La Conquête du Dom, 1858 : La bataille secrète pour le plus haut sommet de Suisse
Il y a des sommets qui sont des trophées, convoités par une élite internationale avide de premières. Et puis il y a ceux qui sont des affaires de cœur, des dialogues silencieux entre une montagne et les hommes de sa vallée. L’histoire méconnue de la première ascension du Dom des Mischabel, plus haut sommet entièrement suisse, appartient à cette seconde catégorie. Loin des salons feutrés de l’Alpine Club londonien, c’est l’épopée d’un prêtre-géographe et de guides locaux qui, en 1858, ont affirmé que la conquête des cimes était aussi une affaire de fierté et de connaissance intime du terrain. Un récit qui rend aux Alpes leur âme populaire, à l’instar de l’exploit de Marie Paradis, première femme au sommet du Mont-Blanc.
Le Dom, une forteresse au cœur du Valais
Avant d’être un objectif, le Dom est une présence. Culminant à 4 545 mètres, il n’est pas un pic isolé mais le point d’orgue du massif des Mischabel, cette couronne de géants qui sépare la vallée de Saas de celle de Zermatt. Son nom lui-même, signifiant « cathédrale » en allemand, évoque sa stature imposante, sa verticalité presque divine. Pour les habitants de Saas-Grund ou Saas-Fee, il était le mur du monde, une barrière de roc et de glace dont les humeurs dictaient le temps et inspiraient le respect, sinon la crainte. La montagne n’était pas un terrain de jeu ; elle était une entité puissante, source de légendes et de dangers bien réels.
Sa structure est une invitation à l’humilité. L’approche est longue, complexe. Ses versants sont bardés de glaciers tourmentés, comme le Festigletscher ou le Hohberggletscher, véritables labyrinthes de crevasses et de séracs. Contrairement à une traversée du Cervin dont la silhouette est une évidence, le Dom se cache, ne se révélant qu’au terme d’un engagement profond. Au milieu du XIXe siècle, alors que l’alpinisme naissant jetait son dévolu sur les cimes les plus évidentes, le Dom restait une énigme. Sa face nord, une muraille de plus de 600 mètres, et ses arêtes acérées semblaient inviolables. Il fallait une audace et une connaissance du terrain hors du commun pour ne serait-ce qu’imaginer une voie vers son sommet.
L’Âge d’Or de l’Alpinisme : une lecture anglaise ?
Pour comprendre la portée de l’exploit de 1858, il faut le replacer dans son contexte. Nous sommes en plein « Golden Age » de l’alpinisme. Une période, s’étalant grosso modo de 1854 à 1865, marquée par une frénésie de premières ascensions dans les Alpes. Le moteur de cette conquête est quasi exclusivement britannique. Des gentlemen fortunés, membres de l’aristocratie ou de la haute bourgeoisie, profitent de la révolution industrielle pour s’offrir des étés alpins. Ils engagent les meilleurs guides locaux, suisses ou chamoniards, et transforment la haute montagne en un terrain de compétition et de prestige social. Des noms comme Alfred Wills, John Tyndall ou Edward Whymper deviennent des légendes, leurs exploits étant abondamment relatés dans les publications de l’Alpine Club de Londres, fondé en 1857.
Cette vision, si elle a le mérite de la clarté, occulte une réalité plus complexe. Sur le terrain, loin des récits officiels, des alpinistes locaux, chasseurs, cristalliers ou savants, parcouraient la montagne depuis des siècles. Leur approche était différente : moins compétitive, plus utilitaire ou scientifique. Ils ne cherchaient pas la « première » pour la gloire, mais pour cartographier un territoire, pour comprendre la glaciologie ou simplement par une curiosité née d’une vie passée à l’ombre des sommets. L’ascension du Dom s’inscrit précisément dans cette contre-histoire, celle d’un alpinisme autochtone, savant et discret, qui n’avait pas besoin de la validation de Londres pour exister.
Josef-Anton Berchtold, le prêtre qui défiait les cimes
L’initiateur de cette conquête n’est pas un lord anglais en vacances, mais l’abbé Josef-Anton Berchtold. Né en 1780, il est une figure fascinante du Valais de l’époque. Curé de la paroisse de Randa, au pied du Dom, il est bien plus qu’un homme d’Église. C’est un esprit éclairé, un scientifique passionné de topographie et de géodésie. Son ambition n’est pas la gloire sportive, mais la connaissance. Depuis des années, il arpente les montagnes de sa région pour établir des cartes d’une précision inégalée, utilisant des instruments de mesure pour trianguler les sommets et comprendre la géographie complexe du massif des Mischabel. Pour lui, le sommet du Dom n’est pas un trophée, c’est un point de vue ultime, le poste d’observation parfait pour achever son grand œuvre cartographique du canton du Valais.
Berchtold n’est pas un athlète au sens moderne, mais il possède une endurance et une connaissance du milieu exceptionnelles. Il sait lire la glace, anticiper les chutes de pierres, trouver le passage le plus sûr dans un chaos de séracs. Il incarne cet alpinisme des origines, où la force physique est subordonnée à l’intelligence du terrain et à la patience. Pour mener à bien son projet, il ne s’entoure pas de guides célèbres et chèrement payés, mais d’hommes de sa vallée, des paysans-guides pour qui la montagne est le quotidien : Hieronymus Brantschen, Joseph-Anton et Franz-Josef Imboden. Leur cordée n’est pas celle d’un client et de ses employés, mais celle d’une communauté unie par un même objectif et une même culture alpine.
La première ascension du Dom : Récit d’une ambition locale
L’entreprise est méticuleusement préparée, loin de l’improvisation de certaines expéditions de l’époque. Berchtold a étudié les versants, repéré les faiblesses de la forteresse. Il sait que la clé se trouve du côté ouest, via le glacier du Festi. C’est une voie logique mais audacieuse, qui demande de naviguer dans un glacier particulièrement crevassé avant de rejoindre l’arête nord-ouest. La confiance mutuelle au sein de la cordée est ici fondamentale, bien plus que l’exploit technique pur. Chaque homme connaît les capacités et les limites des autres.
La préparation : une affaire de savoir et de patience
Contrairement aux expéditions anglaises qui arrivaient souvent avec des certitudes et un équipement parfois inadapté, l’équipe de Berchtold procède avec méthode. Les jours précédant l’ascension sont consacrés à l’observation, à l’acclimatation et à la préparation du matériel rudimentaire : piolets longs en bois, souliers cloutés, cordes en chanvre. Leur avantage n’est pas technologique, il est cognitif. Ils connaissent les signes avant-coureurs du mauvais temps, la qualité de la neige selon l’heure, les ponts de neige les plus solides. C’est ce savoir ancestral, transmis de génération en génération dans la vallée de Saas, qui constitue leur principal atout face à l’altitude et aux dangers objectifs de la course.
L’approche par le Festigletscher : une voie audacieuse
Le départ se fait dans la nuit du 10 au 11 septembre 1858. La cordée remonte les pentes depuis Randa pour atteindre le Festigletscher. L’ambiance est à la concentration. Le silence n’est rompu que par le crissement des clous sur la glace et le souffle court des hommes. Le glacier est un monstre endormi. Ils doivent louvoyer entre des crevasses béantes, dont les lèvres bleutées trahissent une profondeur insondable. Hieronymus Brantschen, en tête, sonde la neige à chaque pas avec son piolet. La progression est lente, réfléchie. C’est un jeu d’échecs contre la montagne, où chaque mouvement doit être juste. Ils atteignent le Festijoch, le col qui leur ouvre l’accès à l’arête finale, alors que les premières lueurs du jour dessinent les contours des géants de Zermatt à l’horizon.
Le 11 septembre 1858 : l’heure de vérité
L’arête nord-ouest se dresse devant eux. L’air se fait plus vif, métallique. Le vent glacial mord les visages. L’altitude commence à peser sur les organismes. C’est là que la détermination de Berchtold, âgé de 78 ans, force l’admiration. Soutenu par ses compagnons, il progresse pas à pas. La pente se redresse, la fatigue s’accumule. Mais la vue devient grandiose, un panorama à 360 degrés sur l’ensemble des Alpes valaisannes, du Mont-Blanc au massif de la Bernina. Enfin, après des heures d’un effort acharné, la pente s’adoucit. Ils sont au sommet. Pas d’explosion de joie exubérante, mais un sentiment de plénitude et d’accomplissement. Berchtold peut enfin sortir ses instruments et procéder aux mesures qui étaient le but ultime de son entreprise. Ils ont vaincu le Dom, non pour la gloire, mais pour la connaissance et pour l’honneur de leur vallée.
Une victoire sans écho ? La portée d’un exploit oublié
Le retour dans la vallée se fait sans tambour ni trompette. L’exploit est connu localement, mais il ne franchit guère les frontières du canton. Pourquoi un tel silence médiatique, alors que la moindre première anglaise fait les gros titres à Londres ? Plusieurs raisons l’expliquent. D’abord, la cordée de Berchtold n’a pas cherché la publicité. Son objectif était scientifique, pas mondain. Ensuite, les canaux de communication de l’alpinisme étaient entièrement contrôlés par le monde anglo-saxon. Sans récit publié dans l’Alpine Journal, l’ascension n’existait tout simplement pas pour la communauté internationale. Il faudra attendre des décennies pour que les historiens de l’alpinisme, en épluchant les archives locales, redonnent à cet exploit la place qu’il mérite.
Cette discrétion ne doit pas masquer l’importance de l’événement. Cette ascension est un acte fondateur. Elle prouve que les guides et les alpinistes locaux possèdent une expertise qui égale, et parfois surpasse, celle des meilleurs professionnels de Chamonix ou de l’Oberland. Elle démontre qu’une autre forme d’alpinisme est possible, moins axée sur la performance pure et davantage sur la relation intime avec un territoire. Elle rappelle que l’histoire de la conquête des Alpes ne peut se résumer à une saga britannique, mais qu’elle est tissée d’une multitude de récits locaux, plus humbles mais tout aussi héroïques. Cet exploit a nourri une fierté immense et légitime au sein de la communauté des guides de la vallée de Saas, un héritage qui perdure encore aujourd’hui. L’alpinisme moderne, avec ses impératifs de sécurité et de formation, doit beaucoup à ces pionniers discrets, comme le rappellent les actions de la Fédération Internationale d’Alpinisme (UIAA) ou des fédérations nationales comme la FFCAM.
Sources et Références
- Club Alpin Suisse (CAS), « Les Alpes Valaisannes, Vol. 2 : De la Dent Blanche au col du Simplon », Éditions du CAS, 2010.
- Frison-Roche, Roger & Jouty, Sylvain, « Histoire de l’alpinisme », Éditions Arthaud, 2017.
- Gyr, D., « Pioniere der Alpen: Die Eroberung der Schweizer Hochalpen », Orell Füssli Verlag, 2013.