René Daumal, 1952 (posthume) : « Le Mont Analogue », le roman inachevé sur une expédition vers une montagne invisible, devenu culte après sa mort
Le 21 mai 1944, René Daumal meurt de tuberculose à Paris, en plein milieu d’une phrase de son roman en cours d’écriture. Ce texte inachevé, publié huit ans plus tard, racontait l’expédition vers une montagne que personne n’avait jamais vue et que personne ne verrait jamais deux fois de la même façon. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des livres de montagne les plus singuliers du XXe siècle.
Un jeune homme pressé de sortir de lui-même
René Daumal naît le 16 mars 1908 à Boulzicourt, un petit village des Ardennes. Adolescent précoce et inquiet, il s’initie seul au sanskrit, dévore les Upanishads et les textes de la philosophie indienne bien avant d’avoir les moyens universitaires de les étudier sérieusement. Vers seize ou dix-sept ans, il mène sur lui-même des expériences risquées : il inhale à plusieurs reprises du tétrachlorure de carbone, un solvant qu’il utilisait par ailleurs pour naturaliser des insectes, dans le seul but de provoquer des états de conscience limites. Il en tirera la conviction, qui ne le quittera plus, que l’identité ordinaire d’un homme éveillé n’est ni unique ni complète.
En juin 1928, avec Roger Gilbert-Lecomte, Roger Vailland et quelques autres, il fonde le mouvement du Grand Jeu, une revue à l’ambition aussi poétique que métaphysique dont seuls trois numéros paraîtront, entre 1928 et 1930. L’aventure collective tourne court, les amitiés de jeunesse se déchirent, mais la question qui l’animait, comment sortir des limites ordinaires de la perception, ne le quitte pas. Le 9 novembre 1930, Daumal rencontre le peintre et pédagogue Alexandre de Salzmann, qui l’introduit dans l’orbite du maître spirituel Gueorgui Gurdjieff. Daumal ne croisera Gurdjieff lui-même qu’à six ou sept reprises, mais il pratique cet enseignement, centré sur le travail sur soi et l’attention, jusqu’à sa mort.

Une montagne pensée comme une expérience, pas comme un décor
C’est dans ce même mouvement, celui d’un homme qui cherche une voie de connaissance directe, que Daumal se tourne vers la haute montagne, qu’il pratique sérieusement dans les Alpes, en partie pour sa santé déjà fragile. Entre 1939 et sa mort en 1944, il travaille sur ce qui deviendra Le Mont Analogue, sous-titré « roman d’aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques ». Le texte suit une expédition menée par le mystérieux Père Sogol (Logos à l’envers) qui, à partir d’un raisonnement sur les champs de gravité, déduit l’existence d’une montagne bien plus haute que l’Everest, dissimulée sur un continent invisible du Pacifique Sud. Autour de lui s’embarquent un médecin alpiniste, un linguiste, une peintre américaine, deux frères autrichiens et le narrateur, accompagné de sa femme.
Le roman ne raconte pas une conquête héroïque mais un apprentissage collectif, avec ses propres règles logistiques : guides obligatoires, quotas de porteurs, réglementations écologiques sur cette montagne imaginaire, comme si Daumal avait voulu inventer, pour de bon, l’administration d’un massif sacré. L’objet le plus célèbre du livre est le « peradam », un cristal sphérique plus dur que le diamant et presque aussi transparent que l’air, invisible à quiconque ne le cherche pas avec un désir sincère, et qui constitue la seule monnaie reconnue par les guides de la montagne. Un objet qu’on ne peut ni voler ni acheter, seulement mériter par l’effort de le chercher.
Écrire une montagne qu’on ne peut pas dessiner sur une carte
Le pari littéraire de Daumal tient dans une contrainte qu’il s’impose lui-même : la montagne analogue existe, elle a une géographie, une faune, une flore, des peuplades descendant d’explorateurs disparus, mais elle demeure structurellement invisible à qui ne s’engage pas à la chercher. Cette invisibilité n’est pas un artifice fantastique gratuit, elle traduit une idée centrale de l’enseignement de Gurdjieff que Daumal pratiquait alors : la plupart des hommes traversent leur existence sans jamais vraiment se réveiller à ce qui les entoure, et seul un effort d’attention soutenu permet de voir ce qui, littéralement, se trouve déjà sous leurs yeux.
Le roman multiplie ainsi les détails d’apparence terre-à-terre, permis de circulation, taxes locales, statuts des porteurs, précisément pour ancrer cette expérience spirituelle dans une logistique aussi concrète que celle d’une vraie expédition himalayenne de l’époque. Cette tension entre le mysticisme du projet et la précision presque bureaucratique de son exécution distingue Le Mont Analogue de la plupart des récits ésotériques contemporains, et explique en partie pourquoi le livre a aussi été lu et aimé par des alpinistes peu portés sur la métaphysique.
Une phrase coupée en deux par la mort
Daumal travaille sur son manuscrit jusqu’au bout, alors que la tuberculose, aggravée par ses expériences de jeunesse et des années de santé fragile, le cloue au lit début mai 1944. Il meurt le 21 mai 1944 dans son appartement de la rue Monticelli, près de la porte d’Orléans à Paris, en laissant le texte inachevé au beau milieu d’une phrase du cinquième chapitre. Le roman devait en compter sept ; le septième, resté à l’état de titre, devait s’appeler « Et vous, que cherchez-vous ? ». Le livre paraît finalement chez Gallimard en mars 1952, huit ans après la mort de son auteur, avec une préface d’André Rolland de Renéville et une postface de Véra Daumal, sa femme, qui a choisi de le publier tel quel, phrase interrompue comprise, plutôt que de l’achever à sa place ou de le laisser dans un tiroir.

Cette interruption brutale, loin d’affaiblir le texte, est devenue une part de sa légende : un livre sur une ascension qui ne montre jamais le sommet, écrit par un homme qui n’a lui-même jamais atteint la fin de son propre récit. Peu d’œuvres de la littérature de montagne portent une cohérence aussi totale entre leur sujet et leur propre histoire éditoriale.
Une autre montagne, gravie pour de vrai en 1492
Aucune source ne confirme que Daumal se soit inspiré d’un lieu réel précis pour dessiner sa montagne invisible. Mais le parallèle avec un épisode bien réel de l’histoire alpine reste frappant. En 1492, sur ordre du roi Charles VIII, le militaire Antoine de Ville, seigneur de Domjulien et de Beaupré, parvient au sommet du Mont Aiguille, un piton calcaire du Vercors aux parois verticales que personne n’avait jamais gravi et que la légende locale jugeait inaccessible aux hommes. À l’aide d’échelles et d’un matériel de siège habituellement réservé aux fortifications, Antoine de Ville et ses compagnons atteignent un sommet resté, pendant des décennies, unique en son genre : cette ascension est aujourd’hui considérée par de nombreux historiens de l’alpinisme comme la toute première escalade documentée de l’histoire occidentale, bien avant que le mot « alpinisme » n’existe.

Le Mont Aiguille et le Mont Analogue n’ont rien en commun sur le plan des faits : l’un est une falaise du Trièves parfaitement cartographiée, l’autre une pure invention littéraire. Mais les deux partagent un même ressort narratif, une montagne que l’opinion commune déclare hors de portée, jusqu’à ce qu’une méthode, échelles de siège pour l’un, raisonnement mathématique pour l’autre, la rende soudain accessible à ceux qui s’y engagent avec sérieux. Antoine de Ville a eu son roi pour commanditaire et son nom gravé dans l’histoire officielle de l’alpinisme ; Daumal, mort inconnu du grand public, a dû attendre des décennies pour que son propre sommet trouve ses lecteurs.
D’un cercle de lecteurs confidentiel à une référence culte
Le Mont Analogue met du temps à trouver son public. Sa première traduction anglaise ne paraît qu’en 1959, sept ans après l’édition française. Le livre irrigue pourtant, souvent de façon souterraine, une partie de la culture contrarienne des décennies suivantes : le réalisateur chilien Alejandro Jodorowsky s’en inspire partiellement pour son film La Montagne sacrée en 1973, la chanteuse Patti Smith et le Soundwalk Collective lui consacrent un album intitulé Peradam en 2020, et l’écrivaine Ruth Ozeki y fait référence dans son roman Munie d’une histoire (A Tale for the Time Being) en 2013. Le musicien John Zorn a lui aussi enregistré un disque portant le même titre.
Cette trajectoire, celle d’un texte confidentiel devenu référence transmise de lecteur à lecteur plutôt qu’imposée par un grand succès de librairie, rappelle que la littérature de montagne ne se limite pas aux récits d’expédition et de records. Comme certains textes de Samivel sur l’imaginaire des cimes, le roman de Daumal appartient à une tradition où la montagne sert avant tout de moyen pour interroger la condition humaine, davantage que de terrain de performance.
Ce que le livre laisse à l’alpinisme d’aujourd’hui
Au-delà de son inachèvement devenu mythique, Le Mont Analogue a légué à l’imaginaire de la montagne une poignée d’idées qui continuent de circuler bien au-delà du cercle de ses lecteurs. La plus connue tient dans une règle simple que Daumal fait énoncer à ses personnages : quand on gravit une paroi difficile, il faut toujours regarder plus haut pour se souvenir du chemin de la descente, et se rappeler qu’un sommet n’a de sens que rapporté à la vallée d’où l’on est parti. Cette idée, qu’on ne conquiert jamais une montagne seul ni pour soi seul, résonne directement avec l’éthique de cordée que continuent d’enseigner aujourd’hui des organismes comme l’École nationale de ski et d’alpinisme : personne n’avance en haute montagne sans un lien, visible ou non, avec ceux qui montent et ceux qui restent en bas.
Le Mont Analogue n’a jamais prétendu être un guide technique, mais il reste l’un des rares textes à avoir posé, dès les années 1940, une question que l’alpinisme contemporain, confronté à la sur-fréquentation de certains sommets et à la marchandisation de l’exploit, continue de se poser sans toujours trouver de réponse simple : pourquoi grimpe-t-on, une fois qu’on a écarté la seule idée d’arriver en haut ?
Il y a une forme de justice discrète dans le fait qu’un livre sur une montagne qui ne se laisse voir qu’à ceux qui la cherchent avec sincérité ait lui-même mis des décennies à trouver ses lecteurs. Daumal n’a jamais connu ni le succès ni même la simple publication de son dernier texte ; l’essentiel de sa reconnaissance littéraire lui est venu après coup, portée par des générations de lecteurs qui n’avaient jamais entendu parler du Grand Jeu ni de Gurdjieff. Ce décalage entre le moment de l’écriture et celui de la reconnaissance est peut-être, au fond, le trait le plus alpin de toute cette histoire : certaines cordées n’arrivent au sommet que longtemps après que celui qui a ouvert la voie a lui-même renoncé à le voir.
Sources et Références
- Wikipédia (français et anglais), « Le Mont Analogue » et « René Daumal »
- Gallimard, Le Mont Analogue, édition de 1952, préface d’André Rolland de Renéville, postface de Véra Daumal
- En attendant Nadeau, « Le Mont Analogue : ascensions initiatiques de René Daumal »
- The Culturium, « René Daumal: Mount Analogue »
- American Alpine Club Publications, « The Story of Mont Aiguille »
- Explorersweb, « Earliest-Known Rock Climb Stood Unrepeated for Centuries »