
La brume s’accroche encore aux premiers hêtres quand nous quittons Osterode, sac sur le dos et bâtons à la main, pour ces cinq jours qui doivent nous mener jusqu’au sommet du Brocken puis redescendre vers Thale. Le Harz n’a rien de la haute montagne : ses crêtes dépassent à peine les mille mètres, ses pentes sont douces, ses forêts denses. Mais c’est précisément cette modestie de l’altitude qui rend le lieu troublant, comme si la légende avait choisi de s’installer là où personne ne l’attendait, dans ces bois de basse Allemagne plutôt que sur un pic alpin.
Nous savons, avant de partir, que ce massif porte un nom double. Il y a le Harz des cartes postales, celui des maisons à colombages et des petits trains à vapeur. Et il y a le Harz de Goethe, des sorcières de Walpurgisnacht et des postes d’écoute soviétiques qui, pendant près de trente ans, ont scruté l’Europe de l’Ouest depuis ce même sommet que nous nous apprêtons à gravir. Les deux Harz ne s’excluent pas, ils se superposent, et c’est cette superposition que nous sommes venus chercher sur les cent kilomètres du Hexenstieg.
Partir d’Osterode, à l’orée de la forêt de contes
Le Harzer Hexenstieg, le sentier des sorcières, relie Osterode à Thale sur environ 94 kilomètres, généralement parcourus en cinq étapes. Le balisage, une sorcière blanche stylisée sur fond vert et entretenu par le Harzer Tourismusverband, accompagne le marcheur de bout en bout et ne laisse guère de place au doute sur la direction à suivre. Une variante existe, longue de 107 kilomètres, qui contourne le Brocken par Sankt Andreasberg et Braunlage avant de le rejoindre ; nous choisissons la route directe, celle qui grimpe franchement vers le point culminant du massif.
Les premières heures se passent sous les hêtres, sur des chemins forestiers larges et roulants qui traversent Lerbach puis Buntenbock. Le rythme se prend vite : ici, pas de rocher à négocier ni de vertige à apprivoiser, seulement la régularité d’un sentier qui s’enfonce dans une forêt plus vieille qu’elle n’en a l’air. On oublierait presque, à cette allure tranquille, que nous marchons vers un sommet qui a vu passer des poètes, des espions et, si l’on en croit une tradition qui remonte au Moyen Âge, des sorcières venues y célébrer leur nuit la plus folle.
Sous les épicéas malades, une forêt qui se réinvente
Passé Altenau, le sentier entre dans le Nationalpark Harz, créé le 1er janvier 2006 par la fusion de deux parcs plus anciens, l’un côté Basse-Saxe depuis 1994, l’autre côté Saxe-Anhalt depuis 1990. Sur ses 24 700 hectares, environ 95 % de la surface est boisée, très majoritairement de monocultures d’épicéas plantées au XIXe siècle pour l’exploitation minière du massif. Cette homogénéité a un prix : depuis la fin des années 2010, le scolyte, ce petit coléoptère xylophage, prospère sur des arbres déjà affaiblis par la sécheresse et le réchauffement, et des pans entiers de forêt grisent puis tombent.
La direction du Nationalpark Harz a fait un choix qui a suscité la polémique localement : ne pas intervenir. Les épicéas morts restent sur pied ou au sol, et le bois mort devient l’habitat d’insectes, de champignons et d’oiseaux cavicoles, pendant que hêtres et sorbiers regagnent peu à peu du terrain à l’ombre des squelettes gris. Nous traversons ainsi de longues sections où la forêt ressemble à un chantier interrompu, avant de replonger dans des futaies intactes où la mousse étouffe le bruit des pas.

Au-delà d’Altenau, le sentier longe le plateau de Torfhaus, dont le nom même, la maison de la tourbe, dit assez ce que cache le paysage alentour. De vastes tourbières hautes s’étendent ici, formées sur des millénaires par l’accumulation de sphaignes dans un climat frais et humide, et ponctuées de pins rabougris qui poussent à peine plus vite que la tourbe elle-même ne s’épaissit. Des passerelles en bois protègent ces zones fragiles du piétinement, et le sentier louvoie entre callune et linaigrette avant de retrouver la forêt haute. C’est aussi depuis Torfhaus que l’on aperçoit, par temps clair, la silhouette du Brocken se détacher enfin au-dessus des sapins, la première fois du voyage où le sommet cesse d’être une abstraction sur la carte.
C’est aussi dans ces bois que le lynx est revenu. Disparu du Harz depuis qu’un dernier individu fut abattu en 1818, il y a été réintroduit entre 2000 et 2004 grâce à dix-neuf animaux issus de programmes d’élevage en parc zoologique. Depuis 2002, des naissances en milieu sauvage sont régulièrement constatées, preuve que la population s’est réellement établie plutôt que simplement relâchée. Nous ne croiserons pas l’animal, discret par nature, mais savoir qu’il rôde quelque part entre les tourbières et les hautes futaies change la façon dont on regarde la forêt qui défile.
Le Brocken, sommet des sorcières et des espions
Le Brocken culmine à 1 141 mètres, ce qui suffit à en faire le point le plus haut de toute l’Allemagne du Nord. Ce n’est pas son altitude qui impressionne, mais son isolement : posé au-dessus d’une région de plaines et de collines, il capte à lui seul le brouillard, le vent et une lumière changeante qui nourrissent les superstitions germaniques depuis des siècles. Deux formations rocheuses proches du sommet, le Teufelskanzel (la chaire du diable) et le Hexenaltar (l’autel des sorcières), n’ont sans doute pas peu contribué à fixer la légende dans la pierre elle-même.
C’est cette légende que Goethe a portée au sommet de la littérature allemande en 1808, en situant sur le Brocken la scène de la Nuit de Walpurgis de son Faust, où Méphistophélès entraîne Faust au milieu des sorcières venues danser la veille du 1er mai. Aujourd’hui encore, chaque 30 avril, des milliers de visiteurs costumés montent célébrer Walpurgisnacht sur les flancs du massif, dans une reconstitution qui doit autant au tourisme qu’à une mémoire populaire réellement ancienne. Le phénomène optique dit du spectre de Brocken, l’ombre démesurée d’un marcheur projetée sur la brume et cerclée d’un halo coloré, a lui aussi nourri des siècles de récits avant que la science n’en donne l’explication.
Le sommet garde une autre mémoire, plus récente et bien moins poétique. De 1961 à 1989, l’armée soviétique et la Stasi est-allemande y ont installé l’une des stations d’écoute les plus puissantes d’Europe, connue sous les noms de code Jenissej et Urian, capable d’intercepter les communications radio jusqu’aux Pays-Bas. Tout le plateau sommital était alors ceinturé d’un mur de béton composé de plus de deux mille panneaux, une frontière intérieure au cœur même de l’Allemagne, jusqu’à ce que le site rouvre au public le 3 décembre 1989. Se tenir aujourd’hui à l’endroit exact où passait ce mur, entre les antennes démontées et les sentiers redevenus civils, procure un vertige qu’aucune paroi alpine ne pourrait offrir. Il ne reste plus aujourd’hui, sur ce sommet rendu à la marche, qu’une station météorologique qui continue de relever le vent et la brume, dans un silence qui tranche radicalement avec ce que le lieu a connu pendant près de trente ans.
Le petit train qui grimpe vers les nuages
Le sommet n’est pas réservé aux marcheurs. La Brockenbahn, ligne à voie étroite ouverte en 1899, hisse depuis Drei Annen Hohne des trains à vapeur centenaires jusqu’à une gare perchée à 1 125 mètres, l’une des plus hautes d’Allemagne. Nous la croisons plusieurs fois en approchant du sommet, son panache blanc précédant le bruit métallique des essieux, et il faut reconnaître un charme certain à ce mélange de randonneurs essoufflés et de touristes descendus tout frais du wagon. La compagnie qui l’exploite, les Harzer Schmalspurbahnen, propose même chaque année des représentations théâtrales inspirées du Faust de Goethe, jouées au sommet, où le texte original se mêle à une scénographie résolument moderne.

Juste sous le sommet se cache le Brockengarten, un jardin botanique alpin fondé en 1890, le premier du genre en Allemagne, qui rassemble environ mille six cents espèces de plantes de montagne du monde entier sur une poignée d’hectares battus par le vent. L’endroit surprend par son ambition : recréer, sur un sommet qui n’a rien d’alpin, les conditions nécessaires à des plantes venues des Alpes, des Carpates ou du Caucase. Nous nous y attardons plus que prévu, moins pour la botanique que pour le calme relatif qui y règne, à l’écart du flot de visiteurs descendus du train.
Thale, où la légende retombe sur terre
La descente vers Thale referme la boucle légendaire ouverte au sommet. La ville s’est bâtie au débouché du Bodetal, une gorge que la rivière Bode a creusée entre deux promontoires rocheux qui se font face, le Hexentanzplatz (la place de la danse des sorcières) et la Rosstrappe (l’empreinte du sabot). La légende locale raconte que la princesse Brunhilde, poursuivie par le géant Bodo, aurait sauté à cheval par-dessus le gouffre depuis le premier promontoire jusqu’au second, laissant dans le granit la trace du sabot qui donne son nom au lieu, tout en perdant sa couronne d’or dans les eaux tumultueuses en contrebas.

Cette manière de faire porter un paysage entier par une seule histoire n’est pas propre au Harz. Elle rappelle, toutes proportions gardées, ce que Robert Louis Stevenson a fait pour les Cévennes avec son âne Modestine, sur le GR70, la traversée des Cévennes sur les pas d’un écrivain et de sa bête de somme : dans les deux cas, un texte littéraire s’est superposé à une géographie réelle au point de devenir presque indissociable d’elle. Ici, c’est Goethe qui a fait ce travail pour le Brocken ; à Thale, c’est une tradition orale plus ancienne, sans auteur identifiable, qui a rempli le même office pour la Rosstrappe.
Ce que la forêt nous a laissé
Nous arrivons à Thale les jambes lourdes et la tête pleine d’un massif qui ne ressemble à aucun autre parcouru jusqu’ici, y compris les Alpes de Berchtesgaden, au pied du Watzmann, où l’imposant relief alpin impose sa propre grammaire du danger et de l’effort. Le Harz, lui, n’exige presque rien sur le plan technique, et c’est peut-être pour cela qu’il a pu devenir un tel réceptacle de récits : un massif facile d’accès, visible depuis les plaines environnantes, où l’imagination a eu tout le loisir de s’installer sans que la difficulté physique ne vienne l’occuper.
Ce que nous retenons, en refermant ce carnet de marche, tient moins à la beauté du paysage, réelle mais discrète, qu’à cette coexistence rarement vue ailleurs entre plusieurs strates d’histoire : la légende médiévale des sorcières, la relecture littéraire de Goethe, l’occupation militaire soviétique, et maintenant une forêt qui se recompose sous nos yeux au rythme des scolytes et du retour du lynx. Le Hexenstieg ne raconte pas une seule histoire mais plusieurs, empilées les unes sur les autres comme les tourbières empilent leurs couches de sphaigne, et c’est sans doute ce qui donne à ce sentier modeste en altitude une épaisseur que bien des sommets plus hauts n’ont pas. Nous repartons vers la gare de Thale en nous disant qu’il faudra revenir un 30 avril, pour voir de nos propres yeux si la foule costumée qui monte célébrer Walpurgisnacht chaque année tient davantage du folklore commercial ou d’une mémoire collective qui, quelque part sous le bitume des parkings et le confort des refuges, n’a jamais tout à fait cessé de croire à ce qu’elle célèbre.
Sources et Références
- Nationalpark Harz, site officiel : historique du parc, politique de non-intervention face au scolyte, programme de réintroduction du lynx — nationalpark-harz.de
- Harzer Tourismusverband : informations pratiques sur le Harzer Hexenstieg, étapes et balisage — harzinfo.de
- Harzer Schmalspurbahnen : histoire et exploitation de la Brockenbahn — hsb-wr.de
- Johann Wolfgang von Goethe, Faust, 1808, scène de la Nuit de Walpurgis sur le Brocken
- L’Alpin, Le Stevenson Trail (GR70) : la traversée des Cévennes, sur les traces d’un âne et d’un génie