
Le Westweg : 285 km à travers la Forêt-Noire, du Rhin à la Suisse
À Pforzheim, ville industrielle connue pour son orfèvrerie plus que pour ses montagnes, personne ne s’attend vraiment à voir partir d’ici l’un des plus vieux sentiers de grande randonnée d’Allemagne. Et pourtant, c’est bien de ce point un peu incongru que s’élance le Westweg, 285 kilomètres qui traversent la Forêt-Noire du nord au sud jusqu’à Bâle et la frontière suisse.
Ce n’est ni le plus haut ni le plus spectaculaire des grands sentiers européens : c’est peut-être, en revanche, l’un des plus anciens et des plus méthodiquement pensés, fruit d’un pays où la randonnée s’est très tôt organisée en institution plutôt qu’en improvisation individuelle.
Le sentier fondateur du Schwarzwaldverein
Le Westweg voit le jour en 1900, sous l’impulsion de la section badoise du Schwarzwaldverein, l’association de la Forêt-Noire fondée quelques décennies plus tôt pour promouvoir la randonnée et la connaissance du massif. Le balisage — un losange rouge sur fond blanc, visible à intervalles réguliers sur les arbres et les poteaux — reste d’une sobriété redoutablement efficace, plus d’un siècle après sa création.
Le sentier fait aujourd’hui partie du réseau européen E1, qui relie sur le papier la Norvège à la Sicile, et a obtenu en 2006 la certification « Qualitätsweg Wanderbares Deutschland », label allemand de qualité qui a entraîné la relocalisation de plusieurs tronçons pour réduire au minimum les portions goudronnées. Peu de sentiers européens peuvent se targuer d’avoir été aussi continuellement entretenus, documentés et perfectionnés depuis plus d’un siècle par la même association bénévole.
Cette continuité institutionnelle se ressent à chaque étape : refuges bien tenus, panneaux d’interprétation renouvelés, variantes clairement indiquées en cas de fermeture temporaire d’un tronçon. Rien de l’improvisation qu’on trouve parfois sur des sentiers plus jeunes ou moins densément fréquentés — le Westweg porte, dans les moindres détails de son balisage, la marque d’une culture de la randonnée organisée depuis plus d’un siècle comme une affaire collective plutôt qu’une aventure individuelle.
Une forêt qui n’a plus rien d’originel
Le nom de Forêt-Noire évoque une sylve immémoriale et sombre ; la réalité, plus prosaïque, est celle d’un massif presque entièrement déboisé au XIXe siècle puis reboisé en épicéas à croissance rapide, plantés en monoculture dense pour répondre aux besoins de l’industrie du bois. Cette homogénéité artificielle a un coût écologique bien réel : elle rend la forêt beaucoup plus vulnérable aux tempêtes que ne l’était la forêt mixte originelle de sapins, de hêtres et de feuillus qu’elle a remplacée.
La tempête Lothar, qui balaya l’Europe fin décembre 1999, en offrit une démonstration brutale : des pans entiers de plantations d’épicéas furent couchés en quelques heures, forçant les gestionnaires forestiers à repenser, depuis, une diversification progressive des essences. Sur le sentier, vingt-cinq ans plus tard, certaines clairières trop régulières pour être naturelles trahissent encore, aux yeux avertis, les zones où la tempête est passée avec le plus de violence.

Le Feldberg et la ligne de partage des eaux
Vers le tiers sud du parcours, le sentier grimpe jusqu’au Feldberg, point culminant de la Forêt-Noire à 1 493 mètres, où passe la ligne de partage continentale entre les bassins versants du Rhin et du Danube — un col invisible à l’œil nu mais décisif : une goutte de pluie tombée d’un côté rejoint la mer du Nord, tombée de l’autre elle finit dans la mer Noire, quelque deux mille kilomètres plus loin. Peu après le sommet, le tracé se scinde en deux variantes qui se rejoignent plus au sud : une route occidentale qui passe par les sommets du Belchen et du Blauen, une route orientale par le Herzogenhorn et la vallée du Rhin.
Nous choisissons la variante occidentale, réputée plus spectaculaire, pour son panorama qui, par temps dégagé, porte jusqu’aux Alpes suisses au sud et jusqu’aux Vosges françaises à l’ouest — un rappel que la Forêt-Noire et son massif jumeau vosgien encadrent, de part et d’autre, le même fossé d’effondrement rhénan, comme deux gardiens symétriques d’une même faille géologique.
Un premier parc national, tardif et disputé
Le tracé nord du Westweg traverse aujourd’hui le Parc national de la Forêt-Noire, créé le 1er janvier 2014 — premier et toujours unique parc national du Bade-Wurtemberg, sur environ 10 000 hectares répartis en deux secteurs distincts autour du Ruhestein et du Hoher Ochsenkopf. Sa création, votée de justesse par le parlement régional fin 2013, n’avait rien d’une évidence locale : les représentants de la filière bois et une partie de la population riveraine s’y opposèrent fermement, contre les partis écologistes et les associations de protection de la nature.
Le parc protège aujourd’hui plusieurs tarns glaciaires — le Wildsee, le Huzenbacher See, le Buhlbachsee — ainsi que les Grinde, ces landes tourbeuses d’altitude typiques des crêtes du nord du massif, et des vallées forestières où l’exploitation commerciale a cessé pour laisser la forêt évoluer sans intervention humaine directe. Un projet d’extension, annoncé en 2021, vise à terme à relier les deux secteurs aujourd’hui séparés — nouvelle étape d’un rapport de force qui, plus d’un siècle après la fondation du Schwarzwaldverein, oppose toujours exploitation forestière et protection stricte du paysage.
Les radeaux de sapins qui filaient vers Amsterdam
À hauteur de Triberg, le sentier longe un temps la vallée de la Gutach, ancienne voie d’acheminement du bois vers le Rhin. Pendant des siècles, les grands pins de la Forêt-Noire, surnommés Holländer tant leur destination finale était systématiquement les Pays-Bas, étaient assemblés en radeaux gigantesques sur le Rhin — certains atteignaient 400 mètres de long sur 40 de large, transportant des milliers de troncs et mobilisant jusqu’à 500 hommes d’équipage, avec à bord boulangeries, étables et logements de fortune.
Cette activité de flottage du bois, qui a façonné l’économie de la région pendant des siècles avant de décliner avec l’arrivée du chemin de fer, a été inscrite en 2022 au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, au titre d’un dossier multinational associant l’Allemagne à plusieurs autres pays européens ayant pratiqué la même technique. Il ne reste aujourd’hui de cette industrie disparue que quelques démonstrations touristiques estivales et le souvenir, gravé dans la toponymie locale, d’une Forêt-Noire longtemps pensée moins comme un paysage à admirer que comme une ressource à exporter.
Coucous, cerises et bonnets à pompons
Furtwangen, étape emblématique du parcours, revendique le titre de berceau de l’horlogerie à coucou : dès le milieu du XVIIIe siècle, de petits ateliers disséminés entre Neustadt et Sankt Georgen produisaient déjà ces pendules à mécanisme de bois, perfectionnées au point qu’un émissaire du Vatican les jugeait dignes d’éloge dès 1762. Le vrai décollage commercial du coucou ne survient pourtant qu’en 1850, quand l’école d’horlogerie fondée par le grand-duché de Bade lance un concours de design remporté par l’architecte Friedrich Eisenlohr — son modèle inspiré des maisonnettes de gardes-barrières ferroviaires deviendra, en quelques années à peine, l’un des objets les plus exportés de toute la région.

Plus au sud, les vitrines de pâtisserie annoncent la Forêt-Noire sous un autre visage, celui de la Schwarzwälder Kirschtorte — génoise au chocolat, crème fouettée, griottes et kirsch, dont la région revendique la paternité avec une fierté qui n’a rien à envier à celle des horlogers. Dans les villages traversés, on croise encore, lors des fêtes traditionnelles, le fameux Bollenhut, chapeau de paille orné de gros pompons de laine rouges pour les femmes célibataires, noirs pour les femmes mariées — costume devenu, malgré sa rareté réelle dans la vie quotidienne, l’image la plus reproduite de toute la région sur cartes postales et emballages de chocolat.

La Wolfsschlucht, gorge sauvage avant Bâle
Dans les derniers jours du parcours, près de Kandern, le sentier s’enfonce dans la Wolfsschlucht — littéralement « la gorge du loup » — une entaille étroite et humide dans la roche, où la végétation dense et la pénombre permanente évoquent immédiatement les forêts de contes que les frères Grimm auraient pu situer précisément ici, bien que leur inspiration géographique reste, pour l’essentiel, plus au nord vers la Hesse. Le nom, en tout cas, garde la trace d’une époque où le loup rôdait encore réellement dans ces massifs, avant d’en être exterminé au XIXe siècle comme presque partout ailleurs en Europe occidentale.
Cette gorge, dernier sursaut de relief accidenté avant que le sentier ne s’apaise définitivement vers la plaine rhénane, contraste avec la douceur relative du reste du parcours — un basculement minéral assez semblable à celui qu’on éprouve, plus au nord, en quittant les crêtes vosgiennes du Hohneck, surnommé l’Eiger des Vosges pour son versant est abrupt, avant de redescendre vers la plaine d’Alsace.
Bâle en ligne de mire, sous une pluie de fin d’automne
Les deux derniers jours, une pluie fine et continue accompagne la descente vers la frontière suisse, transformant les derniers sentiers forestiers en un tapis de feuilles détrempées. Rien de dramatique dans cette météo maussade, mais elle impose un rythme plus lent, plus recueilli, presque approprié à la manière dont le Westweg s’achève : sans emphase, par une lente dilution du relief plutôt que par un sommet final spectaculaire.
L’arrivée à Bâle, ville frontière posée entre l’Allemagne, la France et la Suisse, offre un contraste saisissant avec le point de départ industrieux de Pforzheim : ici, le Rhin déjà large et navigable rappelle que la forêt qu’on vient de traverser n’était, au fond, qu’un château d’eau parmi d’autres pour un fleuve qui continuera sa course loin vers le nord, chargé de tout ce que la Forêt-Noire lui a offert au fil des siècles — bois, eau, légendes et, autrefois, radeaux entiers destinés aux chantiers navals hollandais.
Ce que le Westweg raconte d’une forêt façonnée par l’homme
Refermer ce sentier, c’est mesurer combien la Forêt-Noire, malgré son nom qui suggère l’intemporel, reste un paysage éminemment fabriqué : déboisée, reboisée en monoculture, ravagée par une tempête, patiemment rééquilibrée, sillonnée depuis plus d’un siècle par un sentier entretenu avec une rigueur toute germanique. Rien ici n’a échappé à la main de l’homme, et c’est peut-être précisément cette absence de prétention sauvage qui donne au Westweg son charme particulier.
À l’image du massif vosgien qui lui fait face de l’autre côté du Rhin, sur la Route des Crêtes qui traverse les Vosges par son épine dorsale, la Forêt-Noire prouve qu’un massif de moyenne montagne n’a pas besoin d’un sommet vertigineux pour offrir une traversée mémorable : il lui suffit d’une histoire dense, d’une forêt patiemment reconstruite, et d’une association de randonneurs assez tenace pour baliser, entretenir et faire vivre un même sentier pendant plus de cent vingt-cinq ans.
Sources et Références
- Schwarzwaldverein — association fondatrice et gestionnaire du Westweg
- UNESCO — le flottage du bois, patrimoine culturel immatériel de l’humanité (2022)
- Wikipedia — Westweg
- Wikipedia — Forêt-Noire, géographie et patrimoine
- L’Alpin — Le Hohneck en hiver : l’Eiger des Vosges
- L’Alpin — La Route des Crêtes : traverser le massif des Vosges par son épine dorsale