Le barrage du Vajont vu depuis le village d'Erto

Vajont, 1963 : ce que l’effondrement d’un versant entier a appris aux ingénieurs sur la géologie des barrages de montagne

Le 9 octobre 1963, à 22h39, un pan entier du mont Toc, dans les Dolomites italiennes, se détache et plonge dans le lac de retenue du barrage du Vajont. En quelques minutes, une vague de plus de 150 mètres de haut balaie la vallée du Piave et rase la ville de Longarone. Le barrage, lui, tient bon : c’est la montagne qui a cédé, pas le béton. Cette catastrophe, l’une des plus meurtrières de l’histoire industrielle européenne, a durablement changé la manière dont les ingénieurs évaluent la stabilité géologique des versants qui bordent un barrage, bien au-delà des frontières italiennes.

L’Italie de la reconstruction et l’appétit pour l’hydroélectricité

Dans l’Italie de l’après-guerre, l’hydroélectricité représente un enjeu stratégique majeur pour un pays qui reconstruit son industrie sans ressources fossiles significatives et qui voit, dans les décennies 1950 et 1960, son miracle économique reposer en grande partie sur une électrification rapide du Nord industriel. La société SADE (Società Adriatica di Elettricità) lance dans les années 1950 un projet ambitieux dans la vallée du Vajont, un torrent encaissé entre le Frioul et la Vénétie, aux portes des Dolomites, dont le relief resserré permet en théorie de constituer un réservoir considérable avec un barrage relativement étroit.

L’ingénieur Carlo Semenza conçoit un barrage voûte destiné à devenir, au moment de sa construction entre 1956 et 1960, l’un des plus hauts du monde : 261,6 mètres pour 190,15 mètres de longueur en crête, construit à partir de 360 000 mètres cubes de béton, pour une capacité de retenue de plus de 168 millions de mètres cubes d’eau. La prouesse technique est saluée dans la profession à l’époque de sa construction, l’ouvrage figurant alors parmi les records mondiaux de hauteur pour ce type de structure. Mais la question de la stabilité du versant qui borde la retenue, contrairement à celle de la résistance du béton lui-même, ne fait alors l’objet d’aucune étude aussi poussée que celle consacrée à l’ouvrage.

Des signaux ignorés pendant plus de trois ans

Dès les premiers remplissages du réservoir, la montagne donne des signes d’instabilité. Le 22 mars 1959, un glissement de terrain de trois millions de mètres cubes survient sur la retenue voisine de Pontesei, provoquant les premières inquiétudes sérieuses sur la stabilité du mont Toc. En février 1960, durant le remplissage initial du Vajont, une crevasse en forme de « M » s’ouvre sur plus de deux kilomètres, entre 930 et 1 360 mètres d’altitude, signe visible d’un mouvement de terrain de grande ampleur. En novembre de la même année, un nouveau glissement de 700 000 mètres cubes force une baisse du niveau d’eau à 600 mètres.

Le 3 février 1961, le géologue autrichien Leopold Müller, associé au chercheur italien Edoardo Semenza, fils même de l’ingénieur en chef du barrage, rend un rapport qui identifie environ 200 millions de mètres cubes de matériau instable sur le versant du mont Toc. Le rapport précise que les mesures nécessaires pour prévenir un glissement de cette ampleur seraient d’une envergure technique et financière disproportionnée. Entre février et octobre 1961, une galerie de dérivation de 1 800 mètres est bien creusée, destinée à maintenir un débit d’eau minimal « en cas d’effondrement de la montagne », preuve que le risque est identifié en interne bien avant la catastrophe.

La nuit du 9 octobre 1963

Malgré ces avertissements, le remplissage du réservoir se poursuit. Le 9 octobre 1963 à 22h39, le versant du mont Toc s’effondre d’un seul bloc : environ 260 millions de mètres cubes de roche et de terre, sur une longueur de deux kilomètres et une largeur d’un kilomètre, plongent dans le lac à une vitesse de 70 à 90 km/h. Le volume est plus de cinq fois supérieur à celui envisagé par les simulations du professeur Ghetti, qui n’avait anticipé qu’environ 50 millions de mètres cubes et avait concentré ses calculs sur la hauteur de la vague plutôt que sur l’effet d’obstruction de la vallée par la masse rocheuse elle-même.

Une vague dépassant 200 mètres de haut, emportant plus de la moitié du volume du réservoir, s’élève au-dessus de la rive opposée avant de franchir la crête du barrage et de s’abattre sur la vallée en contrebas. Environ 25 millions de mètres cubes d’eau passent ainsi par-dessus l’ouvrage, détruisant la cabine de contrôle, la passerelle et les infrastructures situées en aval, tout en creusant un cratère de 40 mètres au pied du barrage. Le bilan humain dépasse 1 900 morts, dont environ 1 700 dans la seule vallée du Piave, en aval, où la ville de Longarone, qui comptait 4 000 habitants, est rayée de la carte en quelques minutes, aux côtés des villages de Pirago, Villanova, Rivalta et Fae. Plus de 400 corps ne seront jamais retrouvés. Le barrage lui-même reste debout, intact dans sa structure : c’est bien la montagne, et non le béton, qui a causé la catastrophe.

Le Monte Toc, versant à l'origine du glissement de terrain de 1963
Le Monte Toc, dont l’effondrement d’un pan entier a précipité la catastrophe du 9 octobre 1963. Crédit : Davide Cavalli — Wikimedia Commons (CC BY 3.0).

L’onde de choc dépasse largement l’Italie. Dans les jours qui suivent, des équipes de secours et des observateurs internationaux affluent sur place, tandis que la presse mondiale découvre un paradoxe qui va structurer tous les récits ultérieurs de la catastrophe : l’ouvrage d’ingénierie le plus spectaculaire de la vallée a parfaitement rempli sa fonction structurelle, pendant que le terrain naturel qui l’entourait, lui, s’est effondré sans prévenir personne à temps.

« Non seulement prévisible, mais prévu »

L’enquête judiciaire menée par le juge Mario Fabbri conclut que la catastrophe était « non seulement prévisible, mais prévue », une formule qui résume à elle seule l’ampleur du scandale qui suit le drame. Carlo Semenza, l’ingénieur en chef, meurt en octobre 1961, avant même la catastrophe, sans jamais avoir eu à répondre des choix effectués sous sa direction. Le contrôle du barrage passe à l’ENEL, l’entreprise publique italienne d’électricité, en mars 1963, quelques mois avant l’effondrement, ce qui n’empêche pas les responsabilités techniques antérieures d’être scrutées lors du procès qui suit.

Alberico Biadene est identifié comme l’un des principaux responsables du dossier technique. Mario Pancini, chargé de la supervision des travaux, reconnaît publiquement un excès de confiance dans les capacités de la montagne à résister, avant de se donner la mort peu avant l’ouverture du procès. Le géologue Penta, membre de la commission de contrôle du projet, avait lui aussi systématiquement sous-estimé les risques identifiés par ses collègues ; il meurt avant d’avoir pu être jugé. Le procès qui suit, l’un des plus longs de l’histoire judiciaire italienne, ne permet donc de juger qu’une partie des responsables directs de la catastrophe, la mort successive de plusieurs figures centrales du dossier ayant privé les familles des victimes d’un compte rendu judiciaire complet des responsabilités.

Vue générale du barrage du Vajont
Vue générale du barrage du Vajont, l’un des plus hauts barrages voûte jamais construits au moment de son achèvement en 1960. Crédit : VENET01 — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Ce déséquilibre entre l’ampleur du drame et la portion des responsabilités effectivement établies devant un tribunal reste, aujourd’hui encore, l’un des points les plus amers de la mémoire collective italienne du Vajont, régulièrement rappelé lors des commémorations annuelles organisées à Longarone et dans les villages voisins.

Tignes, un autre visage du prix humain des barrages alpins

Le Vajont n’est pas le seul barrage alpin à avoir bouleversé la vie de toute une vallée, même si les circonstances diffèrent radicalement d’un cas à l’autre. En France, le village de Tignes a été englouti en 1952 par la mise en eau planifiée d’un barrage, contre l’avis d’une partie de ses habitants, mais sans qu’aucune vie humaine ne soit perdue lors de la mise en eau elle-même. Le contraste entre les deux histoires est instructif : à Tignes, le sacrifice est anticipé, débattu, négocié, même douloureusement ; au Vajont, le risque géologique identifié par les propres experts du projet est resté sans réponse à la hauteur du danger réel, jusqu’à ce que la catastrophe rende la question impossible à ignorer.

Le Vajont partage en réalité une parenté plus directe avec un autre drame français survenu quatre ans plus tôt : la rupture du barrage de Malpasset, près de Fréjus, en décembre 1959, qui avait déjà coûté la vie à plus de 400 personnes et alerté une partie de la profession sur les risques géologiques liés aux barrages voûte construits sur un terrain insuffisamment étudié. Les deux catastrophes, survenues à quatre ans d’intervalle dans deux pays voisins, ont fini par imposer collectivement ce que chacune, prise isolément, n’était pas parvenue à faire admettre à elle seule.

Une discipline entière transformée

Le Vajont marque un tournant dans la manière dont l’étude de la stabilité des versants est intégrée aux projets de barrage. Avant la catastrophe, cette étude ne faisait pas systématiquement partie du cahier des charges d’un projet hydroélectrique, y compris pour un ouvrage aussi majeur que le Vajont. Depuis, la réglementation applicable à la conception des grands barrages, y compris dans le cadre des recommandations de la Commission internationale des grands barrages, impose des études géologiques et géotechniques poussées sur l’ensemble du bassin versant du réservoir, pas seulement sur le site de l’ouvrage lui-même, une évolution que la profession attribue directement, dans la plupart des rétrospectives techniques, à la conjonction du Vajont et de Malpasset.

Le barrage du Vajont, désaffecté depuis la catastrophe et toujours propriété d’ENEL, reste aujourd’hui un lieu de mémoire plutôt qu’un ouvrage productif. Une passerelle piétonne a été ajoutée sur la crête endommagée en 2007, permettant aux visiteurs de traverser l’ouvrage et de mesurer, du haut de ses 261 mètres, l’ampleur du glissement qui a rayé une ville de la carte en quelques minutes sans jamais faire céder le béton lui-même.

Cérémonie de commémoration du 60e anniversaire de la catastrophe du Vajont
Cérémonie de commémoration du 60e anniversaire de la catastrophe, en 2023, sur le site du barrage. Crédit : 1st Lt. Katherine Sibilla, U.S. Army — Wikimedia Commons (domaine public).

Le débat sur la place des grands barrages dans les vallées alpines reste, aujourd’hui encore, loin d’être clos. La question de l’avenir des barrages alpins face aux nouveaux enjeux de gestion de l’eau ne peut plus être traitée comme un simple problème d’ingénierie hydraulique : elle exige, depuis le Vajont, une expertise géologique aussi rigoureuse que l’expertise structurelle du barrage lui-même, sur un temps long qui dépasse largement le seul calendrier d’un chantier de construction.

Pour un magazine consacré à la montagne, l’histoire du Vajont rappelle une vérité simple mais régulièrement oubliée : un ouvrage d’ingénierie n’est jamais isolé du terrain qui l’entoure. La solidité d’un barrage ne dit rien de la stabilité du versant qui le borde, et l’un des enseignements les plus durables de la catastrophe tient précisément dans cette distinction, devenue depuis un principe de base de toute étude d’impact préalable à la construction d’un grand ouvrage en montagne.

Sources et Références

  • Revue Française de Géotechnique, « Le glissement de Vajont, ses enseignements et ses retombées pour EDF et les exploitants de barrages », 2010
  • Société géologique de France, dossier « La catastrophe du barrage du Vajont »
  • Wikipédia (fr), article « Barrage du Vajont »
  • ScienceMag/Sciencepost, dossiers consacrés au barrage du Vajont