Eléonore Noll-Hasenclever : La superstar oubliée des Alpes, morte au sommet de sa gloire en 1914
Il est des spectres qui hantent les cimes, des noms murmurés par le vent qui balaye les arêtes. Celui d’Eléonore Noll-Hasenclever est de ceux-là. Figure quasi-mythique de l’âge d’or de l’alpinisme, cette femme défia les conventions et les parois les plus redoutables avec une grâce et une détermination qui forçaient l’admiration de ses pairs masculins. L’histoire se souvient pourtant à peine de cette pionnière, cette comète fauchée en pleine gloire sur les pentes du Weisshorn, quelques jours seulement avant que l’Europe ne bascule dans la folie guerrière. Rendre justice à la trajectoire fulgurante d’Eléonore Noll-Hasenclever, alpiniste d’exception, c’est exhumer un chapitre essentiel de notre héritage vertical, à l’instar de l’œuvre de Vittorio Sella.
L’éclosion d’une passion à contre-courant
Née en 1880 à Duisbourg dans une Allemagne wilhelminienne corsetée de principes bourgeois, rien ne prédestinait la jeune Eléonore à la liberté brute des hauteurs. À une époque où le rôle des femmes de sa classe sociale se cantonnait au foyer et aux salons, elle développe très tôt un appétit pour l’effort physique et les grands espaces. Son mariage avec l’homme d’affaires Johannes Noll lui offre la stabilité financière et, chose plus rare, une liberté d’action peu commune. C’est dans les Alpes autrichiennes, puis suisses, qu’elle découvre sa véritable vocation. Loin des mondanités, elle trouve dans l’ascèse de la montagne un langage qui lui parle, un dialogue direct avec le minéral et la glace où seules comptent la force, l’endurance et la clarté de jugement.
Sa progression est fulgurante. Elle n’est pas une simple « cliente » de guides, comme beaucoup de femmes alpinistes de son temps. Elle apprend la technique, étudie les itinéraires, participe activement aux décisions de la cordée. Elle s’acclimate à la discipline de fer de la haute altitude : le réveil dans le froid glacial du refuge, le poids du sac, le rythme lent et mesuré de la marche d’approche, puis la tension de la paroi. Elle forge un corps et un mental capables de rivaliser avec les meilleurs. Cette transformation n’est pas seulement physique, elle est philosophique. Eléonore Noll-Hasenclever s’émancipe des carcans de son temps, non par le discours politique, mais par l’action pure, par la conquête d’un territoire où le genre n’a plus cours face à l’immensité des forces telluriques.
Ses premiers compagnons de cordée, des guides renommés comme Alexander Burgener ou des amateurs éclairés, sont d’abord surpris, puis rapidement conquis. Ils découvrent une femme qui ne se plaint jamais, dont la résistance au froid et à la fatigue est exceptionnelle, et dont le coup de piolet est aussi sûr que celui d’un homme. Elle n’est plus une passagère, elle devient une partenaire, une véritable âme de la cordée. Cette reconnaissance par ses pairs, dans un milieu si exclusivement masculin, est sans doute sa première grande victoire, celle qui pave la voie à ses exploits futurs et qui fait d’elle bien plus qu’une curiosité : une véritable alpiniste.
La conquête des géants : un carnet de courses exceptionnel
Le palmarès d’Eléonore Noll-Hasenclever, constitué en une décennie à peine, est tout simplement vertigineux pour l’époque. Elle ne se contente pas des « voies normales » ; elle recherche la difficulté, l’élégance d’une arête, le défi d’une face encore peu parcourue. Son nom s’inscrit sur les plus grands sommets des Alpes, souvent par des itinéraires qui restent aujourd’hui des courses de référence. En 1906, elle gravit la Cima Piccola di Lavaredo, et enchaîne avec le Zinalrothorn, le Wellenkuppe et l’ascension du Cervin. Son agilité et sa lecture du rocher font merveille dans les Dolomites comme dans le Valais.
Mais c’est dans le massif du Mont-Blanc qu’elle entre véritablement dans la légende. Aux côtés du guide autrichien Gustav Feichtmayer et de son mari, elle réalise des ascensions qui marquent les esprits. Elle réussit la traversée des Aiguilles du Diable, un enchaînement d’une grande difficulté technique et d’un engagement certain. Elle gravit l’Aiguille du Grépon par la fissure Mummery, un passage clé d’escalade pure qui était alors le test ultime pour tout aspirant au titre de grand alpiniste. La voir évoluer dans ce granit vertical, menant parfois des longueurs, assurant son second avec une précision sans faille, bouscule les certitudes. Comme le rapporte un contemporain, « elle ne grimpait pas comme une femme, elle grimpait comme un chat, avec une force tranquille et une intuition du rocher déconcertantes ».
Son terrain de jeu s’étend à tout l’arc alpin. Elle est la première femme à réaliser la traversée hivernale du Piz Bernina et du Piz Roseg. Elle gravit les 4 807 mètres du mont Blanc à plusieurs reprises, par différents itinéraires. Chaque ascension est méticuleusement préparée. Elle étudie les conditions, échange avec les guides locaux, et développe une connaissance intime de la montagne qui va au-delà de la simple performance sportive. Elle incarne cette génération d’alpinistes pour qui la conquête d’un sommet est autant une démarche intellectuelle et esthétique qu’un exploit physique. Une démarche que l’Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM) perpétue aujourd’hui en promouvant une pratique raisonnée et respectueuse.
Le style Noll-Hasenclever : alliance de grâce et de force
Qu’est-ce qui distinguait Eléonore Noll-Hasenclever des autres ? Au-delà de ses réalisations, c’est son « style » qui frappe. Les témoignages de l’époque décrivent une femme à la silhouette élancée, presque fragile en tenue de ville, qui se métamorphosait en montagne. Sa technique de cramponnage, sur les grandes pentes de glace vive, était réputée pour son économie de mouvement et son efficacité. Elle maîtrisait parfaitement la taille de marches, un art essentiel avant la généralisation du piolet-traction. En rocher, son aisance était proverbiale. Elle ne luttait pas contre la paroi, elle semblait danser avec elle, trouvant les prises avec une fluidité remarquable.
Cette aisance technique reposait sur une endurance hors du commun. Capable de soutenir des efforts de plus de quinze heures, de supporter des bivouacs spartiates et de rester lucide dans des conditions météorologiques extrêmes, elle possédait les qualités physiologiques des grands guides. Mais sa plus grande force était peut-être mentale. Dans un sport où la gestion du risque est primordiale, son calme et sa capacité à prendre des décisions éclairées sous pression inspiraient confiance. Elle savait renoncer lorsque la montagne se montrait trop hostile, une sagesse qui n’est pas donnée à tous les ambitieux. Cette approche, qui allie performance et sécurité, est au cœur des préoccupations d’organismes comme l’Union Internationale des Associations d’Alpinisme (UIAA).
Elle était également une femme de culture, capable de décrire ses ascensions avec une plume sensible et poétique dans les revues alpines germanophones. Ses récits ne sont pas de simples comptes-rendus. Ils témoignent d’une profonde connexion spirituelle avec l’univers de la haute altitude, d’une quête de beauté et d’absolu. Elle y décrit « le silence assourdissant des glaciers », « la lumière d’opale de l’aube sur les séracs » ou « l’humilité que l’on ressent face à l’architecture titanesque des Alpes ». C’est cette double dimension, athlète de très haut niveau et âme contemplative, qui fait d’elle une figure si complète et si moderne.
Le Weisshorn, 1914 : la tragédie d’Eléonore Noll-Hasenclever alpiniste
L’été 1914 est lourd de menaces. L’attentat de Sarajevo a mis le feu aux poudres et l’Europe retient son souffle. C’est dans cette atmosphère crépusculaire qu’Eléonore Noll-Hasenclever, alors au faîte de sa renommée, entreprend l’ascension du Weisshorn (4 506 m), l’un des sommets les plus majestueux et les plus dangereux du Valais. Sa pyramide presque parfaite et ses arêtes effilées en font un objectif de choix pour une alpiniste de sa trempe. Elle est accompagnée de deux guides réputés, Hermann Hauswirth et Joseph-Marie Murisier. La cordée est solide, expérimentée.
L’ascension se déroule sans encombre. Le trio atteint le sommet dans de bonnes conditions, savourant le panorama spectaculaire qui s’offre à eux, une mer de sommets s’étendant du Mont-Blanc au massif de la Bernina. La descente s’amorce. C’est souvent là que la montagne piège les plus prudents, lorsque la fatigue s’installe et que la concentration se relâche. Alors qu’ils progressent sur le glacier, une petite plaque de neige fraîche, rendue instable par le soleil, se détache sous leurs pieds. Une avalanche. Le piège blanc, soudain et implacable. La cordée est emportée, dévalant la pente sur plusieurs centaines de mètres avant de s’immobiliser dans une crevasse.
Le bilan est terrible. Eléonore Noll-Hasenclever et le guide Joseph-Marie Murisier sont tués sur le coup. Hermann Hauswirth, grièvement blessé, survivra miraculeusement. La nouvelle de l’accident se répand comme une traînée de poudre dans les vallées, provoquant une immense émotion. La plus grande alpiniste de son temps est morte. Sa disparition tragique, le 18 août 1914, résonne comme un funeste présage. Dix jours plus tard, la Première Guerre mondiale éclate. Le fracas des canons va couvrir le silence des cimes et l’âge d’or de l’alpinisme prend fin brutalement. La mort d’Eléonore Noll-Hasenclever n’est pas seulement un drame de la montagne ; c’est le symbole de la fin d’un monde.
Un héritage éclipsé par la guerre et l’oubli
Pourquoi une figure d’une telle envergure a-t-elle sombré dans un relatif oubli ? La première raison est conjoncturelle. La Grande Guerre a balayé les mémoires, fauchant une grande partie de la jeunesse européenne, y compris de nombreux alpinistes et guides qui auraient pu transmettre son histoire. L’alpinisme d’après-guerre sera différent, plus technique, moins romantique, bien loin du business des secours et du ravitaillement qui régit désormais certains sommets. Le souvenir de cette pionnière allemande s’estompe dans un monde qui a changé de visage. Son héritage, porté par des clubs alpins comme le Deutscher Alpenverein (DAV), sera longtemps confiné à un cercle d’initiés et d’historiens.
La seconde raison est structurelle et sociologique. L’histoire de l’alpinisme, comme beaucoup d’autres histoires, a longtemps été écrite par des hommes, pour des hommes. Les exploits féminins, même exceptionnels, ont été minimisés, considérés comme des anomalies ou relégués au second plan. Le récit s’est concentré sur les Whymper, les Mummery, les Preuss, laissant dans l’ombre des figures comme celle d’Eléonore Noll-Hasenclever, mais aussi celles de Henriette d’Angeville ou de Isabella Straton. Il a fallu attendre la fin du XXe siècle et un regain d’intérêt pour l’histoire des femmes pour que ces pionnières retrouvent la place qui leur est due.
Aujourd’hui, réhabiliter sa mémoire est un acte de justice. C’est reconnaître qu’à une époque où tout conspirait à les maintenir en plaine, des femmes ont eu l’audace de s’élever, au sens propre comme au figuré. Le parcours d’Eléonore Noll-Hasenclever nous rappelle que la passion et la volonté peuvent renverser les barrières les plus solides. Son histoire est une source d’inspiration, un rappel que les montagnes sont un espace de liberté où le courage et le talent sont les seules valeurs qui comptent, bien au-delà des conventions sociales ou du genre. Son spectre ne hante plus les cimes : il les illumine.
Sources et Références
- Horst, U. (1990). Frauen am Berg: Eine Geschichte des Frauenalpinismus. Piper Verlag.
- Messner, R. (2011). On Top of the World: The Story of Women in the Mountains. Menasha Ridge Press.
- Deutscher Alpenverein (DAV) Archives, Section « Historische Alpinistinnen », Munich.