Peter Matthiessen, 1978 : « The Snow Leopard », le récit de son expédition de deux mois dans le Dolpo népalais, seul livre primé à la fois en fiction et en non-fiction aux États-Unis
En 1973, un écrivain américain qui vient de perdre sa femme part deux mois durant dans l’une des régions les plus reculées de l’Himalaya népalais, officiellement pour accompagner un biologiste sur les traces d’un mouton sauvage. Le livre qu’il en tire, publié en 1978, devient un classique absolu du récit de voyage, porté par une question que l’auteur ne résout jamais tout à fait : a-t-il vu, ou non, la panthère des neiges qui donne son titre à l’ouvrage ?
Un homme qui avait déjà vécu plusieurs vies
Peter Matthiessen naît le 22 mai 1927 à New York. Avant de devenir l’un des écrivains américains les plus respectés de sa génération, il mène une existence à plusieurs visages. Installé à Paris au début des années 1950, il travaille pour la Central Intelligence Agency tout en cofondant, en 1953, la prestigieuse revue littéraire The Paris Review aux côtés d’Harold L. Humes, Thomas Guinzburg, Donald Hall, Ben Morreale et George Plimpton. Matthiessen reconnaîtra lui-même, des décennies plus tard, avoir utilisé la revue comme couverture pour ses activités de renseignement, une révélation tardive qui a longtemps embarrassé certains de ses cofondateurs restés dans l’ignorance.
Romancier et naturaliste reconnu, Matthiessen a déjà publié plusieurs livres consacrés à la nature et aux peuples premiers lorsque survient, au début des années 1970, la mort de sa femme Deborah Love, emportée par un cancer. C’est dans ce deuil que prend racine le projet qui deviendra The Snow Leopard : une expédition qui doit autant à la science qu’à une forme de recherche spirituelle, dans un pays où Matthiessen n’a alors jamais mis les pieds.
Partir avec un naturaliste, chercher autre chose
Fin 1973, Matthiessen rejoint le biologiste de terrain George Schaller pour une expédition dans le Dolpo intérieur, une région reculée du nord-ouest du Népal, à la frontière tibétaine, restée fermée aux étrangers jusqu’à une date récente. L’objectif scientifique affiché de Schaller est précis : comparer le comportement reproducteur du bharal, ce mouton bleu de l’Himalaya, à celui des moutons domestiques nord-américains. En chemin, les deux hommes espèrent aussi apercevoir la panthère des neiges, un animal si rare et si discret qu’il n’avait été aperçu par des Occidentaux qu’à deux reprises au cours des vingt-cinq années précédentes.
Pour Matthiessen, cette expédition scientifique n’est qu’un prétexte logistique à une quête d’une tout autre nature. Pratiquant depuis peu le bouddhisme zen, il voit dans cette marche de plusieurs semaines vers le monastère de Shey, connu sous le nom de Monastère de Cristal, une occasion de mettre en pratique un enseignement encore théorique : celui du détachement face au désir et à l’attente d’un résultat. Le livre suit cette double ligne, le compte rendu naturaliste précis de Schaller en toile de fond, et la traversée intérieure de Matthiessen au premier plan.
Une région restée fermée au monde pendant des siècles
Le choix du Dolpo n’a rien d’anodin. Cette région himalayenne, culturellement et religieusement plus proche du Tibet que du reste du Népal, est restée coupée du monde extérieur pendant des siècles, protégée par des cols dépassant souvent 5 000 mètres et par une politique népalaise de restriction d’accès aux étrangers qui ne s’assouplit que très progressivement dans les années 1970. Les villages y vivent selon un calendrier agricole et religieux largement inchangé depuis des générations, rythmé par les monastères bouddhistes tibétains disséminés dans les hautes vallées, dont celui de Shey occupe une place particulière dans la cosmologie locale.
Pour Schaller, cette région isolée présente un intérêt scientifique de premier ordre : la faune himalayenne y a été relativement épargnée par la chasse et la pression humaine qui affectent déjà, au début des années 1970, une grande partie du sous-continent indien. Pour Matthiessen, c’est justement cet isolement, cette difficulté d’accès qui exige des semaines de marche avant même d’atteindre le cœur du Dolpo, qui donne tout son sens au projet : une quête qui se mérite par l’effort physique autant que par la disposition d’esprit.
Deux mois à ne pas voir ce qu’on cherche
Le récit, publié en 1978 chez Viking Press, suit dans le détail ces deux mois de marche à travers des cols de plus de 5 000 mètres, ponctués de tempêtes, de villages isolés et de rencontres avec les moines du monastère de Shey. Matthiessen y tient une forme de journal contemplatif, mêlant observations naturalistes, souvenirs de sa femme disparue et réflexions sur l’enseignement bouddhiste qu’il tente d’incorporer à sa propre existence, loin de tout confort occidental.
Le nœud du livre tient dans une question que Matthiessen laisse volontairement en suspens : ni lui ni Schaller ne croisent jamais directement la panthère des neiges au cours de l’expédition, malgré des indices répétés de sa présence, empreintes, proies dévorées, sentiment d’être observé. Loin d’être un échec narratif, cette absence devient le véritable sujet du livre. Matthiessen finit par comprendre, ou du moins par écrire qu’il comprend, qu’espérer voir l’animal était déjà une forme d’attachement contraire à l’enseignement qu’il était venu chercher dans ces montagnes. Le lecteur referme le livre sans jamais savoir avec certitude ce que l’auteur a réellement aperçu, ce qui a contribué, davantage qu’une observation confirmée n’aurait pu le faire, à la légende du texte.

Cette tension entre l’objectif annoncé et son issue incertaine traverse tout l’ouvrage sans jamais le priver de tension narrative. Matthiessen décrit avec une précision presque clinique les difficultés matérielles de l’expédition, portage, altitude, maladie, tout en laissant affleurer, chapitre après chapitre, le travail de deuil qu’il mène en silence depuis la mort de sa femme. Le livre alterne ainsi entre le compte rendu factuel d’une expédition naturaliste réelle et une méditation plus intime sur la perte, l’attachement et l’impermanence, deux registres que la tradition du récit de voyage occidental avait rarement mêlés avec autant de rigueur jusque-là.
Une autre voyageuse avait déjà cherché l’invisible à cette altitude
Cinquante ans avant que Matthiessen ne parte pour le Dolpo, une exploratrice française avait déjà fait de la quête spirituelle en haute altitude himalayenne le sujet de toute une vie. Alexandra David-Néel, née en 1868 près de Paris, s’était convertie au bouddhisme dès 1889 et avait passé plusieurs années, entre 1912 et 1916, à pratiquer des exercices de yoga tibétain à plus de 4 000 mètres d’altitude près du monastère de Lachen, au Sikkim. En 1924, déguisée en mendiante tibétaine aux côtés de son fils adoptif le lama Aphur Yongden, elle devient la première femme occidentale à pénétrer dans Lhassa, alors ville interdite aux étrangers, où elle se fond dans la foule des pèlerins venus pour la fête du Monlam.

David-Néel reste, en France comme dans le monde francophone, une figure autrement plus célèbre que Matthiessen, popularisée par des dizaines de rééditions de son récit Voyage d’une Parisienne à Lhassa et par son influence directe sur des auteurs de la Beat Generation comme Jack Kerouac et Allen Ginsberg. Les deux parcours, séparés par un demi-siècle, partagent pourtant la même intuition : la haute altitude himalayenne comme lieu privilégié pour chercher quelque chose que ni la science ni la religion ordinaire ne suffisent à nommer. Là où David-Néel a cherché la connaissance directe des pratiques tantriques tibétaines, Matthiessen a cherché, sans jamais vraiment la trouver au sens littéral, la preuve visible d’un animal devenu à ses yeux le symbole même de l’inaccessible.
Le seul écrivain primé des deux côtés du National Book Award
The Snow Leopard reçoit en 1979 le National Book Award dans la catégorie Contemporary Thought, puis à nouveau en 1980 dans la catégorie Nonfiction pour son édition de poche. Ce double couronnement, déjà rare, n’est pourtant pas ce qui rend le parcours de Matthiessen unique. En 2008, son roman Shadow Country, une trilogie remaniée en un seul volume consacrée à la vie du hors-la-loi américain Edgar Watson, remporte à son tour le National Book Award, cette fois dans la catégorie Fiction. Peter Matthiessen devient ainsi le seul écrivain de l’histoire de cette récompense américaine majeure à avoir été honoré à la fois pour une œuvre de fiction et pour une œuvre de non-fiction, un exploit qu’aucun autre auteur n’a égalé depuis.
Cette double reconnaissance, obtenue à trente ans d’écart, résume assez bien la trajectoire de Matthiessen : un écrivain capable de documenter le réel avec la rigueur d’un naturaliste tout en le racontant avec la liberté d’un romancier, sans jamais que l’un de ces deux registres ne prenne durablement le pas sur l’autre. Il meurt le 5 avril 2014 à Sagaponack, dans l’État de New York, après avoir reçu en 1984 la transmission du dharma du maître zen Bernard Glassman, devenant lui-même prêtre bouddhiste. Il donnera à son tour la transmission du dharma à trois de ses propres élèves, prolongeant jusqu’à la fin de sa vie cette pratique entamée sur les sentiers du Dolpo.
Peu d’écrivains américains du XXe siècle auront occupé un terrain aussi large : agent de renseignement puis cofondateur d’une revue littéraire devenue une référence mondiale, romancier salué par la critique, défenseur infatigable des espèces menacées et des droits des populations autochtones, et enfin prêtre zen ordonné. The Snow Leopard reste, dans cette trajectoire foisonnante, le livre où toutes ces facettes se rencontrent le plus directement, sans qu’aucune ne prenne le pas sur les autres.
Ce que ce livre a changé dans le regard porté sur l’Himalaya
The Snow Leopard a durablement façonné la manière dont la littérature occidentale raconte les hautes vallées himalayennes : moins comme un terrain de performance sportive que comme un espace où l’effort physique devient le support d’une interrogation intérieure. Le livre a aussi, de façon plus concrète, contribué à populariser l’existence de la panthère des neiges elle-même, longtemps considérée comme une créature quasi mythologique par le grand public occidental, à une époque où sa préservation ne mobilisait encore que quelques spécialistes.
Cet héritage littéraire se prolonge aujourd’hui dans un tourisme de trek qui, sur les sentiers du Dolpo et du massif de l’Annapurna, continue d’attirer des marcheurs venus chercher davantage qu’un simple col à franchir. Des organismes comme le Snow Leopard Trust travaillent aujourd’hui à la préservation de l’espèce dans l’ensemble de son aire de répartition himalayenne et centre-asiatique, un travail de terrain qui doit indirectement beaucoup à la notoriété que Matthiessen et Schaller ont donnée, chacun à leur manière, à cet animal resté longtemps invisible.

Relire The Snow Leopard aujourd’hui, dans un contexte où le trekking commercial a largement ouvert des régions autrefois inaccessibles comme le Dolpo, c’est aussi mesurer combien la difficulté d’accès qui structurait le projet de Matthiessen appartient déjà, en partie, à une époque révolue. Ce que le livre a préservé, en revanche, n’a pas pris une ride : la conviction qu’un objectif manqué peut parfois raconter davantage sur celui qui le poursuit qu’un objectif atteint.
Sources et Références
- Wikipédia (anglais), « The Snow Leopard » et « Peter Matthiessen »
- Peter Matthiessen, The Snow Leopard, Viking Press, 1978
- Wikipédia (anglais), « Alexandra David-Néel »
- National Book Foundation, palmarès des National Book Awards (catégories Nonfiction, Contemporary Thought et Fiction)
- Snow Leopard Trust, programmes de conservation de la panthère des neiges