
W. H. Murray, 1947 : le manuscrit écrit en secret sur du papier toilette dans un camp de prisonniers, détruit par la Gestapo, puis réécrit de mémoire après la guerre
En 1947 paraît en Écosse un livre qui va, à lui seul, relancer toute une génération vers les montagnes des Highlands. Son auteur, William Hutchison Murray, ne l’a pourtant pas écrit dans le confort d’un bureau. Il l’a rédigé deux fois : une première fois en secret, sur du papier toilette, dans un camp de prisonniers de guerre allemand, puis une seconde fois de mémoire, affamé, après que ses geôliers eurent détruit le manuscrit original. Mountaineering in Scotland reste aujourd’hui l’un des textes fondateurs de la littérature de montagne britannique, et l’histoire de sa fabrication en dit peut-être plus long que son contenu lui-même sur ce qu’un texte peut représenter pour celui qui le porte.
Un jeune grimpeur écossais happé par la guerre
William Hutchison Murray naît le 18 mars 1913 à Liverpool et grandit à Glasgow, dans le quartier de North Kelvinside. Dans les années qui précèdent la Seconde Guerre mondiale, il devient l’un des grimpeurs les plus actifs et les plus doués de sa génération en Écosse, ouvrant avec son compagnon de cordée J.H.B. Bell plusieurs voies exigeantes sur les falaises de Glencoe et du Ben Nevis, dans un style hivernal encore peu développé à l’époque. Cette période, courte mais intense, forge un style d’écriture et d’observation de la montagne qu’il n’aura ensuite plus l’occasion de pratiquer avant plusieurs années.

Au déclenchement de la guerre, Murray s’engage dans les Argyll and Sutherland Highlanders et part combattre au Moyen-Orient puis en Afrique du Nord. En juin 1942, lors de la retraite britannique vers El Alamein, il est capturé au sud de Mersa Matruh par un commandant de char de la 15e division Panzer allemande. L’officier qui le fait prisonnier se trouve être, lui aussi, un passionné de montagne : les deux hommes échangent quelques mots sur l’alpinisme avant que Murray ne soit envoyé vers l’arrière, un moment incongru qui ouvre trois années de captivité.
Trois ans de camps, un manuscrit détruit deux fois
Murray passe les trois années suivantes dans une succession de camps de prisonniers : Chieti, en Italie, puis Moosburg et Brunswick, en Allemagne, avant d’être transféré à l’Oflag VIII-F de Mährisch Trübau, en Tchécoslovaquie occupée. C’est dans ces camps, où les prisonniers manquent de tout, qu’il entreprend d’écrire, de mémoire et sans aucune note préalable, le livre qu’il rêvait de composer sur les montagnes écossaises. Faute de papier disponible, il rédige son texte sur du papier toilette de mauvaise qualité, fourni au compte-gouttes.
Le manuscrit est découvert lors d’une fouille menée par ses geôliers, puis détruit. Pour un prisonnier affamé, épuisé par des années de captivité, perdre ainsi des mois de travail clandestin aurait pu signifier l’abandon pur et simple du projet. Murray choisit au contraire de tout recommencer, entièrement de mémoire, dans les mêmes conditions de dénuement, jusqu’à la fin de la guerre. Cette deuxième version, achevée avant sa libération, est celle qui survit et qui deviendra, une fois retravaillée, le texte publié en 1947.
Écrire un livre entier de mémoire, sans pouvoir relire une seule ligne de la version précédente, exige une forme de discipline mentale particulière : Murray devait non seulement se souvenir du déroulement de chaque course qu’il décrivait, mais reconstituer un style et une cohérence d’ensemble qu’il n’avait, par définition, plus sous les yeux pour s’y référer. Les conditions matérielles du camp, rations réduites, froid, incertitude permanente sur l’issue de la guerre, rendaient cet exercice d’autant plus improbable. Le texte publié en 1947 porte encore, par endroits, la trace de cette double composition : une précision presque obsessionnelle sur certains détails de terrain, comme si l’auteur avait cherché à s’assurer, en les couchant une seconde fois sur le papier, qu’ils ne pourraient plus jamais lui être arrachés.
1947 : un livre qui relance tout un pays vers ses montagnes
Mountaineering in Scotland paraît donc deux ans après la fin de la guerre, suivi en 1951 d’un second ouvrage, Undiscovered Scotland. Les deux livres sont unanimement crédités d’avoir contribué à relancer, dans l’immédiat après-guerre, un intérêt massif du public britannique pour la randonnée et l’alpinisme dans les Highlands, à un moment où le pays, éprouvé par le conflit, cherchait de nouveaux motifs d’évasion accessibles sur son propre sol. Le style de Murray, précis sur la technique tout en restant profondément littéraire, installe un ton qui influencera des générations d’écrivains de montagne écossais après lui.
Cette relance ne tient pas uniquement à la qualité littéraire du texte. Dans l’Écosse de la fin des années 1940, marquée par les restrictions et la reconstruction, l’accès à la montagne représentait une des rares formes d’évasion à la fois accessibles financièrement et proches de chez soi. Le succès de Mountaineering in Scotland et d’Undiscovered Scotland ne se limite donc pas à un cercle littéraire restreint : il accompagne, et sans doute amplifie, une transformation plus large de la manière dont toute une partie de la population britannique en vient à considérer la marche en montagne comme un loisir de masse plutôt que comme une activité réservée à une élite sportive.
Ce succès éditorial n’efface cependant pas le prix payé pour l’obtenir : Murray termine la guerre dans un état de santé dégradé par des années de sous-alimentation, et il lui faudra du temps pour retrouver une condition physique digne de ses ambitions himalayennes.
De l’Himalaya à la défense de Glen Nevis
En 1951, Murray participe comme adjoint du légendaire alpiniste britannique Eric Shipton à la première reconnaissance occidentale de l’Everest par le versant népalais, une expédition déterminante qui ouvre la voie à l’ascension réussie de 1953. Murray peine cependant à s’acclimater correctement à l’altitude, séquelle probable des années de captivité, et n’est pas retenu pour l’expédition victorieuse deux ans plus tard. Il explore malgré tout, en 1953, le massif de l’Api au Népal avec l’alpiniste John Tyson. Cette mise à l’écart de l’expédition victorieuse, aussi frustrante ait-elle pu être pour un homme qui avait consacré sa vie à la montagne, ne l’empêche pas d’avoir joué un rôle déterminant en amont : les observations et les relevés effectués lors de la reconnaissance de 1951 sous la direction de Shipton servent directement à préparer l’itinéraire finalement emprunté par Edmund Hillary et Tensing Norgay deux ans plus tard.
Sa dernière grande bataille se joue sur son propre terrain, en 1961 : Murray s’engage dans la campagne qui fait échouer un projet de barrage hydroélectrique dans Glen Nevis, préservant ainsi l’une des vallées les plus emblématiques de son pays natal. Cet engagement pour la préservation d’un paysage qu’il avait passé sa vie à décrire lui vaut, en 1966, d’être décoré OBE pour ses services rendus à l’alpinisme écossais. Il reçoit également la médaille Mungo Park de la Royal Scottish Geographical Society en 1952, un doctorat honorifique de l’université de Stirling en 1970, et un nouveau doctorat de lettres de l’université de Strathclyde en 1991. Il meurt le 19 mars 1996, un jour après son quatre-vingt-troisième anniversaire ; son autobiographie, The Evidence of Things Not Seen, achevée par son épouse Anne, remporte à titre posthume le grand prix du Banff Mountain Book Festival en 2002.

Murray et Wainwright, deux manuscrits, deux destins
La comparaison la plus parlante pour mesurer la place de Murray dans la culture britannique de la marche en montagne passe par un autre auteur, bien plus connu du grand public : Alfred Wainwright. Né en 1907 et mort en 1991, ce comptable devenu cartographe amateur consacre treize années, à raison d’une page par soir, à rédiger et illustrer à la main les sept volumes de son Pictorial Guide to the Lakeland Fells, publiés entre 1955 et 1966 et reproduits directement depuis son manuscrit original. Les 214 sommets qu’il y répertorie sont aujourd’hui couramment appelés les « Wainwrights », et ses guides se sont vendus à plus de deux millions d’exemplaires.

Les deux hommes partagent une méthode, celle du manuscrit patient et solitaire porté par une connaissance intime du terrain, et un impact comparable sur la pratique de la randonnée dans leur pays respectif. Mais l’écart de notoriété reste considérable : Wainwright est aujourd’hui un nom familier bien au-delà du monde de la marche, quand Murray demeure une référence quasi exclusivement réservée aux lecteurs déjà connaisseurs de la montagne écossaise. La différence tient sans doute moins à la qualité des deux œuvres qu’aux circonstances de leur diffusion : les guides pratiques de Wainwright, réédités sans relâche, sont devenus des objets de collection autant que des outils, quand les récits plus littéraires de Murray, moins immédiatement utilitaires, ont davantage vieilli comme une œuvre qu’on cite que comme un livre qu’on emporte encore systématiquement dans son sac.
Il y a pourtant une ironie particulière à comparer les deux hommes sur ce seul terrain de la notoriété. Wainwright a pu consacrer treize années pleines et sans interruption à son projet, dans le calme relatif de l’Angleterre d’après-guerre. Murray, lui, a dû écrire son texte fondateur deux fois, en captivité, sans aucune certitude de survivre à la guerre ni de revoir un jour les sommets qu’il décrivait de mémoire. Que le texte né dans les conditions les plus extrêmes soit aujourd’hui le moins largement connu des deux n’enlève rien à sa valeur ; cela rappelle simplement que la notoriété d’une œuvre ne récompense pas toujours les circonstances les plus remarquables de sa création.
Ce que ce manuscrit raconte aujourd’hui
L’histoire du manuscrit de Murray dépasse largement son propre contenu. Elle raconte ce qu’un texte peut représenter pour quelqu’un qui n’a, sur le moment, ni l’assurance qu’il sera lu ni même celle de survivre à sa propre captivité. La manière dont une génération entière se représente et raconte la montagne doit souvent davantage à ce type de textes fondateurs, écrits dans des conditions extrêmes et diffusés bien après coup, qu’aux exploits sportifs eux-mêmes. Murray n’a jamais présenté son livre comme un acte de résistance ; il l’a simplement réécrit, une seconde fois, parce qu’il refusait que la guerre lui prenne aussi cela.
Sources et Références
- W.H. Murray, Mountaineering in Scotland, J.M. Dent & Sons, 1947.
- W.H. Murray, The Evidence of Things Not Seen: A Mountaineer’s Tale, Baton Wicks, 2002 (autobiographie posthume achevée par Anne Murray).
- Undiscovered Scotland, notice biographique de W.H. Murray, undiscoveredscotland.co.uk.
- Wikipédia, article « W. H. Murray », pour la chronologie de la captivité et des expéditions himalayennes.
- Royal Scottish Geographical Society, palmarès de la médaille Mungo Park.
- Wikipédia, article « Alfred Wainwright », pour les données comparatives sur le Pictorial Guide to the Lakeland Fells.