Marie Marvingt, 1903 : La fiancee du danger qui a conquis la Dent du Géant avant de devenir aviatrice
En 1903, une femme de vingt-huit ans, originaire d’Aurillac et installée à Nancy, devient la première femme à atteindre le sommet de la Dent du Géant, l’une des arêtes les plus intimidantes du massif du Mont-Blanc. La même année, un journaliste lui trouve un surnom qui va coller à sa peau jusqu’à sa mort, soixante ans plus tard : la fiancée du danger. Ce que ce surnom raconte mal, c’est que Marie Marvingt n’a jamais cherché le danger pour lui-même. Elle a cherché à faire, méthodiquement, tout ce qu’on disait impossible à une femme de son époque.
Une fille unique élevée comme trois garçons perdus
Marie Marvingt naît le 20 février 1875 à Aurillac, dans le Cantal. Son père, Félix-Constant Marvingt, receveur des postes, est passionné de culture physique. Le couple a eu trois fils avant elle, tous morts en bas âge. Sur cette fille unique, restée seule survivante après le décès de sa mère, le père reporte les ambitions qu’il destinait à ses garçons disparus : il l’initie très tôt à la natation, à l’équitation, à l’escrime et au tir, dans une éducation physique alors réservée presque exclusivement aux garçons de bonne famille.
La famille s’installe à Metz, puis, après la mort de la mère, père et fille rejoignent Nancy en 1889. Marie y grandit dans un milieu où l’exercice physique intensif n’a rien d’incongru, mais où une carrière sportive féminine reste, elle, impensable. Elle apprend le cyclisme, le ski, le canotage, la boxe et le jiu-jitsu, parle cinq langues, obtient une licence de lettres et pratique la peinture et la sculpture en amateur accomplie. Cette polyvalence, presque suspecte pour l’époque, deviendra la marque de fabrique de toute sa vie publique.
L’été 1903 : la Dent du Géant
Marie Marvingt découvre l’alpinisme à Chamonix en 1903, avec le guide Camille Ravanel, sur l’Aiguille de l’M, un sommet d’initiation classique au-dessus de la vallée. Elle y apprend aussi le ski cet hiver-là, encadrée par deux moniteurs norvégiens installés à l’Hôtel Couttet, l’un des tout premiers établissements de la vallée à proposer cet enseignement encore exotique en France. De ces premiers pas jusqu’au sommet de la Dent du Géant, à 4013 mètres, il ne s’écoule que quelques mois.

La Dent du Géant n’est pas un sommet facile : son arête sommitale rocheuse et exposée, équipée de cordes fixes depuis sa première ascension en 1882, a la réputation d’un des passages les plus vertigineux du massif du Mont-Blanc. Devenir la première femme à l’atteindre vaut à Marie Marvingt une reconnaissance immédiate dans le petit monde de l’alpinisme alpin, au point que la reine mère Marguerite d’Italie, elle-même passionnée de montagne et habituée du val d’Aoste, lui fait remettre une récompense. C’est cette même année 1903 qu’un observateur du nom de Château-Thierry de Beaumanoir la surnomme, dans la presse, « la fiancée du danger », une formule que les journaux reprendront sans interruption jusqu’à sa mort en 1963.

Une décennie de sommets, en pleine polyvalence sportive
Marie Marvingt ne s’arrête pas à la Dent du Géant. En juillet 1905, elle réalise la traversée des Grands Charmoz au Grépon en compagnie des guides chamoniards Édouard et Gustave Payot, une course exigeante de dix-huit heures qui reste, pour l’époque, une performance remarquable pour une cordée comprenant une femme. Elle enchaîne ensuite plusieurs sommets suisses, dont la Jungfrau et le Wetterhorn, et devient l’une des toutes premières femmes à s’illustrer aussi bien en alpinisme qu’en ski de compétition dans les Alpes françaises.
Mais la montagne n’est qu’un terrain parmi d’autres pour elle. Dans les mêmes années, elle pratique à haut niveau le patinage, le bobsleigh, le polo et l’aviron, et devient une aéronaute reconnue en ballon libre, avant de se tourner vers l’aviation à moteur. Cette dispersion apparente, qui aurait pu la cantonner au rang de curiosité mondaine, s’accompagne au contraire d’une rigueur technique réelle : chaque discipline est abordée avec des professionnels, des guides ou des instructeurs reconnus, jamais en amatrice qui improvise.
Le 26 octobre 1909, elle devient la première femme à traverser la mer du Nord en ballon libre. Partie du parc de la Pépinière à Nancy à bord de L’Étoile Filante, accompagnée du colonel Émile Garnier, elle prévoyait initialement un simple vol d’essai sans intention de rallier l’Angleterre. Portée par le vent vers la Hollande puis, le temps restant favorable, vers la mer du Nord, elle choisit avec son passager de poursuivre la traversée. Le vol dure quatorze heures, sur environ 720 kilomètres, et le ballon touche l’eau à plusieurs reprises avant de raser de justesse les premières falaises anglaises et de s’écraser dans des arbres, en pleine nuit, à l’atterrissage. Les deux occupants s’en sortent indemnes.
Ce que la légende a ajouté, et ce qu’elle n’avait pas besoin d’ajouter
La biographie de Marie Marvingt s’est enrichie, au fil des décennies, d’un récit devenu presque incontournable : en 1908, refusée au départ du Tour de France cycliste par son organisateur Henri Desgrange, elle aurait tout de même parcouru l’intégralité du parcours, dix minutes derrière les coureurs, sans figurer au classement officiel. L’anecdote circule aujourd’hui sur d’innombrables sites et dans plusieurs biographies populaires. Elle est belle. Elle n’est cependant étayée par aucune source primaire identifiée à ce jour : l’article consacré à Marvingt sur Wikipédia la qualifie explicitement de légende urbaine, faute de tout document d’époque qui la confirme.
Cette absence de preuve ne diminue en rien ce qu’on sait avec certitude d’elle. Elle l’éclaire plutôt : le personnage de Marie Marvingt a suscité, de son vivant déjà, un tel appétit pour l’exploit qu’on lui a prêté des histoires qui n’avaient pas besoin d’être inventées pour impressionner. La première ascension féminine de la Dent du Géant, la traversée Charmoz-Grépon de 1905, ou ce qui va suivre dans l’aviation, tiennent très bien seuls, sans qu’il faille y ajouter un Tour de France jamais documenté.
De la montagne au ciel
À partir de 1909, Marie Marvingt se tourne vers l’aviation naissante. Elle obtient son brevet de pilote d’avion, le numéro 281, le 8 novembre 1910, à une époque où l’aéronautique reste une activité expérimentale et dangereuse, avant d’ajouter les licences de pilote d’hydravion puis de planeur. En 1910, elle conçoit avec l’ingénieur Louis Béchereau un projet d’avion transformé en ambulance volante, destiné à évacuer rapidement les blessés depuis des zones inaccessibles par la route. Deux prototypes sont commandés au constructeur Armand Deperdussin, mais le projet n’aboutit pas avant 1914, faute de suite industrielle. Marie Marvingt vient pourtant de formuler, avec quinze ans d’avance sur les premiers services réguliers, l’idée même de l’aviation sanitaire.

Pendant la Première Guerre mondiale, elle participe comme volontaire à deux missions de bombardement aérien au-dessus des lignes allemandes, en escadrille, sans jamais être officiellement intégrée aux corps aériens de l’armée française, alors fermés aux femmes. Elle en reçoit la croix de guerre 1914-1918. Après le conflit, elle se consacre presque exclusivement à la cause de l’aviation sanitaire : elle fonde en 1929 la Société des amis de l’aviation sanitaire, crée en 1931 le challenge du capitaine Écheman pour récompenser le meilleur projet d’avion sanitaire, et écrit et réalise en 1934 un film, Les Ailes qui sauvent, tourné au Maroc pour populariser l’idée. Elle obtient par ailleurs son brevet de pilote d’hélicoptère en 1959, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.
Un nom que tout le monde connaît, un autre qu’on a oublié
Il suffit de comparer les trajectoires pour mesurer l’écart entre notoriété et mérite réel. Louis Blériot, célèbre dans le monde entier pour avoir traversé la Manche en avion le 25 juillet 1909, reste aujourd’hui un nom familier de l’histoire de l’aviation, enseigné dans les écoles. Marie Marvingt, elle, obtient son brevet de pilote un an à peine après cet exploit, ajoute à son palmarès une première ascension alpine majeure, invente le concept même de l’avion-ambulance avant que quiconque ne le construise, et vole en mission de guerre. Elle reste pourtant largement absente des récits grand public consacrés aux pionniers de l’aviation, en France comme à l’étranger. La comparaison ne vise pas à opposer les deux figures, mais à interroger ce qui a fait la mémoire de l’une et l’oubli relatif de l’autre : la traversée de la Manche tient en une image simple et spectaculaire, quand la carrière de Marvingt, dispersée sur cinquante ans et une dizaine de disciplines, résiste à ce genre de résumé.
La même dynamique se retrouve dans l’histoire de l’alpinisme féminin : l’aristocrate irlandaise Elizabeth Le Blond, fondatrice du premier club alpin féminin, bénéficie aujourd’hui d’une reconnaissance internationale que la Française d’origine modeste n’a jamais obtenue de son vivant à la même échelle, alors que leurs parcours d’alpinistes se recoupent presque dans le temps. La notoriété posthume ne suit pas toujours le mérite, elle suit souvent la position sociale de départ.
L’héritage pour la montagne et l’aviation d’aujourd’hui
L’idée que Marie Marvingt a portée seule pendant plus de vingt ans, celle d’une évacuation médicale par les airs depuis des lieux que la route n’atteint pas, est devenue une évidence opérationnelle en montagne : c’est très exactement le principe sur lequel reposent aujourd’hui les hélicoptères du secours en montagne et les équipes du PGHM, appelés en quelques minutes là où une ambulance routière mettrait des heures. Marvingt n’a jamais vu son projet initial de 1910 aboutir de son vivant sous la forme qu’elle avait imaginée avec Béchereau, mais l’intuition qui le portait est devenue, depuis, l’un des piliers silencieux de la sécurité en haute montagne.
Elle meurt le 14 décembre 1963 à Laxou, près de Nancy, à quatre-vingt-huit ans. Jusqu’à ses derniers mois, elle continue de faire du vélo et prépare, à un âge où la plupart de ses contemporaines auraient depuis longtemps renoncé à toute vie publique, un brevet de pilote d’hélicoptère. Cette continuité, du premier ski appris en 1903 au dernier brevet d’aviation visé soixante ans plus tard, raconte peut-être mieux qui était Marie Marvingt que n’importe quel exploit isolé : non pas une femme qui se serait reposée sur un unique coup d’éclat, mais quelqu’un qui n’a, à aucun moment de sa vie adulte, cessé de vouloir apprendre un geste nouveau.
Sources et Références
- Wikipédia, article « Marie Marvingt », consulté pour la chronologie détaillée des ascensions et la mention explicite du caractère non documenté de l’épisode du Tour de France 1908.
- Bibliothèque nationale de France / Gallica, portraits photographiques de Marie Marvingt par l’Agence Rol et l’Agence Meurisse, fonds numérisé.
- RetroNews (BnF), « Marie Marvingt, inventrice de l’ambulance aérienne », retronews.fr.
- Comité International de la Croix-Rouge, « L’extraordinaire Marie Marvingt, aventurière, combattante, pionnière de l’aviation sanitaire et Croix-Rouge », blogs.icrc.org.
- Chronologie biographique de référence, mariemarvingt.fr.
- Fédération française de la montagne et de l’escalade, historique des guides Payot et des courses du massif du Mont-Blanc.