Jon Krakauer, 1996 : le journaliste dont le récit du désastre de l’Everest a changé pour toujours le regard du public sur l’alpinisme commercial

Jon Krakauer n’était pas censé se trouver près du sommet de l’Everest le 10 mai 1996. Le magazine américain Outside l’avait envoyé enquêter, depuis le camp de base, sur la commercialisation croissante de la plus haute montagne du monde. Il a fini par payer sa place dans une expédition guidée, par grimper jusqu’au sommet, et par redescendre au milieu d’une tempête qui allait tuer huit personnes en une seule nuit, dont son propre guide. Le livre qu’il en a tiré, Into Thin Air, reste vingt-neuf ans plus tard le texte qui a le plus changé la façon dont le grand public comprend ce que signifie payer pour gravir l’Everest.

Un journaliste envoyé pour enquêter, pas pour grimper

Né le 12 avril 1954 à Brookline, dans le Massachusetts, Jon Krakauer grandit dans l’Oregon et découvre l’alpinisme très jeune. Diplômé du Hampshire College en 1976, il passe trois semaines seul sur l’inlandsis de Stikine, en Alaska, l’année suivante, et y ouvre une nouvelle voie sur le Devils Thumb, un sommet technique et isolé. En 1992, il grimpe le Cerro Torre, en Patagonie, l’une des courses les plus exigeantes du monde pour son exposition et la qualité du rocher. Entre ces exploits personnels, il gagne sa vie comme journaliste indépendant, spécialisé dans les récits de montagne, et publie en 1990 un premier recueil remarqué, Eiger Dreams. Ce parcours de grimpeur exigeant, capable de tenir seul sur des parois isolées et peu répétées, donne à ses futurs récits sur l’Everest une autorité que peu de journalistes purement extérieurs au milieu auraient pu revendiquer : il ne découvre pas la haute montagne en 1996, il en connaît déjà, de l’intérieur, les risques réels et le langage précis.

En 1996, la même année où il publie Into the Wild, le récit qui le rend déjà célèbre, Outside lui commande un reportage sur un phénomène alors en pleine expansion : des agences comme Adventure Consultants, fondée en 1991 par le guide néo-zélandais Rob Hall, emmènent désormais des clients payants, parfois peu expérimentés en haute altitude, jusqu’au sommet de l’Everest moyennant plusieurs dizaines de milliers de dollars. Rob Hall a déjà conduit trente-neuf personnes au sommet avant cette saison-là. Krakauer rejoint son expédition en tant que client-journaliste, avec l’intention initiale de s’arrêter au camp de base ; il finit par convaincre son rédacteur en chef de repousser la publication pour tenter, lui aussi, le sommet.

Le 10 mai 1996

Ce jour-là, plusieurs expéditions guidées, dont celle de Rob Hall et celle du guide américain Scott Fischer, tentent le sommet simultanément. Des embouteillages se forment à des passages étroits comme le ressaut Hillary, retardant la descente de plusieurs cordées bien au-delà des horaires de sécurité habituellement fixés en haute altitude. En fin d’après-midi, une tempête violente s’abat sur la montagne, réduisant la visibilité à presque rien et faisant chuter les températures bien en dessous de moins trente degrés. Krakauer redescend avant le plus fort de la tempête, épuisé et sous assistance respiratoire, sans savoir encore l’ampleur de ce qui se joue au-dessus de lui.

Rob Hall, resté bloqué juste sous le sommet sud pour aider un client en difficulté, Doug Hansen, ne redescendra jamais. Radio à la main, avec les mains gelées, il tient une dernière conversation par téléphone satellite avec son épouse Jan Arnold, enceinte de leur premier enfant, restée en Nouvelle-Zélande. Il lui dit : « Dors bien mon amour, ne t’inquiète pas trop. » Son corps sera retrouvé le 23 mai par une expédition IMAX. Huit personnes meurent au total dans la tempête de cette nuit du 10 au 11 mai, et douze au total sur l’ensemble de la saison 1996, l’une des plus meurtrières de l’histoire de la montagne à cette date. Parmi les victimes du 10 mai figure Yasuko Namba, cliente japonaise de quarante-sept ans devenue quelques heures plus tôt la doyenne des femmes à avoir atteint le sommet : retrouvée agonisante au col Sud, elle ne peut être sauvée. Le récit le plus extraordinaire de cette nuit reste celui de Beck Weathers, un autre client de l’expédition de Rob Hall, laissé pour mort en pleine tempête après avoir perdu connaissance, puis abandonné une seconde fois le lendemain lorsque sa tente s’effondre. Il reprend pourtant conscience et parvient à marcher seul jusqu’au camp, où les survivants s’apprêtaient à évacuer les lieux sans lui. Il survit, mais perd le nez, la main droite, une partie de l’avant-bras droit et les doigts de la main gauche, gelés au-delà de toute chance de guérison.

Face nord de l'Everest vue depuis le camp de base
La face nord de l’Everest, vue en direction du camp de base. Crédit : Luca Galuzzi — Wikimedia Commons (CC BY-SA 2.5).

D’un article de magazine à un livre qui bouleverse tout

L’article que Krakauer livre à Outside paraît dès septembre 1996, quatre mois seulement après le drame. Mais le texte, contraint par le format du magazine, laisse Krakauer profondément insatisfait : il y commet, de son propre aveu, au moins une erreur factuelle sur le déroulement des événements, due en partie à l’épuisement et au manque d’oxygène qui affectaient son jugement au moment des faits. Il développe alors l’article en un livre complet, Into Thin Air, publié en 1997 chez Villard Books. L’ouvrage devient un best-seller du New York Times, est désigné livre de l’année par le magazine Time, et vaut à Krakauer un prix de littérature décerné par l’Académie américaine des arts et des lettres en 1999.

Le succès du livre dépasse largement le cercle des amateurs d’alpinisme. Pour la première fois, un très large public découvre, par le détail, ce que signifie concrètement une expédition commerciale sur l’Everest : le coût, l’inégalité d’expérience entre les clients payants, la pression logistique sur les guides, et la fragilité de toute chaîne de décision humaine à plus de 8000 mètres d’altitude, dans une zone que les alpinistes appellent justement la « zone de la mort ».

Cordée traversant la cascade de glace du Khumbu sur l'Everest
Une cordée traverse la cascade de glace du Khumbu, l’un des passages les plus dangereux de la voie normale népalaise de l’Everest. Crédit : Igomezc — Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0).

La controverse Boukreev, ou le prix de l’honnêteté

Le livre ne fait cependant pas l’unanimité, y compris parmi les survivants. Krakauer y interroge la décision du guide russe Anatoli Boukreev, employé par Scott Fischer, d’être redescendu vers le camp avant ses clients et sans oxygène supplémentaire. Boukreev remontera pourtant seul dans la tempête, cette même nuit, pour porter secours à plusieurs grimpeurs bloqués, un acte de courage que Krakauer reconnaît explicitement dans son livre tout en continuant à interroger certains de ses choix antérieurs. Boukreev répond en 1997 par son propre récit, The Climb, coécrit avec G. Weston DeWalt, qui présente une version différente des faits. Le photographe Galen Rowell relève lui aussi des incohérences dans le récit de Krakauer, notant que ce dernier dormait sous tente au moment où Boukreev menait ses sauvetages.

Krakauer répond à ces critiques dans une postface détaillée ajoutée à l’édition de poche de 1999, sans jamais nier la bravoure de Boukreev, mort l’année suivante dans une avalanche sur l’Annapurna. Cette controverse, loin d’affaiblir le livre, en révèle au contraire la vraie nature : non pas un récit héroïque à sens unique, mais une tentative honnête de comprendre comment des professionnels expérimentés ont pu, collectivement, prendre une série de décisions qui ont coûté huit vies en une nuit.

D’Edmund Hillary à Jon Krakauer, deux images de l’Everest

Pendant plus de quarante ans après la première ascension réussie par Edmund Hillary et Tensing Norgay en 1953, l’image dominante de l’Everest dans l’imaginaire collectif reste celle d’un triomphe humain, celle de deux hommes atteignant seuls un sommet jugé inaccessible. Le récit de Krakauer introduit, pour la première fois à cette échelle, une image radicalement différente : celle d’une montagne devenue un produit touristique haut de gamme, où l’héroïsme individuel compte moins que l’organisation logistique d’une agence, et où la même montagne peut abriter à la fois un sommet réussi et une tragédie collective, à quelques centaines de mètres et quelques heures d’écart.

Ce basculement dans la perception publique rappelle, dans un registre différent, le calvaire de Toni Kurz sur la face nord de l’Eiger en 1936, où l’écart entre l’exploit recherché et la réalité de la survie en haute montagne avait déjà, en son temps, bouleversé la perception du grand public sur l’alpinisme extrême. Dans les deux cas, un récit précis et documenté a remplacé une image plus simple, plus héroïque, par une réalité plus complexe et plus humaine.

Vue aérienne du mont Everest
Le mont Everest, point culminant de la planète à 8849 mètres, vu depuis un avion. Crédit : shrimpo1967, retouche Papa Lima Whiskey 2 — Wikimedia Commons (CC BY-SA 2.0).

Ce qui a changé, et ce qui n’a pas changé

Vingt-neuf ans après la parution du livre, l’alpinisme commercial sur l’Everest n’a pas disparu ; il s’est au contraire largement développé. Adventure Consultants elle-même a été rachetée par le guide Guy Cotter après la mort de Rob Hall et continue d’opérer des expéditions aujourd’hui. Le nombre de permis délivrés chaque printemps par le Népal a globalement augmenté depuis 1996, et les images d’embouteillages de grimpeurs attendant leur tour près du sommet, devenues virales à plusieurs reprises depuis, montrent que les mécanismes que Krakauer décrivait, la concentration de cordées inexpérimentées sur une fenêtre météo étroite, restent d’actualité.

Ce que le livre a durablement changé, en revanche, c’est le niveau d’exigence du public et des médias envers ce secteur : plus aucune tragédie sur l’Everest ne peut aujourd’hui être racontée sans qu’on interroge la responsabilité des agences, la formation des guides et la préparation réelle des clients. Le récit de Krakauer a transformé un fait divers de montagne en un sujet de société à part entière, et c’est peut-être là sa contribution la plus durable, bien au-delà du seul monde de l’alpinisme.

Krakauer lui-même n’a jamais cherché à transformer cet épisode en simple anecdote personnelle. Dans les années qui suivent, il continue de publier des enquêtes exigeantes sur d’autres sujets, de la religion à la guerre en Afghanistan, mais reste régulièrement sollicité pour commenter chaque nouvelle tragédie sur l’Everest, comme un point de référence obligé du débat sur la sécurité en haute altitude. Cette position, qu’il n’a pas toujours recherchée, tient moins à son expérience de grimpeur qu’à la rigueur avec laquelle il a accepté, dès la postface de 1999, de corriger publiquement ses propres erreurs plutôt que de défendre une version figée des faits.

Sources et Références

  • Jon Krakauer, Into Thin Air: A Personal Account of the Mount Everest Disaster, Villard Books, 1997 ; postface ajoutée à l’édition de poche, 1999.
  • Anatoli Boukreev et G. Weston DeWalt, The Climb: Tragic Ambitions on Everest, St. Martin’s Press, 1997.
  • Jon Krakauer, « Into Thin Air », Outside, septembre 1996.
  • American Academy of Arts and Letters, palmarès des prix de littérature, 1999.
  • Wikipédia, articles « 1996 Mount Everest disaster », « Rob Hall » et « Adventure Consultants », pour la chronologie et les faits vérifiables du drame.