Patrouille des Glaciers 1970 : Le drame invisible, quand la plus grande course du monde a disparu sous une avalanche

Certaines histoires se murmurent à voix basse, dans le cercle feutré des initiés. Celle du drame Patrouille des Glaciers de 1970 en fait partie. Alors que le nom de l’épreuve évoque aujourd’hui l’exploit et la communion, il fut un temps où il fut synonyme de deuil et de silence. Une avalanche, une cordée balayée, et la plus grande course de ski-alpinisme du monde qui s’éteint brutalement pour quatorze longues années. Ce n’est pas seulement le récit d’un accident, mais celui d’une prise de conscience, à l’instar de notre analyse sur les catastrophes en alpinisme, marquant une fracture profonde dans l’histoire de la montagne en compétition.

La Patrouille d’avant 1970 : Une épopée militaire au cœur des Alpes

Pour comprendre le choc de 1970, il faut se replonger dans l’atmosphère de la Patrouille des Glaciers d’alors. Née en 1943 au cœur de la Seconde Guerre mondiale, l’épreuve n’est pas encore le rendez-vous international et médiatique que nous connaissons. Elle est avant tout une démonstration de la capacité opérationnelle des brigades de montagne de l’Armée suisse. L’esprit est spartiate, l’engagement total. Les concurrents, majoritairement des militaires, s’élancent avec un équipement qui nous semblerait aujourd’hui archaïque : skis en bois, fixations à câble, chaussures en cuir rigide et vêtements de laine. L’aventure prime sur la performance chronométrique, et la notion de risque fait partie intégrante du contrat tacite passé avec la haute montagne. On ne cherche pas à dompter le milieu, mais à s’y mesurer avec courage et abnégation.

Les récits de ces éditions pionnières sont tissés de camaraderie virile et d’une endurance hors du commun, des valeurs que l’on retrouve dans notre récit de la traversée des Écrins. La montagne est perçue comme un adversaire magnifique mais impartial, et ses dangers, comme les avalanches ou les chutes en crevasse, sont acceptés comme une fatalité possible, une part d’ombre indissociable de la lumière des sommets. La sécurité est bien sûr une préoccupation, mais elle repose davantage sur l’expérience individuelle des patrouilleurs, leur sens de la montagne et leur robustesse, que sur un arsenal de protocoles et de technologies. La PDG est alors une affaire d’hommes, de caractère, un pèlerinage où la souffrance et la gloire se côtoient intimement, loin des préoccupations modernes de gestion du risque à grande échelle. C’est dans ce contexte de rusticité et d’héroïsme que l’édition 1970 se prépare, sans se douter qu’elle deviendra le point de bascule de toute une discipline.

Le printemps tragique de 1970 : Chronique d’une fatalité

Le printemps 1970 est capricieux en Valais. Les chutes de neige ont été abondantes et tardives, créant un manteau neigeux complexe, lourd et instable sur de nombreux versants. La communauté des guides et des montagnards observe la situation avec une prudence mêlée d’inquiétude, mais l’enthousiasme pour la grande course est immense. Lancer le départ de la Patrouille des Glaciers est une décision lourde, pesée par le commandement militaire qui engage sa responsabilité. Malgré les conditions délicates, le feu vert est donné. Des centaines de patrouilles s’apprêtent à relier Zermatt à Verbier, le cœur battant à l’unisson d’un défi hors norme. L’atmosphère est électrique, un mélange de tension et d’excitation palpable dans les rues de la station au pied du Cervin.

Une nuit sur le fil du rasoir

Dans la nuit froide et étoilée, les colonnes de frontales s’étirent comme un serpent de lumière fragile sur l’immensité blanche des glaciers. La progression est difficile. La neige profonde fatigue les organismes, chaque pas demande un effort supplémentaire. Les patrouilleurs avancent en silence, concentrés, à l’écoute de leur souffle et du crissement de leurs peaux sur la neige. Le passage de Tête Blanche, point culminant du parcours, est une première épreuve de vérité. Mais le véritable piège se situe plus loin, dans la descente technique et exposée qui suit le Col de la Riedmatten, un passage clé avant de basculer vers le lac de la Dixence et la montée finale vers la Rosablanche. Un entonnoir naturel, connu pour sa dangerosité et sa propension à purger après de fortes chutes de neige.

Le grondement sourd qui figea le temps

C’est là, dans ce secteur redouté, que le destin bascule. Alors que plusieurs cordées sont engagées dans la pente, un grondement sourd et funeste déchire le silence de la nuit. Une plaque à vent, massive, se décroche en amont. L’avalanche est fulgurante, un monstre de neige et de glace qui dévale la pente avec une puissance inouïe. La plupart des patrouilleurs parviennent à s’échapper de justesse, mais une cordée est happée, balayée, ensevelie. L’alerte est immédiatement donnée. Dans le chaos et l’obscurité, les secours s’organisent avec les moyens du bord. Des camarades, eux-mêmes épuisés par l’effort, se muent en sauveteurs, sondant frénétiquement le dépôt de l’avalanche. Mais le bilan est terrible : le guide de montagne fribourgeois Michel Rittener et ses deux coéquipiers sont emportés. Si deux d’entre eux sont retrouvés, le guide, lui, ne sera jamais récupéré. La nouvelle se propage comme une onde de choc le long du parcours. La course est immédiatement neutralisée, puis officiellement annulée. Un voile de stupeur et de tristesse s’abat sur l’épreuve mythique.

L’onde de choc et les quatorze années de silence

La décision d’annuler la course est la seule réponse possible face à la tragédie. Mais l’impact de ce drame dépasse largement le cadre de l’édition 1970. Pour l’Armée suisse, l’organisatrice historique, le choc est immense. La mort d’un homme sur une épreuve placée sous sa responsabilité ouvre une crise de conscience profonde. Comment justifier une compétition où l’engagement peut mener à la mort ? La question du risque acceptable, jusqu’alors une notion philosophique laissée à l’appréciation de chaque alpiniste, devient soudain un problème institutionnel, juridique et moral. La presse s’empare timidement de l’affaire, mais au sein du monde de la montagne, le débat est intense. On ne peut plus simplement invoquer la « fatalité » ou la « loi de la montagne ».

Face à la complexité de la situation et à la pression émotionnelle, le commandement de l’armée prend une décision radicale : la Patrouille des Glaciers est suspendue sine die. Ce qui devait être une pause pour la réflexion et le deuil se transforme en un long hiver de quatorze années. La plus grande course du monde disparaît des calendriers, laissant un vide immense. Pour toute une génération de skieurs-alpinistes, la PDG devient un mythe, un récit d’anciens combattants. Ce long silence n’est pas un oubli, mais un temps de maturation indispensable. Il a fallu plus d’une décennie pour digérer le traumatisme, repenser intégralement le concept de l’épreuve et oser imaginer son retour, sur des bases entièrement nouvelles.

Le drame Patrouille des Glaciers : la refondation d’un mythe

Le retour de la Patrouille des Glaciers en 1984 n’est pas une simple réédition ; c’est une véritable renaissance, une métamorphose profonde née des leçons du drame Patrouille des Glaciers de 1970. Les organisateurs savent qu’ils n’ont pas le droit à l’erreur. La sécurité, qui était une composante de la course, en devient la pierre angulaire, le principe fondateur. Cette refondation s’articule autour de plusieurs axes qui vont révolutionner non seulement la PDG, mais l’ensemble des compétitions de ski-alpinisme à travers le monde.

La révolution de la sécurité et de la technologie

Le changement le plus visible est l’introduction de protocoles de sécurité drastiques. L’analyse nivologique et météorologique, autrefois empirique, devient une science précise, s’appuyant sur des experts et des bulletins dédiés. Des parcours de repli sont systématiquement prévus. Mais la plus grande révolution concerne l’équipement individuel. Le port de l’appareil de recherche de victimes d’avalanche (ARVA, ou DVA), encore confidentiel en 1970, devient obligatoire pour chaque concurrent. Cette simple décision, aujourd’hui une évidence, marque un changement de paradigme fondamental : on n’accepte plus passivement le risque, on se dote des moyens techniques pour y faire face et pour secourir. C’est la fin d’une certaine forme de romantisme héroïque au profit d’une approche pragmatique et responsable, parfaitement illustrée par les standards de sécurité prônés par des organismes comme l’UIAA (International Climbing and Mountaineering Federation).

De l’épreuve militaire à l’événement civil

L’autre mutation majeure est l’ouverture progressive de la course aux patrouilles civiles. Si l’armée reste l’organisateur et le garant de la logistique colossale, l’esprit de l’épreuve s’universalise. La PDG n’est plus seulement une démonstration de force militaire, mais un défi sportif planétaire qui attire les meilleurs athlètes du monde entier, à l’heure où le skimo devient olympique. Cette ouverture s’accompagne d’une professionnalisation de l’encadrement, avec des centaines de guides, médecins, et spécialistes de la montagne mobilisés pour sécuriser chaque mètre du parcours. L’évolution du matériel, avec l’arrivée de marques innovantes comme Petzl qui a démocratisé les lampes frontales performantes, contribue également à rendre l’épreuve plus sûre et plus accessible. La course moderne, telle que présentée sur son site officiel, est l’héritière directe de cette introspection post-1970.

Le drame de 1970, en forçant la Patrouille des Glaciers à se réinventer, l’a paradoxalement sauvée et propulsée dans la modernité. Cette tragédie invisible, souvent absente des récits officiels qui préfèrent célébrer les exploits, est en réalité la fondation sur laquelle repose toute la crédibilité et la pérennité de l’épreuve actuelle. Chaque concurrent qui s’élance aujourd’hui de Zermatt, équipé des dernières technologies de sécurité, marche sans le savoir sur les traces de ce drame fondateur. La cicatrice de 1970 est devenue la plus grande force de la Patrouille, un rappel constant que face à la toute-puissance de la montagne, l’humilité et la préparation sont les seules réponses valables. C’est peut-être là que réside la plus grande victoire de cette course mythique : avoir su transformer sa plus grande douleur en son plus précieux héritage.

Sources et Références

  • Les Alpes – Revue du Club Alpin Suisse (CAS), Année 1970, Numéro 3, « Rapport sur l’annulation de la Patrouille des Glaciers ».
  • Ouvrage : « La Patrouille des Glaciers : l’épopée d’une course mythique », par Jean-Marc Biner, Éditions du Rotten, 2002.
  • Archives de l’Armée Suisse, Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS), « Rapports d’événements de la brigade de montagne 10, 1970 ».