Nan Shepherd, 1945 : l’écrivaine écossaise dont le livre culte sur les Cairngorms est resté inédit pendant plus de trente ans

En 1945, une enseignante d’anglais d’Aberdeen achève un court manuscrit sur les montagnes qu’elle arpente depuis l’enfance, le massif des Cairngorms, dans les Highlands écossais. Elle le montre à un ami écrivain, le range dans un tiroir, et n’en reparle presque plus. Le texte ne sera publié que trente-deux ans plus tard, en 1977, quatre ans avant sa mort. Aujourd’hui considéré comme l’un des sommets de la littérature de montagne en langue anglaise, The Living Mountain a mis plus de temps à trouver ses lecteurs qu’il n’en a fallu à Nan Shepherd pour l’écrire.

Une enseignante des Cairngorms, jamais très loin de chez elle

Anna « Nan » Shepherd naît le 11 février 1893 à Peterculter, près d’Aberdeen, et grandit à Cults, sur les rives de la Dee, à quelques kilomètres seulement du massif des Cairngorms qu’elle ne cessera plus de fréquenter. Elle obtient une licence à l’université d’Aberdeen en 1915, puis enseigne la littérature anglaise au collège de formation des maîtres d’Aberdeen jusqu’à sa retraite en 1956. Contrairement à nombre d’écrivains voyageurs de son temps, elle ne quittera jamais vraiment sa région natale : l’essentiel de son œuvre se construit à partir d’un territoire restreint, arpenté et connu dans le détail plutôt que traversé une seule fois.

Plaque commémorative dédiée à Nan Shepherd
Plaque commémorative à la mémoire de Nan Shepherd. Crédit : watty62 — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Dans les années 1920 et 1930, elle publie trois romans, The Quarry Wood (1928), The Weatherhouse (1930) et A Pass in the Grampians (1933), ainsi qu’un recueil de poèmes, In the Cairngorms (1934), qui annonce déjà son attachement profond à ce massif. Ces textes, ancrés dans de petites communautés du nord-est de l’Écosse, la rattachent au mouvement moderniste écossais des années 1920, aux côtés d’auteurs comme Neil Gunn ou Hugh MacDiarmid. Après ces quatre livres, elle cesse pourtant presque totalement de publier pendant plus de quarante ans.

Ses anciens élèves la décrivent comme une enseignante exigeante et étonnamment moderne pour son époque, portée par une approche que l’on qualifierait aujourd’hui de féministe dans sa manière d’aborder la littérature en cours. Après sa retraite de l’enseignement en 1956, elle dirige la revue de l’université d’Aberdeen, l’Aberdeen University Review, de 1957 à 1963, avant de recevoir un doctorat honorifique de son ancienne université en 1964. Cette reconnaissance institutionnelle locale contraste avec l’absence quasi totale de notoriété nationale ou internationale de son œuvre de son vivant.

1945 : un manuscrit achevé, puis rangé dans un tiroir

C’est pendant la Seconde Guerre mondiale que Nan Shepherd rédige The Living Mountain, le récit de ses années de marche sur le plateau des Cairngorms. Le texte prend forme entre les black-out et les nouvelles du front, comme un espace de calme délibérément construit face au chaos du moment. Une fois le manuscrit achevé, en 1945, elle le confie à son ami l’écrivain Neil Gunn, déjà reconnu, pour avoir son avis. Gunn se montre élogieux sur le texte, mais le juge difficile à publier : trop court pour un roman, trop littéraire pour un simple récit de randonnée, difficile à faire entrer dans une case éditoriale reconnaissable.

Nan Shepherd suit ce conseil à la lettre. Elle range le manuscrit dans un tiroir et ne cherche plus activement à le faire publier. Elle continuera d’enseigner, d’écrire occasionnellement des articles et de la poésie, sans jamais revenir publiquement sur ce texte pendant plus de trois décennies. Le silence qui entoure The Living Mountain n’est donc pas un rejet éditorial classique : c’est un renoncement plus discret, presque volontaire, de l’autrice elle-même.

La biographe Charlotte Peacock, autrice d’Into the Mountain: A Life of Nan Shepherd publiée en 2017, avance une explication complémentaire à ce long silence : l’Écosse de l’immédiat après-guerre, tournée vers la reconstruction et peu disposée à l’introspection contemplative, n’offrait sans doute pas le climat éditorial le plus favorable à un texte aussi peu narratif, presque méditatif, construit autour de la lenteur plutôt que de l’exploit. Shepherd elle-même semble avoir partagé ce doute sur la réception possible du livre, davantage qu’elle n’a subi un rejet ferme de la part d’un éditeur identifié.

Connaître la montagne plutôt que la conquérir

Ce qui distingue The Living Mountain des récits de montagne de son époque, dominés par le vocabulaire de la conquête et de l’ascension, c’est son refus explicite de faire du sommet un objectif. Le livre, un texte assez court d’environ 30 000 mots, s’organise non pas comme un récit chronologique d’expéditions mais comme une série de chapitres consacrés chacun à un élément du massif : le plateau, les recoins encaissés, la vie végétale, et surtout l’eau, omniprésente dans les lochs d’altitude comme le Loch Etchachan, dont elle décrit la surface changeante selon la lumière. Shepherd y raconte des journées entières passées sur le plateau sans jamais chercher à atteindre un point culminant précis, attentive à la lumière changeante, aux lochans gelés, à la texture du granit sous la main. Elle écrit que la montagne se révèle souvent plus complètement lorsqu’elle n’a « aucune destination », une idée qui tranche radicalement avec le langage de la performance sportive. Dès 1934, elle note déjà la disparition précoce de névés qu’elle avait l’habitude de voir subsister tout l’été, une observation qui anticipe de plusieurs décennies les inquiétudes actuelles sur le recul de l’enneigement estival dans les Highlands.

Paysage du parc national des Cairngorms, Écosse
Le plateau des Cairngorms, dans les Highlands écossais, que Nan Shepherd a arpenté toute sa vie. Crédit : Wikimedia Commons (CC0, domaine public).

Ce parti pris littéraire trouve un écho frappant dans une œuvre déjà publiée sur lalpin.eu : l’écrivain suisse Charles-Ferdinand Ramuz a lui aussi cherché à saisir, dans ses romans, la peur et la grandeur de l’homme face aux Alpes plutôt que le simple récit d’un exploit. Les deux auteurs, sans se connaître, placent l’expérience intérieure de la montagne au-dessus du compte-rendu d’ascension.

Hugh Munro et les sommets à cocher

Pour mesurer à quel point cette approche est à contre-courant, il suffit de la comparer à l’héritage d’un autre Écossais, beaucoup plus célèbre dans le monde de la randonnée : Sir Hugh Munro. En 1891, ce montagnard établit la première liste exhaustive des sommets écossais dépassant 3000 pieds, environ 914 mètres, les fameux « Munros », au nombre de 282. Cette liste, publiée dans le journal du Scottish Mountaineering Club, donne naissance à une pratique toujours extrêmement vivante aujourd’hui, le « Munro bagging » : cocher méthodiquement chaque sommet de la liste jusqu’à les avoir tous gravis. Plus de 8000 marcheurs ont officiellement déclaré avoir complété l’ensemble des Munros depuis 1901, année du premier finisher recensé, le révérend A. E. Robertson.

Munro lui-même mourra en 1919 sans avoir terminé sa propre liste, à trois sommets près. Cette culture du sommet coché, aussi respectable soit-elle, incarne exactement ce que Nan Shepherd refuse dans son livre : réduire une montagne à un point atteint et validé, plutôt qu’à un lieu connu dans la durée. Les deux logiques coexistent aujourd’hui sans se contredire complètement, mais elles racontent deux rapports très différents à la même chaîne de montagnes. Munro cartographie et hiérarchise, transformant chaque sommet en une case à remplir sur une liste commune à des milliers de marcheurs ; Shepherd, elle, revient sans cesse au même plateau, année après année, pour en apprendre les nuances plutôt que pour l’épuiser. Les deux logiques n’ont pourtant jamais cherché à s’exclure l’une l’autre : rien n’empêche un même marcheur de cocher méthodiquement une liste de sommets tout en gardant, pour un massif en particulier, l’attention patiente que Shepherd réservait aux Cairngorms.

Plaque commémorative à Sir Hugh Munro, Kirriemuir
Plaque commémorative dédiée à Sir Hugh Munro à Kirriemuir, en Écosse. Crédit : Stephencdickson — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Trente-deux ans de silence, puis une redécouverte tardive

Le manuscrit ressort finalement de son tiroir à la fin des années 1970. En 1977, les presses de l’université d’Aberdeen le publient discrètement, sans grand relais critique. Nan Shepherd, alors âgée de quatre-vingt-quatre ans, voit enfin son texte imprimé, quatre ans avant sa mort en 1981. Le livre reste néanmoins largement confidentiel pendant encore trois décennies, connu surtout d’un cercle restreint de lecteurs passionnés par les Highlands.

La redécouverte véritable vient de l’écrivain britannique Robert Macfarlane, qui republie The Living Mountain avec une nouvelle préface en 2011 et le qualifie de « petit chef-d’œuvre ». Cette réédition change durablement la place de Shepherd dans le canon de la littérature de nature : le livre devient une référence citée par une génération entière d’auteurs de nature writing, en Grande-Bretagne comme ailleurs. En 2016, la Royal Bank of Scotland choisit son portrait pour son nouveau billet de cinq livres en polymère, une première pour une femme sur un billet écossais en circulation courante, accompagné d’une citation extraite du livre et d’une vue du massif qu’elle avait passé sa vie à observer.

Ce qu’elle change dans notre façon de marcher en montagne

L’itinéraire éditorial de Nan Shepherd, un texte achevé en pleine possession de ses moyens puis mis de côté pendant une génération entière, invite à une forme de prudence face à l’idée qu’une œuvre importante se reconnaît forcément tout de suite. Mais c’est surtout ce qu’elle dit de la marche elle-même qui reste actuel : à l’heure où le tourisme de masse et les réseaux sociaux transforment souvent la montagne en une collection de points de vue à photographier, sa manière de décrire une présence lente et répétée au même massif, sans objectif de performance, offre un contrepoint qui n’a rien perdu de sa force. Connaître un lieu, pour elle, ne consistait jamais à l’avoir simplement traversé.

Il y a quelque chose de profondément instructif, pour quiconque pratique la randonnée ou l’alpinisme aujourd’hui, dans le décalage entre les deux formes de reconnaissance que Nan Shepherd a connues. De son vivant, seule une poignée de lecteurs et l’université qui l’employait ont mesuré la valeur de son travail. Il a fallu la republication portée par un autre écrivain, près de trente-cinq ans après sa mort, pour que son nom rejoigne enfin celui des grandes voix de la littérature de montagne. Cette histoire éditoriale rappelle qu’une observation patiente et répétée d’un même massif, sans quête de record ni de première, peut produire un texte aussi durable qu’un exploit spectaculaire, même si la reconnaissance qui l’accompagne met parfois plusieurs générations à arriver.

Sources et Références

  • Nan Shepherd, The Living Mountain: A Celebration of the Cairngorm Mountains of Scotland, Aberdeen University Press, 1977 ; réédition Canongate, 2011, préface de Robert Macfarlane.
  • Charlotte Peacock, Into the Mountain: A Life of Nan Shepherd, Galileo Publishing, 2017.
  • University of Aberdeen, portrait biographique de Nan Shepherd, abdn.ac.uk.
  • Scottish Poetry Library, notice biographique de Nan Shepherd, scottishpoetrylibrary.org.uk.
  • Mountaineering Scotland, historique des « Munros » et de Sir Hugh Munro, mountaineering.scot.
  • NatWest Group Heritage Hub, notice sur le billet de cinq livres de la Royal Bank of Scotland consacré à Nan Shepherd.