Hivernale de l’Eiger, 1961 : 7 jours dans le congélateur, la face que même les nazis n’avaient pas osée en hiver

Il est des parois qui sont des mythes, et des mythes qui se nourrissent de drames, à l’image du Vendredi Blanc de 1916. La face nord de l’Eiger, l’Ogre, en fait partie. Pendant des décennies, sa conquête estivale a suffi à remplir les pages de l’histoire de l’alpinisme de sang et de gloire, tout comme les récits sur la voie normale du Mont-Blanc. Mais une fois le « dernier problème des Alpes » résolu en été, une autre frontière subsistait, plus froide, plus sombre, plus terrible encore : l’hiver. En mars 1961, quatre hommes se sont engagés dans ce congélateur vertical pour une ascension qui allait redéfinir les limites de l’endurance humaine. Récit de la première hivernale Eiger, une épopée de glace, de stratégie et de volonté pure.

L’Eigerwand, un théâtre de tragédies estivales

Pour comprendre la portée de l’exploit de 1961, il faut d’abord se replonger dans l’atmosphère délétère qui entourait l’Eiger dans les années 1930. La face nord, ou Eigerwand, n’était pas qu’une simple paroi ; c’était la Mordwand, le « mur de la mort ». Les premières tentatives, menées avec l’audace et parfois l’inconscience d’une époque en quête de héros, se soldèrent par des échecs retentissants et des morts atroces. Le drame de 1936, où Toni Kurz périt à quelques mètres des sauveteurs, suspendu au bout de sa corde, a marqué les esprits au fer rouge, devenant le symbole de l’hostilité absolue de la montagne. Cette réputation était si terrible que les autorités bernoises avaient même songé à en interdire l’ascension.

La première estivale de 1938, réussie par la cordée germano-autrichienne de Anderl Heckmair, Ludwig Vörg, Fritz Kasparek et Heinrich Harrer, fut un événement majeur, immédiatement récupéré par la propagande nazie. Mais cette victoire ne dissipa pas l’aura funeste de la face. Elle confirmait au contraire sa difficulté extrême. Les alpinistes avaient lutté pendant quatre jours contre les chutes de pierres, les avalanches et les passages techniques redoutables comme la traversée Hinterstoisser ou l’Araignée Blanche. C’était une ascension qui exigeait de la vitesse, de l’opportunisme face à la météo, et une part de chance. L’idée même de transposer cet engagement dans les conditions hivernales semblait alors relever de la pure folie, un suicide organisé.

Le défi hivernal : quand l’impossible devient un projet

Pourquoi l’hiver change-t-il si radicalement la donne ? Ce n’est pas seulement une question de température. C’est une transformation complète de l’environnement, une hostilité portée à son paroxysme. Les journées, terriblement courtes, imposent un rythme lent et des bivouacs longs et glaciaux. Les températures, qui peuvent chuter à -30°C ou moins, ne sont pas un simple inconfort ; elles sont une menace mortelle. Le métal du piolet colle aux gants, le souffle se cristallise en un nuage éphémère, et chaque calorie devient une ressource précieuse, un trésor à ne pas dilapider. Le matériel de l’époque, bien que performant, n’avait rien à voir avec nos équipements modernes. Les duvets étaient en plume, lourds et vulnérables à l’humidité, et les vêtements peinaient à concilier isolation et respirabilité.

La face elle-même se métamorphose. Là où l’été, l’eau suinte et le rocher est parfois sec, l’hiver plaque une armure de glace vitreuse, fine, cassante, obligeant à une progression lente, une taille de marches méticuleuse et un assurage précaire. Les fameuses chutes de pierres de l’Eiger sont certes moins fréquentes, cimentées par le gel, mais elles sont remplacées par le risque constant de « purges », des coulées de neige poudreuse qui dévalent la paroi et peuvent déséquilibrer la cordée. Psychologiquement, l’isolement est total. En été, les touristes observent la face à la longue-vue depuis la Kleine Scheidegg. En hiver, la montagne est un désert blanc, silencieux, indifféent. S’engager dans l’Eiger en hiver, c’était accepter de disparaître du monde pour un temps indéterminé, avec des chances de secours quasi nulles.

Toni Hiebeler, la patience comme arme maîtresse

Face à un tel monument, il fallait un visionnaire, un homme à la fois audacieux et méthodique. Cet homme fut Toni Hiebeler, alpiniste et rédacteur en chef de la revue allemande Alpinismus. Loin de l’image de la tête brûlée, Hiebeler était un stratège. Il a compris que la clé d’une hivernale ne résidait pas dans la vitesse, comme en été, mais au contraire dans la patience et une préparation quasi militaire. Pendant près de deux ans, il a étudié la face, analysé les bulletins météorologiques, sélectionné son matériel et, surtout, ses compagnons. Son choix s’est porté sur des hommes d’une trempe exceptionnelle : le Munichois Toni Kinshofer, un roc de puissance et de sérénité, l’Autrichien Walter Almberger, guide de montagne expérimenté, et le Bavarois Anderl Mannhardt, un glaciériste hors pair.

Leur approche était révolutionnaire pour l’époque. Plutôt que de se lancer dans une tentative unique et désespérée, ils ont conçu l’ascension comme un siège. À la fin de l’année 1960, ils effectuent des incursions dans le bas de la face pour y fixer des cordes et déposer un premier cache de matériel. Ils s’acclimatent au froid, testent leur cohésion et apprivoisent le terrain. Cette stratégie leur permet de gagner un temps précieux lors de la véritable tentative et de s’économiser physiquement et mentalement. Ils attendaient une fenêtre météo exceptionnelle, un anticyclone stable, pour se lancer. Cette patience fut leur plus grande force, une rupture avec la culture de l’assaut héroïque qui avait coûté tant de vies avant eux. Pour plus d’informations sur l’évolution des techniques de sécurité en alpinisme, on peut se référer aux archives de l’Union Internationale des Associations d’Alpinisme (UIAA).

Récit des sept jours : la conquête de la première hivernale Eiger

Le 6 mars 1961, les conditions sont enfin réunies. Une bulle de haute pression s’installe sur les Alpes. L’équipe s’engage. Sept jours durant, ils vont vivre en autarcie dans un monde vertical et hostile, un univers de nuances de blanc et de gris, où chaque geste est pesé, chaque décision vitale.

Le baptême du froid et la progression méthodique

Les deux premiers jours sont consacrés à la remontée des cordes fixes et à la progression dans le socle inférieur. Le froid est saisissant, mais le moral est bon. La stratégie de Hiebeler paie : ils avancent avec une régularité de métronome, sans se presser, en consolidant chaque relais. Ils savent que la paroi est une course de fond, pas un sprint. Ils atteignent rapidement la fameuse traversée Hinterstoisser. En hiver, la dalle n’est plus qu’une fine pellicule de glace posée sur un rocher lisse. Le passage est délicat, exposé, mais leur technique de cramponnage et leur sang-froid leur permettent de franchir l’obstacle. Le premier bivouac, puis le second au « Bivouac de la Mort », sont des épreuves. La nuit tombe vite, les températures chutent. Entassés sur une vire minuscule, ils luttent contre le sommeil et le gel qui menace d’insensibiliser leurs extrémités.

L’Araignée Blanche, le juge de paix

Le cœur de la paroi est le névé de l’Araignée Blanche, un entonnoir de glace où convergent toutes les coulées de la partie supérieure. En été, c’est un piège mortel. En hiver, il est pétrifié par le gel, mais reste le passage le plus impressionnant psychologiquement. La progression y est lente, exténuante. Le martèlement des piolets dans la glace dure résonne dans le silence ouaté de la face. C’est là que la cohésion de la cordée est fondamentale. Chaque homme assure l’autre, conscient que la moindre erreur serait fatale pour tous. La fatigue commence à s’installer, le froid s’infiltre sous les couches de vêtements. Les gestes deviennent plus lents, plus coûteux en énergie. Le soutien d’organismes comme la Fédération Française des Clubs Alpins et de Montagne (FFCAM) est aujourd’hui essentiel pour préparer les alpinistes à ce type d’engagement extrême.

Le sixième jour, ils sont au-dessus de l’Araignée. La sortie est en vue, mais la paroi réserve un dernier combat. Les fissures de sortie, souvent verglacées, demandent un effort technique et physique colossal après tant de jours d’exposition. C’est l’ultime test de leur détermination. Ils puisent dans leurs dernières réserves, portés par la proximité du sommet et la solidarité infaillible qui les lie. Chaque mètre gagné est une victoire. Le monde extérieur, qui avait fini par les croire perdus, apprend avec stupeur via des vols de reconnaissance qu’une cordée est sur le point de réussir l’impensable.

Un exploit qui redéfinit l’alpinisme

Le 12 mars 1961, à 10h45, Toni Hiebeler, Toni Kinshofer, Anderl Mannhardt et Walter Almberger débouchent sur l’arête sommitale de l’Eiger. Le ciel est d’un bleu polaire, le panorama sur les Alpes bernoises est infini. Ils ont réussi. Ils ont passé sept jours et six nuits dans la face nord. Ils n’ont pas seulement gravi une montagne, ils ont prouvé que l’alpinisme hivernal de très haute difficulté était possible. Cet exploit a un retentissement mondial et ouvre une nouvelle ère : celle des grandes hivernales alpines, puis himalayennes. Il démontre que la stratégie, la patience et une préparation mentale et matérielle rigoureuse peuvent venir à bout des obstacles les plus redoutables. Une leçon qui inspirera des générations d’alpinistes, de Walter Bonatti à Ueli Steck.

Cette réussite marque aussi une évolution dans la philosophie de la pratique. L’alpinisme n’est plus seulement une conquête, mais une immersion. L’idée n’est plus de « vaincre » la montagne le plus vite possible, mais de savoir y vivre, y survivre, en acceptant ses règles. La première hivernale Eiger est une leçon magistrale d’adaptation et d’humilité. Elle nous enseigne que face aux plus grands défis, la force brute ne suffit pas. Il faut l’intelligence, la fraternité d’une cordée et un respect profond pour l’environnement dans lequel nous choisissons d’évoluer. Une éthique qui trouve un écho particulier aujourd’hui, alors que les changements climatiques transforment radicalement ces terrains de jeu, illustrant le grand paradoxe blanc, comme l’étudie attentivement le CREA Mont-Blanc.

Sources et Références

  • Hiebeler, Toni. Aventure à l’Eiger (Combat pour l’Eiger). Arthaud, 1963.
  • « Analyse technique de la première ascension hivernale de la face nord de l’Eiger ». Les Alpes, Revue du Club Alpin Suisse (CAS), n°4, 1961.
  • Harrer, Heinrich. L’Araignée Blanche. Éditions Denoël, 1959 (pour le contexte historique de la première estivale).