« Voyages en zigzag », Rodolphe Töpffer, 1844 : le récit fondateur qui a inventé l’excursion scolaire dans les Alpes suisses

Un demi-siècle avant que l’école ne songe à emmener ses élèves en montagne, un pédagogue genevois organisait déjà, chaque été, des marches de plusieurs semaines à travers les Alpes suisses avec les garçons de son pensionnat. Le récit qu’il en a tiré, publié en 1844, est aujourd’hui presque oublié du grand public, alors qu’il a inventé un genre entier, celui du voyage scolaire, et qu’il est l’œuvre d’un homme que l’histoire retient aujourd’hui surtout comme l’inventeur de la bande dessinée.

Un pédagogue genevois inspiré par Rousseau

Rodolphe Töpffer naît le 31 janvier 1799 à Genève, dans une famille de peintres. Après des études de lettres, il épouse en 1823 Anne-Marie Moulinié, dont la dot lui permet d’ouvrir en 1825 son propre pensionnat pour garçons, installé dans sa ville natale. Comme nombre de pédagogues genevois de sa génération, Töpffer se réclame directement de l’héritage de Jean-Jacques Rousseau, dont les théories exposées dans Émile ou De l’éducation prônaient un apprentissage par l’expérience directe et le contact avec la nature plutôt que par la seule mémorisation en classe.

Töpffer pousse cette philosophie jusqu’à son application la plus concrète : chaque année, il organise avec ses élèves de longues courses à pied à travers la Suisse, l’Italie et la Savoie, où les garçons marchent, dorment en auberge ou à la belle étoile, et découvrent physiquement des paysages qu’ils n’auraient jamais approchés autrement que dans un livre de géographie. « Nos pensionnats ne sont pas des lycées, on y vit en famille », résume Töpffer lui-même à propos de sa méthode, qui tranche nettement avec l’enseignement rigide encore dominant dans l’Europe de la Restauration.

Marcher plutôt qu’apprendre par cœur

Ces « courses d’école », comme Töpffer les appelle, ne sont ni des randonnées de loisir ni des excursions scientifiques encadrées par des naturalistes, mais un exercice pédagogique à part entière. Les garçons apprennent à s’orienter, à décrire ce qu’ils observent, à tenir un carnet de route, et surtout à affronter collectivement la fatigue, les intempéries et l’imprévu d’un itinéraire de montagne, autant d’épreuves que Töpffer juge aussi formatrices que n’importe quelle leçon de classe. Cette pratique, maintenue année après année pendant plus de deux décennies, fait de Töpffer l’un des tout premiers éducateurs européens à avoir systématisé le voyage scolaire en haute montagne comme outil pédagogique à part entière, plutôt que comme simple divertissement de fin d’année.

De ces expéditions, Töpffer tient scrupuleusement le compte à travers des carnets manuscrits, d’abord destinés à ses seuls élèves et à leurs familles, recopiés et enrichis de ses propres dessins au fil des années. C’est cette pratique méthodique de la tenue de journal qui donnera naissance, bien après les premières courses, au texte qui allait porter son nom bien au-delà de Genève.

Une génération d’adolescents genevois initiée à la marche

L’Europe de la Restauration, dans laquelle Töpffer fonde son pensionnat, reste largement acquise à un modèle éducatif fondé sur la discipline, le latin et la mémorisation en salle de classe. Envoyer des adolescents marcher plusieurs semaines à travers des cols et des vallées, loin de tout encadrement familial, relève alors d’une démarche presque expérimentale, que certains parents de l’époque considèrent avec méfiance. Töpffer défend cette pratique comme un complément indispensable à l’instruction livresque, convaincu que l’endurance physique, la débrouillardise face à l’imprévu et l’observation directe du terrain façonnent le caractère au moins autant que la grammaire latine.

Ce parti pris pédagogique s’accompagne d’une exigence de rigueur qui tranche avec l’image d’une simple promenade de vacances : les itinéraires sont préparés à l’avance, les étapes calculées en fonction des capacités des plus jeunes élèves, et chaque garçon se voit attribuer des responsabilités précises au sein du groupe. Cette organisation méthodique, reconduite chaque année pendant plus de deux décennies sans jamais être interrompue par lassitude ou par manque de moyens, distingue Töpffer de nombreux pédagogues de son temps qui se contentaient de recommander l’exercice physique sans jamais l’appliquer aussi systématiquement.

De la course de vacances au livre

En 1831, Johann Wolfgang von Goethe, à qui l’on a fait parvenir certains de ses récits illustrés, encourage vivement Töpffer à les publier, un soutien dont Töpffer ne profitera qu’après la mort du grand écrivain allemand, survenue l’année suivante. Ce n’est finalement qu’en 1844, à Paris, que paraît Voyages en zigzag, ou excursions d’un pensionnat en vacances, compilation revue et mise en forme de ces carnets de courses accumulés au fil des ans. Le livre connaît un succès suffisant pour qu’une suite, Nouveaux voyages en zigzag, soit publiée à titre posthume en 1854, huit ans après la mort de Töpffer.

Le texte se distingue par un ton qui tranche avec la littérature de voyage savante de son époque : Töpffer y mêle observations géographiques, anecdotes cocasses sur la vie de groupe, portraits affectueux de ses élèves et de leurs mésaventures, dans une prose alerte pensée pour être lue par les familles autant que par les spécialistes de la montagne. Ce choix éditorial, populariser le récit de montagne plutôt que le réserver à un cercle savant, préfigure directement ce que deviendra, un siècle plus tard, toute une partie de la littérature d’alpinisme grand public.

Les illustrations qui accompagnent le texte, dues en partie à d’autres artistes suisses de l’époque comme Alexandre Calame, Charles-François Daubigny et Karl Girardet, renforcent cette ambition de toucher un lectorat familial plutôt qu’un cercle restreint de spécialistes. Le livre circule ainsi bien au-delà de Genève, contribuant à populariser l’image d’une Suisse alpine accessible à pied, saison après saison, à une époque où le chemin de fer ne dessert encore qu’une infime partie du territoire montagnard.

Töpffer et Rousseau : deux manières de rendre la montagne populaire

La filiation entre Töpffer et Rousseau ne s’arrête pas à la pédagogie. En 1761, Rousseau publie Julie ou la Nouvelle Héloïse, un roman en partie situé sur les rives du lac Léman et dans le Valais, où des pages entières célèbrent l’effet apaisant et sublime du « sauvage aspect des montagnes » sur ses personnages. Le livre connaît un succès foudroyant, environ soixante-dix éditions avant 1800, probablement le roman le plus vendu du siècle en Europe, et installe durablement dans l’imaginaire européen l’idée d’une montagne suisse comme décor privilégié de l’émotion et de l’authenticité.

Portrait de Jean-Jacques Rousseau par Maurice Quentin de La Tour
Jean-Jacques Rousseau, dont les idées pédagogiques ont directement inspiré les courses d’école de Töpffer. Pastel de Maurice Quentin de La Tour, XVIIIe siècle, Musée Carnavalet. Crédit : Wikimedia Commons (domaine public).

Mais Rousseau, dans ce roman, regarde la montagne depuis un salon : c’est une fiction, écrite en grande partie loin des lieux qu’elle décrit, qui agit sur ses lecteurs par la seule force de l’évocation littéraire. Töpffer, cinquante ans plus tard, fait l’inverse : il n’écrit pas sur la montagne depuis un bureau, il y conduit physiquement des générations d’adolescents, année après année, avant de coucher leurs pas sur le papier. Là où Rousseau a rendu les Alpes désirables par la littérature, Töpffer les a rendues praticables par la pédagogie, un pas que l’histoire culturelle retient beaucoup moins alors qu’il a, concrètement, ouvert la montagne à des générations d’enfants qui n’y seraient jamais montés autrement.

Le père de la bande dessinée, avant d’être excursionniste

La postérité de Töpffer, quand elle existe encore aujourd’hui, tient presque entièrement à une autre facette de son travail. Dès 1827, il commence à composer des histoires en images, associant dessins séquentiels et légendes dans un format narratif alors totalement inédit. Son Histoire de M. Jabot, publiée en 1833, puis son Histoire de Monsieur Crépin, en 1837, sont aujourd’hui considérées par de nombreux historiens de l’image comme les tout premiers exemples aboutis de ce qui deviendra la bande dessinée. Son Essai de physiognomonie, publié en 1845, un an à peine après Voyages en zigzag, constitue le premier traité théorique consacré à cet art narratif naissant.

Planche de l'Histoire de M. Jabot par Rodolphe Töpffer, 1833
Planche de l’Histoire de M. Jabot, publiée par Rodolphe Töpffer en 1833, considérée comme l’un des tout premiers exemples de bande dessinée. Crédit : Bibliothèque nationale de France — Wikimedia Commons (domaine public).

Il faut d’ailleurs noter que ces deux facettes ne sont pas séparées dans le temps : c’est le même homme, aux mêmes années, qui dessine ses histoires en images le soir dans son pensionnat et qui, chaque été, prend la route avec ses élèves. Cette continuité n’est sans doute pas un hasard. Töpffer développe dans ses histoires en images une attention méticuleuse au mouvement et à la succession des scènes, une manière de raconter par étapes qui doit peut-être autant à ses années de marche en montagne, rythmées par la succession des cols et des étapes, qu’à une pure invention graphique surgie de nulle part.

Cette double casquette, pédagogue-excursionniste d’un côté, inventeur de la bande dessinée de l’autre, a fini par déséquilibrer sa mémoire posthume au profit de la seconde. Töpffer a été intronisé en 2021 au Will Eisner Hall of Fame, la plus haute distinction internationale du monde de la bande dessinée, quand ses Voyages en zigzag restent aujourd’hui un texte largement réservé aux spécialistes de littérature suisse ou d’histoire du tourisme. Il influencera directement des auteurs de bande dessinée européens ultérieurs, notamment l’Allemand Wilhelm Busch, créateur de Max et Moritz, sans que son rôle de pionnier du voyage scolaire alpin ne bénéficie d’une reconnaissance comparable.

Planche de l'Histoire de M. Crépin par Rodolphe Töpffer, 1837
Planche de l’Histoire de M. Crépin, publiée par Rodolphe Töpffer en 1837, un an avant qu’il ne commence à préparer Voyages en zigzag pour l’édition. Crédit : Bibliothèque nationale de France — Wikimedia Commons (domaine public).

Ce que ses courses d’école ont laissé derrière elles

Il serait excessif d’attribuer à Töpffer seul l’invention du tourisme scolaire en montagne tel qu’il existe aujourd’hui, sous la forme des classes de neige ou des séjours organisés par les fédérations sportives. Mais le principe qu’il a méthodiquement mis en pratique pendant plus de vingt ans, celui d’une cordée d’adolescents encadrés découvrant l’effort collectif et le territoire alpin par la marche plutôt que par le livre, reste au fondement de ce que proposent aujourd’hui des organismes comme la Fédération française des clubs alpins et de montagne à travers ses sections jeunesse. Töpffer meurt le 8 juin 1846 à Genève, sans avoir vu son œuvre de bande dessinée reconnue à sa juste mesure, ni son rôle de pionnier du voyage scolaire véritablement identifié comme tel par l’histoire de l’éducation.

Deux siècles plus tard, l’idée qui paraît aujourd’hui la plus évidente, celle qu’un enfant apprend davantage en marchant un col qu’en le lisant sur une carte, doit largement à un instituteur genevois presque oublié, qui a passé une bonne partie de sa vie à emmener ses élèves là où aucun manuel scolaire de son temps ne songeait encore à les conduire.

Ce déséquilibre entre les deux héritages de Töpffer, celui de dessinateur pionnier largement célébré, celui de pédagogue de la montagne resté dans l’ombre, n’a rien d’illogique : la bande dessinée est devenue une industrie culturelle mondiale capable d’entretenir la mémoire de ses fondateurs, quand le voyage scolaire en montagne reste une pratique diffuse, anonyme, rarement associée à un nom précis malgré son universalité actuelle. Des millions d’écoliers partent aujourd’hui chaque année en classe de neige ou en séjour de montagne organisé sans jamais savoir qu’un pédagogue genevois du XIXe siècle a le premier théorisé et pratiqué, avec une rigueur méthodique, ce que leurs enseignants considèrent désormais comme une évidence pédagogique.

Sources et Références

  • Wikipédia (français, anglais, allemand), « Rodolphe Töpffer »
  • Rodolphe Töpffer, Voyages en zigzag, ou excursions d’un pensionnat en vacances, Paris, 1844
  • Rodolphe Töpffer, Nouveaux voyages en zigzag, édition posthume, 1854
  • Rodolphe Töpffer, Essai de physiognomonie, 1845
  • Jean-Jacques Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, 1761 ; Émile ou De l’éducation
  • Will Eisner Comic Industry Awards Hall of Fame, promotion 2021