John Muir, 1869 : le naturaliste écossais dont les carnets de Yosemite ont inventé l’idée américaine de nature sauvage à protéger

Un homme de trente et un ans suit un troupeau de moutons dans les contreforts de la Sierra Nevada, en Californie. Il n’est pas berger de métier : il s’est fait embaucher comme aide pour l’été, dans le seul but d’atteindre les hautes vallées. Chaque soir, il note dans un carnet ce qu’il a vu dans la journée : la lumière sur le granit, une fleur inconnue, le fracas d’une cascade. Ce carnet, publié quarante-deux ans plus tard sous le titre My First Summer in the Sierra, allait fournir à l’Amérique une bonne partie du vocabulaire avec lequel elle pense encore la nature sauvage aujourd’hui.

Un fils de calviniste entre l’Écosse et le Wisconsin

John Muir naît le 21 avril 1838 à Dunbar, sur la côte est de l’Écosse. En 1849, sa famille émigre et s’installe sur une ferme près de Portage, dans le Wisconsin. Le père, Daniel Muir, est un calviniste rigide qui impose à ses enfants des journées de travail interminables et exige que John mémorise de longs passages de la Bible avant même de savoir écrire correctement. L’historienne Donald Worster, dans sa biographie de référence A Passion for Nature, décrit une enfance de labeur agricole presque sans répit, où la lecture se fait en cachette, tard le soir, à la lueur d’une bougie.

Ce dressage religieux laisse une empreinte durable sur Muir : toute sa vie, il écrira sur la nature avec un vocabulaire biblique, parlant de cathédrales de granit et de sermons rendus par les rivières. Mais il s’en détourne aussi très tôt, comme d’une autorité trop étroite pour rendre compte de ce qu’il observe dehors. En 1860, il quitte la ferme pour Madison, où il suit des cours à l’université du Wisconsin jusqu’en 1863, sans jamais obtenir de diplôme, davantage attiré par la botanique et la géologie que par un cursus complet.

L’accident qui a changé une vie

Pendant plusieurs années, Muir travaille comme ouvrier qualifié dans diverses usines du Midwest, où son talent pour la mécanique lui vaut des postes bien payés. En mars 1867, dans une fabrique de pièces de voiture à Indianapolis, une lime qu’il utilise pour régler une courroie de transmission lui échappe et lui transperce l’œil droit. Le choc nerveux fait perdre la vue aux deux yeux simultanément. Muir passe plusieurs semaines dans une chambre obscure, sans savoir s’il reverra un jour la lumière.

Quand la vue lui revient, environ un mois plus tard, il prend une décision qui structure tout le reste de sa vie : il ne retournera plus jamais travailler en usine, et consacrera son temps à observer ce que ses yeux lui permettent à nouveau de voir. Dès septembre 1867, il entreprend à pied un parcours d’environ 1600 kilométres depuis l’Indiana jusqu’au golfe du Mexique, dormant à la belle étoile et remplissant des carnets de croquis botaniques. Ce périple le mène ensuite, via Cuba et le Panama, jusqu’en Californie, où il débarque à San Francisco en mars 1868.

Portrait de John Muir vers 1863, jeune homme
John Muir vers 1863, quelques années avant l’accident qui lui coûte presque la vue. Crédit : Holt-Atherton Special Collections, University of the Pacific Library (domaine public).

L’été 1869, gardien de moutons dans la Sierra

À San Francisco, Muir cherche aussitôt une route vers l’intérieur des terres. Au printemps 1869, un éleveur nommé Pat Delaney lui propose d’accompagner un troupeau de près de deux mille moutons jusqu’aux pâturages d’altitude, en compagnie d’un berger irlandais, Billy, et d’un chien. Muir n’est pas engagé pour garder les bêtes : sa tâche réelle, informelle, consiste surtout à explorer les environs pendant que le troupeau paît, et à camper à proximité, entre la vallée du Tuolumne et les contreforts qui dominent Yosemite.

Chaque soir, à la lumière du feu de camp, il consigne ce qu’il a observé : le comportement d’un troupeau de mouflons, la formation d’une moraine glaciaire, la floraison d’une plante qu’il ne parvient pas à identifier. Ces carnets, révisés par Muir lui-même vers 1887 puis publiés en 1911, forment My First Summer in the Sierra. Le texte original, accessible aujourd’hui via le Projet Gutenberg, frappe par son mélange de rigueur d’observation naturaliste et d’élan quasi mystique : Muir y décrit la Sierra Nevada comme la Range of Light, la « chaîne de lumière », une expression restée depuis associée à la région.

Peinture de la vallée de Yosemite depuis Glacier Point, 1874
La vallée de Yosemite vue depuis Glacier Point, peinte par Carl Wilhelm Hahn en 1874, cinq ans après l’été que Muir y passe comme gardien de moutons. Crédit : Carl Wilhelm Hahn — Bridgeman Art Library (domaine public).

C’est durant cet été-là que Muir formule, sans le théoriser explicitement, une idée qui deviendra centrale dans la culture américaine : la nature sauvage n’a pas besoin d’être utile pour mériter d’être préservée. Une cascade, une prairie d’altitude ou une forêt de séquoias ont une valeur en elles-mêmes, indépendamment de tout usage agricole, minier ou touristique qu’on pourrait en tirer.

Des carnets à l’action politique

Muir ne reste pas un simple observateur retiré du monde. En 1871, il reçoit la visite du philosophe et essayiste Ralph Waldo Emerson, déjà célèbre, venu spécialement à Yosemite pour le rencontrer. Emerson repart impressionné, et cette rencontre contribue à faire connaître Muir dans les cercles intellectuels de la côte Est. À partir des années 1870, Muir publie régulièrement des articles dans des revues comme The Century Magazine, où il plaide activement pour la protection de Yosemite contre le surpâturage et l’exploitation forestière qui dégradent déjà la vallée.

Cette campagne porte ses fruits : en 1890, le Congrès américain crée le parc national de Yosemite. Deux ans plus tard, en mai 1892, Muir cofonde le Sierra Club à San Francisco avec un groupe de professeurs de Berkeley et de Stanford, et en devient le premier président, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort. L’association, toujours active aujourd’hui, se donne pour mission de préserver les espaces sauvages plutôt que de les gérer selon une logique de rendement, une ligne qui distingue explicitement Muir de nombreux responsables politiques de son époque.

Muir devient aussi, sur le tard, un auteur reconnu. Son premier livre, The Mountains of California, paraît en 1894, alors qu’il a cinquante-six ans. Suivent Our National Parks en 1901, puis The Yosemite en 1912. Deux autres textes, The Story of My Boyhood and Youth et Travels in Alaska, sont publiés juste après sa mort, en 1913 et 1915. Cette production tardive change la nature de son influence : Muir cesse d’être seulement un militant local de Californie pour devenir une référence nationale, lue dans tout le pays au moment même où le Congrès débat de la création de nouveaux parcs.

Un président sous la neige

La comparaison la plus parlante pour mesurer l’influence réelle de Muir passe par un épisode précis, largement documenté : en mai 1903, le président des États-Unis Theodore Roosevelt, lui-même chasseur et amateur de vie en plein air, demande à Muir de le guider personnellement dans Yosemite. Les deux hommes campent trois nuits, sans escorte officielle ni confort particulier. La première nuit se passe sous le Grizzly Giant, un séquoia géant de la Mariposa Grove, où Roosevelt dort à même le sol sous une quarantaine de couvertures de laine. La deuxième nuit, près de Sentinel Dome, une tempête de neige dépose près de treize centimètres de neige fraîche sur un manteau déjà épais.

Une photographie de ce voyage, prise sur Glacier Point et conservée aujourd’hui à la Library of Congress, montre les deux hommes debout devant le vide de la vallée. Roosevelt racontera plus tard que ces trois jours comptent parmi les plus marquants de sa vie. Peu après son retour à Washington, il engage un vaste programme de protection des terres fédérales : cinq nouveaux parcs nationaux, dix-huit monuments nationaux et plus de 90 millions d’hectares de forêts nationales seront créés sous sa présidence. Contrairement à un George Mallory, dont la légende repose sur une disparition sur l’Everest jamais élucidée, l’influence de Muir tient à quelque chose de plus concret et de vérifiable : des lois, des frontières de parcs, une institution toujours vivante.

Theodore Roosevelt et John Muir sur Glacier Point, Yosemite, 1903
Theodore Roosevelt et John Muir sur Glacier Point, Yosemite, en mai 1903. Crédit : Underwood & Underwood — Library of Congress (domaine public).

La défaite d’Hetch Hetchy

Muir ne remporte cependant pas toutes ses batailles, et sa dernière grande cause se solde par un échec cuisant. Dans les années 1900, la ville de San Francisco cherche à construire un barrage dans la vallée d’Hetch Hetchy, une gorge de granit à l’intérieur même du parc de Yosemite, pour alimenter la ville en eau potable. Muir s’y oppose avec la même énergie qu’il avait mise à défendre Yosemite trente ans plus tôt, mais il se heurte cette fois à un ancien allié devenu adversaire : Gifford Pinchot, premier directeur du Service des forêts américain, partisan d’une gestion utilitariste des terres publiques plutôt que d’une préservation intégrale.

Le débat entre les deux hommes cristallise durablement la scission entre deux courants de la protection de la nature aux États-Unis : le courant utilitariste de Pinchot, pour qui la nature doit d’abord servir l’homme de façon raisonnée, et le courant préservationniste de Muir, pour qui certains lieux doivent rester intouchés quel qu’en soit le coût. En 1913, le Congrès autorise finalement la construction du barrage. Muir meurt l’année suivante, le 24 décembre 1914, à Los Angeles, d’une pneumonie ; plusieurs de ses proches attribueront en partie son affaiblissement à l’amertume de cette défaite. Le débat sur Hetch Hetchy n’est d’ailleurs toujours pas clos : une association appelée Restore Hetch Hetchy milite aujourd’hui encore pour le démantèlement du barrage.

Ce que Muir laisse à la montagne d’aujourd’hui

Cette tension entre usage et préservation n’a rien d’américain ou de daté : elle traverse aussi les massifs européens, où les conflits autour de l’eau et des retenues collinaires dans les Alpes françaises reposent sur le même arbitrage que celui qui opposait Muir à Pinchot, entre ressource à exploiter et milieu à préserver. La différence tient à ce que Muir a laissé derrière lui une institution capable de porter ce débat dans la durée, le Sierra Club, plutôt qu’un simple souvenir.

L’idée que Muir a mise en mots dans ses carnets de 1869, celle d’une nature qui mérite d’être protégée pour elle-même et non pour son utilité, infuse aujourd’hui la manière dont beaucoup de randonneurs et d’alpinistes justifient leur attachement à la montagne. Elle a aussi ses limites : l’historiographie récente, notamment les travaux réunis par le National Park Service lui-même, rappelle que la création de Yosemite comme espace « vierge » a impliqué l’expulsion des populations amérindiennes Ahwahneechee qui y vivaient depuis des siècles, un aspect que Muir, homme de son temps, n’a jamais vraiment interrogé. Se souvenir de lui aujourd’hui suppose de garder les deux faces de cet héritage : une intuition écologique fondatrice, et l’angle mort social qui l’accompagnait. C’est aussi à cela que sert l’histoire de la manière dont on regarde et on raconte un massif de montagne : comprendre que le paysage qu’on croit naturel porte toujours une histoire humaine, parfois moins glorieuse que le récit qu’on en garde.

Sources et Références

  • John Muir, My First Summer in the Sierra, 1911, texte intégral disponible sur Project Gutenberg.
  • Donald Worster, A Passion for Nature: The Life of John Muir, Oxford University Press, 2008.
  • National Park Service, biographie et chronologie de John Muir, nps.gov/yose.
  • Sierra Club, John Muir Exhibit, sierraclub.org/john-muir-exhibit, pages consacrées à Gifford Pinchot et à Theodore Roosevelt.
  • Theodore Roosevelt Presidential Library, « Roosevelt and John Muir at Yosemite », trlibrary.com.
  • Library of Congress, fonds photographique du voyage de 1903 à Yosemite (Underwood & Underwood).