Mary Mummery, 1895 : La pionnière disparue sur le Nanga Parbat, l’énigme qui a précédé Mallory

Avant Mallory et l’Everest, il y a des noms qui pèsent le poids du silence. Celui de Mary Mummery, englouti par le Nanga Parbat en 1895, résonne comme une énigme fondatrice, le prologue tragique des grandes sagas himalayennes. Première femme à oser la verticalité d’un 8000, elle fut une pionnière dont l’audace fut éclipsée par le drame. L’histoire de l’expédition de Mary Mummery Nanga Parbat n’est pas seulement celle d’une disparition ; c’est le récit d’une modernité fracassée contre les flancs du « sommet tueur », un héritage aussi immense que méconnu, à l’image de la beauté brute du Parc du Grand Paradis.

L’aube d’un alpinisme au féminin : Qui était Mary Petherick ?

Avant d’accoler son nom à celui de la montagne, il y eut Mary Petherick. Née en 1855, elle grandit dans une société victorienne rigide, où l’horizon des femmes était souvent borné par le salon et les conventions. L’alpinisme, alors en plein âge d’or, était une affaire d’hommes, un club de gentlemen britanniques qui exportaient leur quête de l’inutile sur les cimes des Alpes. Pourtant, Mary n’était pas de cette trempe-là. Éduquée, dotée d’une force de caractère et d’une condition physique remarquables, elle voyait dans la montagne bien plus qu’un simple décor. Elle y percevait une voie d’émancipation, un espace de liberté où le corps et l’esprit pouvaient s’exprimer sans les carcans de l’étiquette.

Sa rencontre avec Albert Frederick Mummery, l’un des alpinistes les plus brillants et les plus visionnaires de sa génération, fut une évidence. Plus qu’un mariage, leur union fut la naissance d’une cordée, au sens le plus pur du terme. Albert, théoricien de « l’alpinisme sans guides », prônait une approche légère, rapide, où la difficulté était recherchée pour sa valeur esthétique et athlétique. En Mary, il ne trouva pas une simple accompagnatrice, mais une partenaire à part entière, capable de le suivre et de comprendre la profondeur de sa démarche. Ensemble, ils formèrent un duo qui allait redéfinir les codes de la pratique, incarnant une modernité qui détonnait dans le paysage alpin de la fin du XIXe siècle.

Une cordée d’avant-garde : Le style Mummery et la place de Mary

Le « style Mummery » était une révolution. Il rejetait l’armada des guides et des porteurs qui caractérisait les grandes expéditions de l’époque, préférant une conversation intime et risquée avec la paroi. Le galbe du piolet, la frappe précise en piolet-ancre, la lecture de l’itinéraire devenaient les seuls langages valables. C’était une ascèse volontaire, une quête de l’épure. Et dans cette quête, Mary Mummery tenait toute sa place. Elle n’était pas reléguée aux tâches subalternes du camp de base ; elle grimpait. Les photographies d’époque la montrent en jupe longue sur les glaciers, certes, mais son aisance et sa détermination trahissent une technicité irréprochable.

Leur terrain de jeu fut d’abord les Alpes, ce laboratoire à ciel ouvert propice à une odyssée alpine sauvage. Ils réalisèrent ensemble des ascensions notables, notamment au col du Lion ou sur les pentes du Cervin. Mary développa une endurance et une capacité d’adaptation qui forçaient le respect. Elle n’était pas simplement « la femme de Mummery », elle était une alpiniste. Elle partageait l’analyse de la course, le poids du sac, le froid mordant du bivouac. Elle était la preuve vivante que la montagne n’était pas une affaire de genre, mais d’engagement. Cette expérience alpine, ce dialogue constant avec le granit rugueux et la glace vive, fut le creuset qui forgea l’ambition de leur projet ultime : transposer cette éthique de la légèreté sur le plus grand théâtre du monde, l’Himalaya.

Cette vision était à contre-courant. L’Himalaya était alors perçu comme une forteresse à assiéger, nécessitant des moyens logistiques colossaux. L’idée d’une petite équipe autonome, grimpant « by fair means » sur un géant de 8000 mètres, relevait de la folie pure pour leurs contemporains. C’est pourtant ce projet insensé qui les anima et les conduisit vers les contreforts du Nanga Parbat.

L’obsession du « Sommet Tueur » : L’expédition de 1895

Le choix du Nanga Parbat (8126 mètres) n’avait rien d’anodin. Isolé à l’extrémité occidentale de la chaîne himalayenne, ce massif colossal et complexe était alors une page blanche. Surnommé plus tard la « montagne tueuse » pour son effroyable taux de mortalité, illustré par l’épopée tragique de Reinhold Messner, il représentait le défi absolu. Pour Mummery, c’était le sommet idéal pour tester sa théorie : si l’alpinisme sans guide pouvait réussir ici, il pouvait réussir partout. L’expédition de 1895 fut donc montée sur ces principes : une équipe restreinte, composée d’Albert et Mary, du professeur John Norman Collie, de Geoffrey Hastings, et de deux porteurs Gurkhas d’élite, Raghobir Thapa et Goman Singh.

Leur approche par le versant Diamir fut une épreuve en soi. Loin des sentiers balisés et des lodges actuels, l’expédition dut tracer sa propre voie dans des vallées inconnues, face à l’hostilité d’une nature et parfois d’habitants qui n’avaient jamais vu d’Européens. Le journal de Collie, qui constitue la principale source de cette aventure, décrit une progression lente, difficile, où chaque jour était une lutte contre l’inconnu. Mary, une fois de plus, y démontra une résilience hors du commun, gérant les aléas de la logistique, supportant l’altitude et le climat éprouvant sans jamais faillir. Elle était le ciment de l’équipe, sa présence assurant une cohésion que l’ego des hommes aurait pu mettre à mal. L’objectif était clair : tenter l’ascension par l’une des immenses faces de la montagne, un projet d’une ambition démesurée pour l’époque, avec un équipement qui nous semblerait aujourd’hui dérisoire – des vestes en tweed, des piolets en bois et des chaussures à clous.

La dernière ascension de Mary Mummery Nanga Parbat

Après plusieurs semaines d’exploration et de tentatives infructueuses sur le formidable versant Diamir, l’épuisement et les dissensions commencèrent à poindre. La montagne ne se laissait pas approcher. Mummery, fidèle à son tempérament audacieux, voire téméraire, prit alors une décision qui allait sceller leur destin. Frustré par l’impasse, il décida de tenter une reconnaissance rapide de l’autre côté de la montagne, via le col du Diama, pour évaluer les possibilités d’une ascension par le versant Rakhiot. Le plan était de traverser le col avec les deux Gurkhas, Raghobir et Goman, et de rejoindre Collie et Hastings, qui devaient contourner le massif par la vallée avec le reste du matériel.

Le 24 août 1895, au petit matin, Mary Mummery fit ses adieux à son mari depuis leur camp de base avancé. Ce fut la dernière fois qu’un Occidental le vit. Albert Mummery, Raghobir Thapa et Goman Singh s’élevèrent dans les pentes glacées et disparurent derrière une crête. Le silence qui suivit fut d’abord celui de l’attente, puis de l’inquiétude, et enfin de la certitude tragique. Ils ne réapparurent jamais. Une avalanche, une chute dans une crevasse, une erreur d’itinéraire ? Nul ne le saura jamais. La montagne les avait gardés, les transformant en une énigme suspendue dans le temps.

Pour Mary, la suite ne fut qu’un long et douloureux retour. Attendre, espérer contre toute raison, puis accepter l’inacceptable. Accompagnée par le reste de l’équipe, elle dut organiser la retraite, traverser à nouveau ces vallées hostiles, portant en elle le poids d’une absence assourdissante. Sa propre épreuve, celle de la survie et du deuil dans l’un des endroits les plus reculés du globe, est un exploit en soi, souvent oublié derrière le mystère de la disparition de son mari. Elle avait touché du doigt le gigantisme himalayen et en avait payé le prix le plus fort.

L’énigme et l’héritage : Une mémoire éclipsée par Mallory

Pourquoi le nom de Mary Mummery s’est-il si largement effacé des grandes chroniques de l’alpinisme ? Plusieurs facteurs expliquent cette injustice historique. D’abord, sa mémoire fut absorbée par celle, plus flamboyante encore dans la tragédie, de son mari, Albert, le grand théoricien dont la mort en action scella la légende. Ensuite, la tragédie de George Mallory et Andrew Irvine sur l’Everest en 1924, magnifiée par l’énigme du sommet de 1924, a capté toute la lumière médiatique, devenant l’archétype de la disparition en haute altitude. L’énigme du Nanga Parbat, presque trente ans plus tôt, paraissait plus lointaine, moins symbolique que celle du « troisième pôle ».

Pourtant, l’héritage de Mary Mummery est fondamental. Elle ne fut pas seulement la première femme à tenter un 8000 ; elle fut surtout l’une des premières à pratiquer un alpinisme d’égal à égal avec les hommes, dans un esprit de cordée et de partenariat. Son audace n’était pas que physique, elle était aussi sociale et philosophique. En s’attaquant à une telle montagne, avec une telle éthique, elle a posé un jalon essentiel, prouvant que l’engagement en altitude est une affaire de volonté et de compétence, et non de genre. Son histoire préfigure celle de toutes les grandes alpinistes qui suivront, de Claude Kogan à Wanda Rutkiewicz, en passant par Alison Hargreaves, qui disparut elle aussi sur un 8000, le K2, exactement cent ans plus tard, en août 1995.

Le Nanga Parbat, par son silence, est devenu le sanctuaire de sa mémoire. Le mystère de 1895 n’est pas qu’une simple anecdote pour les historiens de la Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM). C’est un rappel de l’humilité tellurique que la très haute altitude impose. L’histoire de Mary Mummery est celle d’une flamme brillante et fugace, une pionnière qui a ouvert une voie non pas sur un sommet, mais dans les mentalités. Une trace discrète, presque effacée par le vent, mais dont la direction indique, encore aujourd’hui, un chemin vers l’essentiel.

Sources et Références

  • Mummery, A. F. (1895). My Climbs in the Alps and Caucasus. T. Fisher Unwin.
  • Collie, J. N. (1902). Climbing on the Himalaya and Other Mountain Ranges. Edimbourg : David Douglas.
  • Unsworth, Walt (1994). Hold the Heights: The Foundations of Mountaineering. The Mountaineers Books.
  • Articles et archives de The Alpine Journal, publiés par The Alpine Club.