Elizabeth Le Blond : L’aristocrate irlandaise qui a filmé ses exploits et fondé le premier club alpin féminin

Avant que les noms de Chantal Mauduit ou d’Élisabeth Revol ne s’inscrivent dans le grand livre de la verticalité, une autre silhouette a tracé sa voie sur les arêtes immaculées des Alpes. Une figure aristocratique, à la fois énigmatique et résolue, qui maniait le piolet avec la même aisance que la plume ou la caméra. Son nom, souvent balayé par les vents de l’histoire, est pourtant celui d’une pionnière absolue : Elizabeth Le Blond. Ce n’est pas seulement le récit d’une alpiniste d’exception que nous explorons, mais celui d’une femme qui, à l’aube du XXe siècle, a dynamité les codes pour offrir aux femmes leur propre place dans le récit de la conquête des sommets.

L’aristocratie et la maladie : une genèse alpine inattendue

Née Elizabeth Hawkins-Whitshed en 1860 dans une famille de la haute société irlandaise, rien ne prédestinait la jeune femme à l’inconfort rugueux des bivouacs et à l’air glacial des altitudes. Son éducation est celle de son rang : voyages, art, littérature, et une vie sociale réglée par les saisons mondaines de Londres et de Dublin. Pourtant, une ombre plane sur cette existence dorée. Une santé fragile, des poumons délicats, poussent ses médecins à lui prescrire un remède alors en vogue pour les maux de l’époque : l’air pur des montagnes. C’est ainsi qu’elle découvre Chamonix, puis Saint-Moritz en Engadine. Ce qui devait être une cure de convalescence se mue en une révélation, une rencontre tellurique. La contemplation passive des cimes ne lui suffit plus. Elle veut sentir le granit sous ses doigts, entendre le crissement de ses propres pas dans la neige éternelle des glaciers. La montagne ne sera pas son sanatorium, mais son terrain de jeu, son champ d’expression.

Les débuts sont timides, entravés par les conventions d’une époque victorienne rigide. L’idée même d’une femme s’engageant sur un glacier est une excentricité, voire une inconvenance. Elle grimpe d’abord en jupe longue, un vêtement aussi dangereux qu’inadapté, avant d’oser, sous les regards réprobateurs, adopter une version plus courte portée sur un pantalon de tweed, une petite révolution en soi. Elle engage des guides locaux, non sans difficulté, certains refusant de lier leur sort à celui d’une « lady » qu’ils jugent incapable de supporter les rigueurs de la haute altitude. Mais sa détermination, son endurance et sa capacité d’apprentissage forcent rapidement le respect des plus sceptiques, à l’image du guide suisse Joseph Imboden qui deviendra l’un de ses fidèles compagnons de cordée.

La quête des cimes : le palmarès d’une pionnière

Le palmarès d’Elizabeth Le Blond est, encore aujourd’hui, d’une densité qui impose le silence. On lui attribue plus de cent ascensions majeures, un chiffre colossal pour l’époque, surtout pour une femme. Mais c’est dans la pratique hivernale qu’elle révèle toute sa singularité et sa ténacité. Alors que l’alpinisme hivernal est encore balbutiant, considéré comme une folie par la majorité des pratiquants, elle y voit une forme d’ascèse, un dialogue plus intime et plus exigeant avec la montagne. Elle signe ainsi plus de vingt premières hivernales, notamment au Piz Palü ou sur les sommets de l’Engadine. Ces exploits ne sont pas de simples randonnées glaciaires. Ils impliquent une connaissance fine de la neige, une gestion du froid extrême avec un équipement rudimentaire, et une force mentale hors du commun pour s’engager dans des vallées isolées, coupées du monde, où le moindre incident aurait des conséquences fatales.

Elle ne se contente pas de suivre ses guides ; elle participe activement aux décisions, apprend à lire le terrain, à sonder les ponts de neige, à comprendre la menace silencieuse des avalanches. Elle est l’une des premières femmes à maîtriser l’escalade sur rocher et sur glace en tête de cordée, une compétence alors exclusivement masculine. En 1900, elle réalise une traversée du col qui porte aujourd’hui son nom, entre le Piz Sella et le Piz Pāli, marquant ainsi physiquement le paysage de son empreinte. Son approche de la montagne est totale : à la fois physique, intellectuelle et sensible. Elle ne cherche pas la conquête, mais une forme de communion, une compréhension profonde du monde minéral et glaciaire. Ses récits témoignent de cette double quête, celle du sommet et celle du sens.

L’œil derrière l’objectif : documenter pour transmettre

Ce qui distingue radicalement Elizabeth Le Blond de ses contemporains, c’est sa conscience aiguë de l’importance de la documentation et du témoignage. Elle n’est pas seulement une actrice de ses exploits, elle en est aussi la chroniqueuse et l’archiviste. Passionnée de photographie, elle emporte avec elle un lourd et encombrant appareil à plaques de verre pour immortaliser ses ascensions. Ses clichés ne sont pas de simples souvenirs ; ce sont des œuvres d’une grande valeur documentaire, capturant la majesté des paysages, mais aussi la réalité technique de la progression, l’équipement, les gestes de l’assurage. Elle publie sept livres qui deviennent des références, mêlant récits d’aventures, conseils pratiques et réflexions philosophiques. Des ouvrages comme High Life and Towers of Silence (1886) ou My Home in the Alps (1892) ouvrent les portes de la haute montagne à un public plus large, et surtout, ils légitiment la parole d’une femme sur un sujet considéré comme une chasse gardée masculine.

Mais son audace ne s’arrête pas là. À l’aube du cinématographe, elle perçoit immédiatement le potentiel de ce nouvel art pour transmettre le mouvement, le vertige, l’effort. Elle devient l’une des toutes premières cinéastes de montagne au monde. Avec sa caméra, elle filme ses ascensions en Engadine, des courses de bobsleigh ou de ski. Ces courts films, projetés lors de conférences en Angleterre, provoquent la stupéfaction. Pour la première fois, le public peut voir, et non plus seulement lire ou imaginer, ce qu’est la réalité d’une progression sur une arête effilée ou le ballet des patineurs sur un lac gelé. Elle utilise l’image non pour sa seule gloire, mais comme un outil de démocratisation et de pédagogie, une façon de partager la passion qui l’anime. Ses travaux préfigurent d’un siècle le cinéma de montagne moderne que nous connaissons.

Le combat pour la reconnaissance : la fondation du Ladies’ Alpine Club

Malgré ses succès et sa notoriété grandissante, Elizabeth Le Blond se heurte continuellement au plafond de verre des institutions alpines. L’accès au prestigieux Alpine Club de Londres, le saint des saints de l’alpinisme mondial, est strictement interdit aux femmes. Elles peuvent assister à certaines conférences, mais n’ont pas le droit de devenir membres, de voter, ou de participer pleinement à la vie de l’institution. Cette exclusion, qu’elle juge absurde et injuste, devient le catalyseur de son plus grand combat institutionnel. Si les hommes ne veulent pas d’elles, alors les femmes créeront leur propre espace, leur propre cercle d’excellence.

En décembre 1907, à Londres, elle fonde le Ladies’ Alpine Club. C’est une véritable déflagration dans le milieu. Elle en devient la première présidente, un rôle qu’elle occupera pendant près de trente ans, jusqu’à sa mort. Le club n’est pas un simple salon de thé pour dames en mal d’exotisme. Ses critères d’admission sont stricts, basés sur une liste de courses significative et une expérience avérée de la montagne sans guide. L’objectif est clair : créer une communauté de femmes alpinistes de haut niveau, favoriser le partage d’expériences, organiser des expéditions et, surtout, prouver au monde que les femmes sont tout aussi capables que les hommes en montagne. Le club devient rapidement une institution respectée, attirant des membres du monde entier et contribuant de manière décisive à la normalisation de la pratique féminine, comme le fait aujourd’hui la FFCAM avec ses initiatives pour l’alpinisme au féminin.

Un héritage au-delà des sommets

La fin de sa vie est plus discrète. Après avoir servi comme infirmière en France durant la Première Guerre mondiale, elle se retire progressivement de l’alpinisme de haut niveau, mais continue d’écrire, de donner des conférences et de présider son club avec une énergie intacte. Elle s’éteint en 1934, laissant derrière elle un héritage colossal mais paradoxalement méconnu. Elizabeth Le Blond n’a pas seulement été une collectionneuse de sommets. Elle a été une stratège, une visionnaire et une militante. Elle a compris que pour changer les mentalités, les exploits sportifs ne suffisaient pas ; il fallait les accompagner d’un récit, d’images, et de structures institutionnelles solides.

Son parcours est un rappel puissant que l’histoire de l’alpinisme, comme tant d’autres, a souvent été écrite par et pour les hommes, laissant dans l’ombre des figures essentielles. En fondant le Ladies’ Alpine Club, elle n’a pas seulement créé un refuge, mais une rampe de lancement pour des générations de femmes qui, grâce à elle, ont pu revendiquer leur droit à la verticalité. Son nom, gravé sur un col alpin, est bien plus qu’un simple repère topographique. C’est le symbole d’une voie ouverte, d’une barrière brisée, et la preuve que l’audace, le talent et la volonté ne connaissent ni les genres, ni les conventions. Elle a rappelé au monde que la montagne, dans son immense indifférence, offre sa beauté et ses défis à quiconque ose s’y mesurer, que l’on porte une jupe de tweed ou une combinaison en Gore-Tex.

Sources et Références

  • Peter H. Hansen, « Le Blond, Elizabeth Alice Frances (1860–1934) », Oxford Dictionary of National Biography, Oxford University Press, 2004.
  • Clare Roche, « Elizabeth Le Blond: ‘A lady of title’s’ progress », The Alpine Journal, Vol. 120, 2016.
  • Le Blond, E., The Story of an Alpine Winter, Adam and Charles Black, London, 1907. (Livre écrit par l’alpiniste elle-même).
  • British Film Institute (BFI), Archives sur les premiers films de montagne, section cinéma muet.