Le Mont-Blanc, 12 septembre 1870 : onze touristes surpris par la tempête, ce que leur mort a changé aux règles de la haute montagne

En septembre 1870, une cordée surprise par une tempête soudaine près du sommet du Mont-Blanc n’en redescend jamais. L’épisode s’inscrit dans une décennie noire pour l’alpinisme naissant, marquée cinq ans plus tôt par un autre drame autrement plus célèbre, au Cervin. Ensemble, ces catastrophes ont forcé une profession encore largement improvisée, celle de guide de haute montagne, à se doter de règles qu’elle n’avait jamais eu besoin d’écrire tant que l’alpinisme restait l’affaire d’une poignée de pionniers.

Chamonix, capitale d’un alpinisme encore artisanal

En 1870, cela ne fait qu’à peine plus de quatre-vingts ans que le Mont-Blanc a été vaincu pour la première fois, le 8 août 1786, par le cristallier Jacques Balmat et le médecin Michel-Gabriel Paccard. Depuis, la vallée de Chamonix s’est transformée en un pôle touristique de première importance pour l’aristocratie et la bourgeoisie européennes en quête de sensations sublimes, portées par la vogue romantique des paysages de haute montagne. Mais le métier de guide, lui, reste largement artisanal : ce sont des paysans, des chasseurs de chamois ou des cristalliers locaux, connaissant le terrain par transmission orale plutôt que par une formation structurée, qui accompagnent des clients étrangers souvent mal préparés à l’altitude et aux caprices météorologiques du massif.

Cette professionnalisation encore balbutiante n’est pas sans avoir déjà connu son premier grand deuil. En août 1820, l’expédition du docteur genevois Joseph Hamel coûte la vie à trois guides chamoniards, emportés par une avalanche alors qu’ils escortaient un groupe de scientifiques vers le sommet. L’accident, largement commenté dans toute l’Europe alpine, révèle au grand jour la barrière de classe qui sépare alors les clients fortunés de leurs guides : ces derniers, employés et non associés à la décision, n’osent pas toujours s’opposer aux choix hasardeux de ceux qui les paient. Cette catastrophe pousse la commune de Chamonix à formaliser, dès le 24 juillet 1821, la création d’une Compagnie des guides, dotée d’un tour de rôle équitable entre ses membres et d’une caisse de secours pour les familles de guides tués en service, un dispositif approuvé par le roi de Sardaigne, souverain de la Savoie à l’époque, le 9 mai 1823.

Panorama d'un grand glacier du massif du Mont-Blanc
Panorama d’un grand glacier du massif du Mont-Blanc, fonds photographique historique. Crédit : Bibliothèque nationale de France — Wikimedia Commons (domaine public).

Une décennie où l’alpinisme devient un fait de société

Les années 1850 à 1870 correspondent, dans l’historiographie de la montagne, à ce que l’on appelle rétrospectivement l’âge d’or de l’alpinisme : en un peu plus de vingt ans, la quasi-totalité des grands sommets alpins encore vierges tombent les uns après les autres, gravis par des alpinistes britanniques fortunés accompagnés de guides suisses, italiens ou savoyards. Ce mouvement transforme profondément l’économie de vallées entières, Chamonix en tête, où l’accueil des touristes de montagne devient en quelques décennies une activité économique structurante, portée par l’arrivée du chemin de fer jusqu’au pied du massif et par la multiplication des hôtels et des agences de voyage spécialisées.

Cette croissance rapide du tourisme alpin ne s’accompagne pas, au même rythme, d’une évolution comparable des pratiques de sécurité. Les guides, aussi expérimentés soient-ils sur le terrain qu’ils parcourent depuis l’enfance, n’ont ni formation météorologique formalisée, ni protocole écrit sur la conduite à tenir face à un changement soudain de conditions, ni réel pouvoir de décision institutionnellement reconnu face à un client qui a payé cher pour atteindre un sommet. C’est cette configuration, celle d’une pratique de masse naissante superposée à des méthodes de travail restées artisanales, qui rend les années 1860 et 1870 particulièrement meurtrières à l’échelle de l’histoire de l’alpinisme alpin.

Le 12 septembre 1870

Cinquante ans après le drame de Hamel, la montagne rappelle une nouvelle fois combien la marge d’erreur reste étroite près du sommet. Le 12 septembre 1870, un groupe de onze personnes, touristes et guides confondus, est surpris par une tempête soudaine à haute altitude sur les pentes du Mont-Blanc. Les sources aujourd’hui disponibles sur le déroulement précis de cette journée restent nettement plus lacunaires que celles d’autres catastrophes alpines de la même décennie, en partie parce que l’événement n’a pas suscité la même onde de choc médiatique internationale que d’autres drames survenus les années précédentes. Ce que l’on peut affirmer avec certitude, à partir des éléments recoupés, c’est qu’aucun des onze membres du groupe ne redescend vivant, et que la soudaineté du changement de temps, un phénomène récurrent sur ce massif où le sommet peut passer d’un ciel dégagé à un vent de tempête en moins d’une heure, est la cause directement désignée du désastre.

L’ampleur inhabituelle du bilan, onze morts en une seule sortie, en fait l’une des pertes en vies humaines les plus lourdes jamais enregistrées sur le Mont-Blanc pour un seul événement météorologique, dans un contexte où l’ascension elle-même restait déjà considérée comme une entreprise sérieuse, réservée à des clients endurcis et à des guides expérimentés. Faute de témoignages directs suffisamment documentés pour reconstituer heure par heure la progression du groupe, la prudence impose de ne pas romancer les circonstances exactes de leur mort, mais le fait lui-même, confirmé par la mémoire locale et par son retentissement durable sur la profession, n’a jamais été mis en doute par les historiens de l’alpinisme chamoniard.

Cinq ans plus tôt, un drame autrement plus retentissant

Pour mesurer la place réelle qu’occupe la catastrophe du Mont-Blanc de 1870 dans la mémoire de l’alpinisme, il faut la comparer à celle qui l’a précédée de cinq ans et qui, elle, reste aujourd’hui encore l’un des événements les plus connus de toute l’histoire de la montagne. Le 14 juillet 1865, l’Anglais Edward Whymper atteint le premier le sommet du Cervin avec une cordée de sept personnes. À la descente, une corde se rompt : quatre hommes, dont le guide chamoniard Michel Croz, chutent et meurent sur les pentes nord de la montagne, sous les yeux des trois survivants. L’affaire déclenche une controverse médiatique retentissante dans toute l’Europe, jusqu’à une enquête officielle, et marque pour les historiens la fin symbolique de l’âge d’or de l’alpinisme, cette période durant laquelle la plupart des grands sommets alpins avaient été conquis pour la première fois.

La catastrophe du Cervin de 1865, illustration de Gustave Doré
La chute mortelle de quatre membres de la cordée de Whymper au Cervin, le 14 juillet 1865, illustrée par Gustave Doré. Crédit : Wikimedia Commons (domaine public).

Le contraste entre la notoriété durable du drame du Cervin et l’oubli relatif dans lequel est tombée la catastrophe du Mont-Blanc de 1870, survenue seulement cinq ans plus tard et sur la montagne la plus célèbre des Alpes, tient probablement à plusieurs facteurs : l’absence d’une figure centrale aussi médiatique que Whymper, déjà écrivain et illustrateur reconnu au moment du drame du Cervin, l’absence de survivants directs pour témoigner en détail de ce qui s’était passé, et la place symbolique unique qu’occupait déjà le Cervin comme dernier grand sommet alpin invaincu avant 1865. Les deux catastrophes n’en participent pas moins du même mouvement de fond : une décennie où la haute montagne, en train de devenir une destination touristique organisée, rappelle brutalement qu’elle reste un terrain où l’erreur de jugement, humaine ou météorologique, ne pardonne pas.

De l’improvisation à la profession réglementée

C’est cette accumulation de catastrophes, plus qu’un seul événement isolé, qui pousse progressivement la Compagnie des guides de Chamonix et les autorités locales à renforcer, tout au long du dernier tiers du XIXe siècle, l’encadrement du métier de guide. En 1863, après le rattachement de la Savoie à la France survenu trois ans plus tôt, la Compagnie se transforme en société de secours mutuel, consolidant sa caisse d’entraide pour les familles de guides tués en montagne. En 1892, les autorités françaises dissolvent la structure d’origine, remplacée par un syndicat professionnel doté de règles renouvelées, dans un contexte où l’État entend encadrer plus étroitement une activité économique désormais centrale pour l’économie chamoniarde.

Cette évolution réglementaire, engagée dès 1821 après le drame de Hamel et poursuivie après les catastrophes des années 1860 et 1870, dessine une trajectoire cohérente : celle du passage progressif d’un compagnonnage informel de montagnards locaux vers une profession structurée, dotée de règles de rotation, de tarifs encadrés et de responsabilités précisément définies entre client et guide. Le principe qui s’impose peu à peu, celui d’une autorité du guide sur la décision de poursuivre ou de rebrousser chemin face à une menace météorologique, quel que soit le souhait du client qui le paie, trouve directement sa source dans cette série de drames du XIXe siècle où des vies ont été perdues, au moins en partie, faute d’une telle autorité clairement établie.

Ce que la montagne continue d’exiger

Un siècle et demi après ces catastrophes fondatrices, la voie normale du Mont-Blanc par l’aiguille du Goûter reste, chaque été, l’un des itinéraires de haute montagne les plus fréquentés et les plus accidentogènes d’Europe, en grande partie pour les mêmes raisons qu’en 1870 : des conditions météorologiques capables de basculer en quelques dizaines de minutes, à une altitude où l’erreur de jugement laisse peu de marge de rattrapage. Les outils ont changé, bulletins météo de montagne, prévisions numériques, formation professionnelle dispensée par l’École nationale de ski et d’alpinisme, mais le principe qui s’est imposé au fil de ces drames du XIXe siècle reste identique : c’est le jugement du professionnel de terrain sur la fenêtre météo, non le désir du client d’atteindre le sommet, qui doit primer.

Le Mont-Blanc, versant sud-est
Le Mont-Blanc aujourd’hui : un massif où les conditions météorologiques peuvent encore basculer très rapidement en haute altitude. Crédit : Christian — Wikimedia Commons (CC BY-SA 2.0 FR).

Les onze noms des victimes de septembre 1870 n’ont pas traversé les mémoires comme ceux, gravés dans toutes les histoires de l’alpinisme, de la cordée de Whymper au Cervin. Mais leur disparition, comme celle des guides de Hamel en 1820, fait partie du même lent apprentissage collectif par lequel la haute montagne, encore terrain de tous les dangers au XIXe siècle, s’est progressivement dotée des garde-fous qui permettent aujourd’hui à des dizaines de milliers de personnes de gravir chaque année le Mont-Blanc sans que chaque saison ne se solde par un bilan comparable.

Cette absence relative de sources détaillées sur l’épisode du 12 septembre 1870 est, en elle-même, révélatrice d’une réalité plus large de l’histoire de la montagne au XIXe siècle : seuls les drames dotés d’un narrateur survivant, d’une controverse publique ou d’une figure médiatique s’inscrivent durablement dans la mémoire collective, tandis que la plupart des autres tragédies alpines de la même époque, pourtant tout aussi réelles et tout aussi meurtrières, se dissolvent progressivement dans l’oubli local. Réhabiliter ces épisodes moins documentés, sans pour autant leur prêter des détails qu’aucune source ne permet d’établir avec certitude, fait partie du travail nécessaire pour comprendre à quel prix humain s’est bâtie la pratique de la haute montagne telle qu’on la connaît aujourd’hui.

Sources et Références

  • Wikipédia, « Compagnie des guides de Chamonix », « Alpinisme » et « Golden age of alpinism »
  • Edward Whymper, Scrambles Amongst the Alps in the Years 1860-69, récit de la première ascension du Cervin et de la catastrophe du 14 juillet 1865
  • Historique de la Compagnie des guides de Chamonix : fondation en 1821, reconnaissance royale de 1823, réorganisations de 1863 et 1892
  • Archives locales et mémoire chamoniarde relatives aux catastrophes du Mont-Blanc du XIXe siècle