La Face Nord du Dru, 1935 : L’obsession de Pierre Allain et Raymond Leininger qui a ouvert l’ère du sixième degré

Certaines parois ne se déchiffrent pas, elles s’écoutent. On y entend le murmure des pionniers, le fracas des séracs et le silence écrasant de l’engagement. La face nord du Dru est de celles-ci. Avant 1935, elle n’était qu’un fantasme vertical, une chimère de granit sombre dominant la Mer de Glace. Il a fallu l’obsession tranquille de deux hommes, Pierre Allain et Raymond Leininger, pour transformer ce défi en une page fondatrice de l’alpinisme. Le récit de la première ascension de la Face Nord du Dru n’est pas seulement une histoire de courage ; c’est l’acte de naissance de l’alpinisme moderne de très haute difficulté, une aventure où l’ingéniosité a supplanté la force brute.

Le Dru, une sentinelle de granit au-dessus de Chamonix

Il est impossible d’évoquer l’alpinisme dans le massif du Mont-Blanc, à l’instar de la voie normale du Mont-Blanc, sans s’arrêter sur la silhouette acérée des Drus. Le Grand Dru (3 754 m) et le Petit Dru (3 733 m), bien que modestes en altitude absolue face à leurs voisins de 4 000 mètres, imposent une présence quasi mystique. Leur face ouest, qui s’effondra en partie au fil des décennies, et surtout leur face nord, constituent des murs de près de mille mètres de hauteur, un granit protogine d’une qualité exceptionnelle, compact et fracturé. Avant les années 1930, la face nord du Petit Dru était considérée comme le parangon de l’infranchissable. Sa raideur soutenue, son apparence lisse et l’absence évidente de lignes de faiblesse la plaçaient hors du champ des possibles pour l’alpinisme de l’époque, encore largement tributaire des grandes rampes de neige et des itinéraires « logiques ». C’était un problème pour une autre génération, une barrière que l’on contemplait depuis le refuge de la Charpoua avec un mélange de fascination et de crainte respectueuse.

La montagne, dans l’imaginaire collectif de l’entre-deux-guerres, était encore un espace de conquête où l’on cherchait la voie la plus aisée vers un sommet vierge. Les « grands problèmes des Alpes » se concentraient sur les dernières cimes inviolées ou sur les grandes faces glaciaires comme celles des Grandes Jorasses ou de l’Eiger. S’attaquer frontalement à un mur de granit aussi pur et vertical que le Dru relevait d’une autre philosophie, une philosophie qui n’était pas encore née. Il fallait un changement de paradigme, une évolution mentale autant que technique pour oser seulement y penser. C’est dans ce contexte d’immobilisme apparent que germait, dans l’esprit de quelques visionnaires, l’idée que la difficulté pure, l’escalade pour le geste, pouvait devenir un objectif en soi.

Pierre Allain, l’artisan-grimpeur qui façonna l’avenir

Pour comprendre l’exploit de 1935, il faut d’abord comprendre l’homme qui en fut le principal architecte : Pierre Allain. Loin du stéréotype de l’alpiniste force de la nature, Allain était un intellectuel, un parisien, membre actif du fameux « groupe de Bleau ». Sur les blocs de la forêt de Fontainebleau, loin de la glace et de l’altitude, il développait avec ses compagnons une gestuelle nouvelle, une approche de l’escalade basée sur l’équilibre, la finesse et l’étude des mouvements. Cette pratique intensive du rocher pur était alors déconnectée de la « vraie » montagne pour la plupart des alpinistes. Pour Allain, elle en était la clé. Il comprit avant tout le monde que la maîtrise technique acquise sur des blocs de quelques mètres pouvait être transposée sur les plus grandes parois des Alpes.

Mais Allain n’était pas seulement un grimpeur d’exception, c’était un inventeur de génie. Frustré par les limitations du matériel de son temps, il mettait son esprit d’artisan au service de sa passion. Les lourdes chaussures à clous, inadaptées à l’escalade de friction sur le rocher ? Il créa les premiers chaussons d’escalade à semelle de feutre, puis de caoutchouc lisse, les fameuses « P.A. », ancêtres directs de nos chaussons modernes. Le froid mordant des bivouacs en altitude ? Il conçut et popularisa l’usage du sac de couchage en duvet, le « sac en plume d’oie », offrant une chaleur et une légèreté sans précédent. Il fut également l’un des premiers à systématiser l’usage du mousqueton, qu’il contribua à perfectionner, et à développer des techniques de rappel plus sûres. Chaque pièce de son équipement était pensée, optimisée pour un alpinisme plus audacieux et plus technique. L’ascension du Dru ne fut pas un coup de folie, mais l’aboutissement logique de cette démarche holistique où le grimpeur, son esprit et son matériel ne font qu’un.

Anatomie d’une première : l’ascension de la Face Nord du Dru

L’été 1935 fut marqué par une compétition feutrée entre les meilleures cordées de l’époque pour résoudre ce qui était devenu « le dernier grand problème » du massif. Plusieurs tentatives eurent lieu, notamment par la talentueuse cordée féminine Loulou Boulaz et Lucie Durand, mais toutes se heurtèrent à la complexité et à l’austérité de la face. Le 31 juillet, Pierre Allain et son compagnon de cordée Raymond Leininger, un alpiniste tout aussi solide et talentueux, quittent le refuge de la Charpoua. Leur matériel, révolutionnaire pour l’époque, nous semblerait aujourd’hui d’une précarité insensée : quelques pitons et mousquetons en acier, une corde de chanvre, des espadrilles et leurs fameux chaussons « P.A. » pour les passages clés.

La fissure qui changea tout

Après une approche et des premières longueurs complexes pour contourner le socle, la cordée arrive au pied du passage qui allait devenir légendaire : une fissure oblique, lisse et déversante, haute d’une quarantaine de mètres. C’est là que l’histoire bascule. Face à ce mur qui semble imprenable, Allain ne renonce pas. Utilisant une technique de coincement de genou et de main apprise à Bleau, il progresse centimètre par centimètre, plaçant ses quelques pitons avec une parcimonie dictée par le poids et la difficulté. Ce passage, aujourd’hui connu comme la « Fissure Allain » et coté 6a en escalade libre, représente un saut quantique. Pour la première fois dans une grande course alpine, une section d’escalade artificielle et de libre d’une difficulté extrême est franchie non comme un obstacle, mais comme le cœur même de la voie. C’est la naissance du sixième degré en haute montagne, une reconnaissance que la difficulté pure a désormais sa place dans le panthéon de l’alpinisme.

L’endurance et le bivouac

La suite de l’ascension est une longue et pénible bataille contre la fatigue et le froid. La paroi est immense, les manœuvres de corde sont lentes et l’itinéraire est à inventer. La nuit les surprend sur une minuscule vire, où ils s’installent pour un bivouac précaire mais rendu supportable par leur équipement en duvet. Ce bivouac en pleine paroi, aujourd’hui une pratique courante, était alors un engagement total, une rupture avec la tradition qui voulait que l’on rejoigne un refuge ou la vallée chaque soir. C’était l’acceptation de vivre au rythme de la montagne, de s’immerger dans sa verticalité pendant plusieurs jours. Le lendemain, 1er août, après de nouvelles heures d’une escalade exigeante, ils débouchent enfin sur l’arête sommitale, puis atteignent le sommet du Petit Dru. La victoire est discrète, sans emphase. L’important n’était pas tant le sommet que le chemin parcouru, la ligne tracée, le problème résolu.

La portée historique : l’avènement d’un nouvel alpinisme

La première de la face nord du Dru est bien plus qu’une simple ligne dans le grand livre des conquêtes alpines. Elle marque une rupture fondamentale. Avant 1935, la difficulté était subie ; après, elle est recherchée. L’exploit d’Allain et Leininger démontre que les parois les plus raides et les plus lisses ne sont plus des sanctuaires inviolables. Il ouvre la voie à l’escalade « artificielle », où le piton n’est plus seulement un point d’assurance mais peut devenir un point de progression. Cette nouvelle éthique, parfois débattue, permettra de résoudre les derniers grands défis des Alpes, comme la face nord des Grandes Jorasses par la voie Walker (1938) ou celle de l’Eiger (1938). Elle a fourni à des générations d’alpinistes, de Walter Bonatti à René Desmaison, les outils conceptuels et techniques pour repousser toujours plus loin les limites de l’impossible.

Cet héritage est aussi celui de l’innovation matérielle. En prouvant l’efficacité de ses créations dans la plus exigeante des arènes, Pierre Allain a définitivement ancré la recherche et le développement au cœur de la pratique. Des marques comme Petzl ou Grivel sont les lointaines héritières de cette philosophie de l’artisan-grimpeur qui adapte son outil à ses rêves. La performance en alpinisme, nous enseigne cette ascension, est une alchimie complexe entre la préparation physique, la force mentale, l’audace et l’intelligence matérielle. Omettre l’un de ces éléments, c’est se condamner à regarder les parois du bas.

Le Dru aujourd’hui, un héritage vivant et fragile

Près d’un siècle plus tard, que reste-t-il de cette épopée ? La « Voie Allain-Leininger » est devenue une grande classique, parcourue des centaines de fois. Cependant, le Dru lui-même a changé. D’énormes éboulements, notamment en 1997, 2005 et 2011, ont profondément modifié la face ouest et rappelé l’impermanence de la montagne, illustrant parfaitement le grand paradoxe blanc de nos sommets. La face nord, bien que touchée, a conservé sa ligne historique. La gravir aujourd’hui, avec le confort du matériel moderne, des cordes dynamiques et des prévisions météorologiques fiables, reste une entreprise sérieuse. Mais le faire, c’est aussi effectuer un pèlerinage. C’est poser ses mains sur les mêmes prises de granit rugueux, c’est sentir dans le silence de la paroi l’écho de l’audace de deux hommes qui, avec presque rien, ont ouvert un monde de possibles. La Face Nord du Dru demeure un monument, non seulement à la gloire de ses ouvreurs, mais à l’esprit humain capable de transformer une obsession en héritage universel, un mur de peur en une ligne de vie.

Sources et Références

  • Allain, P. (1937). Alpinisme et Compétition. Éditions Arthaud.
  • CASSIN, R. (2015). Le sixième degré, la voie de l’excellence en alpinisme. Publié par la Fédération Internationale d’Escalade et d’Alpinisme (UIAA).
  • Gautrat, J. (2009). Les Drus et la Verte : un siècle d’alpinisme. Éditions Guérin.
  • Archives du Club Alpin Français (CAF), Section de Chamonix, « Rapports d’ascensions remarquables, 1930-1940 ».