La Guerre Blanche, 1915-1918 : sur le front des Dolomites, les avalanches et le froid ont tué presque autant de soldats que les combats

Entre 1915 et 1918, l’Italie et l’Autriche-Hongrie se sont affrontées à plus de 3 000 mètres d’altitude, dans les Dolomites et le massif de l’Ortles-Cevedale. Les livres d’histoire retiennent Verdun et la Somme, rarement ce front-là. Pourtant, sur les 150 000 hommes morts dans les Alpes pendant cette guerre, deux tiers n’ont jamais reçu une seule balle : ils sont morts de froid, de chute ou ensevelis sous la neige.

Un front que personne n’avait prévu

Quand l’Italie entre en guerre aux côtés de la Triple-Entente le 24 mai 1915, l’état-major italien du général Luigi Cadorna imagine une percée rapide vers Trente et Trieste, encore possessions austro-hongroises. La réalité du terrain en décide autrement. Sur près de 650 kilomètres, la frontière suit la ligne de crête des Alpes orientales : les Dolomites, l’Ortles-Cevedale, l’Adamello. Les deux armées se retrouvent à devoir tenir des positions à 3 000, 3 500, parfois plus de 3 900 mètres, sur des sommets où aucune armée n’avait jamais combattu de façon prolongée.

Illustration de la bataille du glacier de Presena, 9 juin 1915
La bataille du glacier de Presena et du Passo Paradiso, le 9 juin 1915, gravure de Hans Bertle. Crédit : Illustrierte Geschichte des Weltkrieges — Wikimedia Commons (domaine public).

Ce théâtre prend le nom de Guerra Bianca, la Guerre Blanche, par opposition aux plaines et collines du front de l’Isonzo plus au sud. Les soldats italiens, souvent originaires de plaine ou du sud du pays, découvrent l’altitude en même temps que le combat. Face à eux, les Kaiserschützen autrichiens, troupes de montagne recrutées au Tyrol, connaissent mieux le terrain mais souffrent des mêmes conditions extrêmes. Les deux camps doivent réinventer une grammaire militaire entière : comment creuser une tranchée dans le roc ou la glace, comment ravitailler une position accessible seulement par une paroi, comment simplement survivre à une nuit à moins 30 degrés.

Vivre et combattre à plus de 3 000 mètres

Le Corno di Cavento, dans le massif de l’Adamello, culmine à 3 402 mètres et devient dès avril 1916 l’un des points les plus disputés du front. L’un de ses défenseurs, le lieutenant autrichien Felix Hecht von Eleda, un Viennois de 23 ans, prend le commandement de la position en février 1917 et y meurt le 15 juin de la même année. En face, le capitaine italien Fabrizio Battanta, surnommé le « bandit du Cavento », mène des raids incessants sur ces positions gelées. Plus au nord, sur le Monte Vioz, la Punta Linke atteint 3 632 mètres ; les Autrichiens y construisent un téléphérique pour ravitailler une garnison qui, sans lui, n’aurait tenu que quelques semaines.

Le sommet le plus haut jamais tenu de façon permanente reste celui de l’Ortles, à 3 905 mètres : les troupes autrichiennes y installent une pièce d’artillerie et un poste de guet, ravitaillés par un réseau de câbles et de sentiers taillés dans la glace. Une photographie officielle de la presse de guerre austro-hongroise, prise en juillet 1916, montre la garnison de ce poste sommital posant devant l’entrée de son abri enterré. On y voit des hommes emmitouflés, adossés à une paroi de neige tassée, l’air moins martial que simplement épuisé par l’altitude. C’est cette image, plus que n’importe quel récit de bataille, qui donne la mesure du quotidien de la Guerre Blanche : tenir, avant même de combattre.

La Cité de Glace de la Marmolada

Sur la Marmolada, point culminant des Dolomites à 3 343 mètres, le front sépare littéralement le glacier en deux. À partir de 1916, sur l’initiative du lieutenant autrichien Leo Handl, les troupes creusent des galeries directement dans la glace du versant nord. Le réseau prend de l’ampleur mois après mois : dix mois après le début des travaux, les tunnels s’étendent sur environ 12 kilomètres et peuvent loger jusqu’à 200 soldats. On y trouve des dortoirs, des cuisines, des dépôts de munitions et même une chapelle taillés dans la roche de glace. Les Autrichiens la surnomment l’Eisstadt, la Cité de Glace.

Position austro-hongroise sur la Marmolada, vue vers le Col di Lana, septembre 1917
Vue depuis une position austro-hongroise sur la Marmolada vers le Col di Lana et la Tofana, le 15 septembre 1917. Crédit : K.u.k. Kriegspressequartier, Lichtbildstelle Wien — Wikimedia Commons (domaine public).

Cette architecture souterraine protège les hommes du feu ennemi, mais aussi du froid et, en théorie, des avalanches. En pratique, la glace bouge : les galeries se déforment au rythme de l’écoulement du glacier, obligeant les soldats à les retailler en permanence. La Cité de Glace est finalement abandonnée en novembre 1917, quand le front se déplace après la défaite italienne de Caporetto. Ce que la fonte du glacier a rendu à l’air libre depuis, des générations plus tard, ce sont des tunnels effondrés, des objets du quotidien et, par endroits, des corps de soldats parfaitement conservés par la glace.

Le Vendredi Blanc

L’hiver 1916 est l’un des plus enneigés du siècle sur les Alpes orientales : jusqu’à 8 à 12 mètres de neige s’accumulent sur certains versants, trois fois la moyenne annuelle. Les deux armées le savent, et savent aussi qu’un tir d’artillerie suffit parfois à déclencher une coulée sur une pente déjà instable. Certains officiers ordonnent malgré tout de tirer sur les pentes tenues par l’ennemi, dans l’espoir explicite de provoquer des avalanches meurtrières.

Le 13 décembre 1916, au petit matin, une masse de plus de 200 000 tonnes de neige et de glace se détache du versant nord de la Marmolada et s’abat sur le hameau de baraquements de Gran Poz, où loge le 1er bataillon du régiment de chasseurs impériaux Kaiserschützen n°III. Sur les 321 hommes présents, 270 sont ensevelis vivants ; seuls 40 corps seront jamais retrouvés. Le capitaine Rudolf Schmid, qui commandait la position et avait demandé en vain l’autorisation d’évacuer avant la catastrophe, survit à la coulée. Sa demande avait été refusée par le maréchal-lieutenant Ludwig Goiginger.

Gran Poz n’est que le point le plus documenté d’une journée bien plus vaste. Ce 13 décembre 1916, resté dans la mémoire locale comme le « Vendredi Blanc » alors qu’il tombait en réalité un mercredi, des dizaines d’avalanches frappent simultanément l’ensemble du front alpin, des Dolomites au Lagorai. La 7e division Alpini italienne perd elle aussi des hommes la même nuit, dans ses propres baraquements de montagne. Les estimations du nombre total de morts ce jour-là varient fortement selon les sources, entre environ 2 000 et plusieurs milliers de soldats et quelques dizaines de civils, signe que personne, sur le moment, n’a pu ou voulu tenir un compte exact d’une catastrophe aussi dispersée. Sur l’ensemble du mois de décembre 1916, les avalanches auraient fait près de 10 000 morts sur les deux camps confondus.

Survivre avant de combattre

Sur ce front, l’ennemi le plus constant n’est pas toujours celui d’en face. Le froid tue par engelure et par hypothermie, souvent après des heures de garde immobile dans un poste d’observation battu par le vent. Le manque d’oxygène et la fatigue accumulée à haute altitude affaiblissent des organismes déjà mal nourris, ravitaillés par des convois de mulets puis de porteurs quand le terrain devient trop raide pour les bêtes. Les avalanches ne sont qu’une des formes, la plus spectaculaire, d’une hostilité de tous les instants : chutes de pierres provoquées par le dégel, crevasses masquées par une neige fraîche, gelures qui immobilisent un bataillon entier sans qu’un seul coup de feu n’ait été tiré.

Les deux armées ont dû improviser un équipement que rien, avant 1915, n’avait jamais testé à cette échelle : crampons, cordes fixes, tenues blanches de camouflage sur la neige, lunettes contre la cécité des neiges. Des unités entières de guides de montagne, réquisitionnés dans leur vie civile, encadrent des soldats qui n’avaient parfois jamais vu un glacier avant leur mobilisation. C’est aussi sur ce front que l’alpinisme militaire moderne prend forme, avec ses techniques de progression encordée et de secours en crevasse qui seront reprises plus tard par les corps de secours civils.

Un front que l’histoire a mis à l’écart

La Guerre Blanche n’a jamais eu son Verdun. Aucune bataille alpine n’a produit, en un seul assaut, un nombre de morts comparable aux 300 000 victimes de la bataille de Verdun sur le front occidental à la même époque. C’est précisément ce qui l’a effacée des mémoires collectives : pas de choc unique et massif à commémorer, mais une usure continue, dispersée sur des centaines de positions minuscules perchées sur des arêtes que la plupart des livres d’histoire ne nomment même pas. Le froid, l’altitude et la neige ont tué ici avec la même régularité qu’un bombardement, mais sans offrir de récit facile à raconter.

Cette asymétrie du souvenir dit quelque chose d’assez juste sur la manière dont on écrit l’histoire militaire : on retient les fronts qui produisent des cartes postales de tranchées et des vers de poètes, plus rarement ceux qui exigent d’expliquer d’abord la météorologie de haute montagne pour être compris. Sur les pentes de l’Adamello comme sur celles de la Marmolada, la difficulté du terrain a fini par devenir, presque littéralement, l’ennemi principal des deux armées à la fois.

Ce qu’il reste, et ce que cela a changé

La fonte des glaciers alpins, accélérée depuis plusieurs décennies, restitue régulièrement des vestiges de ce front oublié : équipements, munitions, et parfois des corps encore identifiables, comme ceux de deux soldats austro-hongrois d’à peine 18 ans retrouvés sur le glacier de l’Adamello en 2012. Le musée de la Grande Guerre de la Marmolada, au col de Fedaia, et le musée de la Guerra Bianca à Spiazzo, dans l’Adamello, conservent ce qui a pu être récupéré sur le terrain : obusiers autrichiens, outils de tranchée, traîneaux de ravitaillement.

Obusier autrichien exposé au Museo della Guerra Bianca
Un obusier de montagne austro-hongrois de la Première Guerre mondiale, conservé au Museo della Guerra Bianca in Adamello, à Spiazzo. Crédit : Bramfab — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

L’alpiniste sud-tyrolien Reinhold Messner, qui a grandi dans les montagnes de l’Ortles, a consacré l’un des six musées de son réseau Messner Mountain Museum, celui de Solda, à l’univers de glace et de cristal de ce massif où s’est joué une partie de la Guerre Blanche. Plus largement, ce front a laissé un héritage technique concret : les méthodes de prévision et de gestion du risque d’avalanche, quasiment inexistantes en 1916, se sont développées en bonne partie à partir des retours d’expérience de cette guerre, avant d’irriguer les services de secours en montagne civils du XXe siècle, dont les structures fédérales françaises de montagne portent aujourd’hui l’héritage. Le constat qui a coûté le plus de vies humaines entre 1915 et 1918, à savoir qu’une pente chargée de neige est une menace au moins aussi sérieuse qu’un ennemi armé, reste une évidence de base pour tout alpiniste ou skieur de randonnée contemporain.

Le front s’est déplacé une dernière fois après la déroute italienne de Caporetto, en octobre-novembre 1917, quand l’armée austro-hongroise et ses alliés allemands percent plus au sud et forcent un repli général. Les positions des Dolomites et de l’Adamello, tenues au prix de tant d’hommes pendant plus de deux ans, sont abandonnées en quelques semaines, avant que le front ne se stabilise à nouveau sur le fleuve Piave. La Guerre Blanche s’achève avec la capitulation austro-hongroise de novembre 1918, sans qu’aucune des deux armées n’ait jamais véritablement percé les lignes de l’autre en haute montagne : trois ans d’un effort humain considérable, pour un résultat militaire quasiment nul sur ce théâtre précis.

Sources et Références

  • Wikipedia, « White Friday (1916) » et « White War »
  • National Geographic, « A Century Later, Relics Emerge From a War Frozen in Time »
  • Musée de la Grande Guerre de la Marmolada (museomarmoladagrandeguerra.com), section « The Ice City »
  • Museo della Guerra Bianca in Adamello, Spiazzo (Trentin)
  • Società Storica per la Guerra Bianca (guerrabianca.it)
  • Lo Scarpone (Club Alpino Italiano), « La tragedia della Marmolada : la terribile neve del 1916 »
  • ANSA, « Grande Guerra: centenario valanghe killer sulle Dolomiti »