David Breashears, alpiniste, réalisateur et photographe, en 2011

David Breashears, 1998-2007 : le réalisateur du premier documentaire IMAX sur l’Everest, devenu le témoin photographique du recul des glaciers himalayens

En mars 1998, un documentaire tourné en format IMAX sur les pentes de l’Everest sort dans les salles américaines. Le film devient le plus gros succès commercial jamais enregistré par le format IMAX, avec 128 millions de dollars de recettes mondiales. Près de dix ans plus tard, le même homme qui l’a coréalisé, David Breashears, repart dans l’Himalaya, non plus pour filmer des cordées, mais pour photographier, au mètre près, ce qu’il reste des glaciers que des explorateurs avaient déjà photographiés un siècle plus tôt. Entre les deux projets, une même obsession : montrer la haute montagne telle qu’elle est vraiment, pas telle qu’on l’imagine depuis la vallée.

Un fils de militaire devenu grimpeur du Colorado

David Breashears naît le 20 décembre 1955 à Fort Benning, en Géorgie, fils d’un officier de l’armée américaine. Rien dans cette enfance ne le prédestine à l’Himalaya. C’est dans les falaises du Colorado qu’il fait ses armes, et c’est là qu’il pose, en 1975, l’un des jalons de sa réputation naissante : la première ascension libre de « Perilous Journey » sur l’Eldorado Mountain, cotée 5.11b X, une voie jugée à l’époque comme l’une des plus audacieuses ouvertes aux États-Unis dans cette décennie. Ce goût du risque calculé, associé à une exigence technique rare, va rapidement le conduire vers l’Himalaya, où il gravit notamment l’Ama Dablam, l’un des sommets les plus reconnaissables du Khumbu népalais.

Cette double compétence, alpinisme de haut niveau et maîtrise technique de l’image, reste rare dans les années 1970 et 1980. La plupart des expéditions himalayennes de cette période embarquent soit un cinéaste professionnel peu à l’aise en altitude, soit un grimpeur amateur de la caméra mais sans formation technique réelle. Breashears construit sa carrière précisément sur ce chaînon manquant : un alpiniste capable de grimper au niveau des meilleurs tout en manipulant un matériel de prise de vue lourd et fragile dans des conditions de froid et d’altitude extrême.

Le premier caméraman à transmettre l’Everest en direct

Breashears gravit l’Everest une première fois en 1983 et devient, cette année-là, le premier à transmettre des images en direct depuis le sommet. Deux ans plus tard, en 1985, il devient le premier Américain à atteindre deux fois le sommet du toit du monde. Sur l’ensemble de sa carrière, il mène huit expéditions sur l’Everest et en atteint le sommet à cinq reprises, la dernière fois en 2006, alors qu’il tourne un nouveau documentaire. Cette familiarité avec la montagne, construite sur plus de vingt ans d’allers-retours, en fait l’un des rares cinéastes au monde capables de filmer en haute altitude avec la compétence technique d’un alpiniste de pointe plutôt qu’avec celle d’un simple technicien accompagné.

1996 : filmer l’Everest pendant que la montagne tue huit personnes

Le tournage du documentaire IMAX débute justement au printemps 1996, coréalisé par Breashears et Greg MacGillivray, avec une équipe qui compte notamment le guide américain Ed Viesturs, la grimpeuse espagnole Araceli Segarra et Jamling Tenzing Norgay, fils de Tenzing Norgay. Ce printemps-là bascule dans le drame : une tempête frappe la montagne et cause la mort de huit personnes en une seule journée, l’un des épisodes les plus documentés de l’histoire de l’Everest, popularisé ensuite par le livre de Jon Krakauer. L’équipe de tournage interrompt son propre projet pour participer aux secours, notamment au transport d’oxygène vers les grimpeurs en détresse.

L'Everest, le Nuptse et le glacier du Khumbu, Himalaya
L’Everest et le Nuptse dominant le glacier du Khumbu : le terrain de tournage du documentaire IMAX « Everest » de 1998. Crédit : Vyacheslav Argenberg — Wikimedia Commons (CC BY 4.0).

Après la tempête, Breashears et MacGillivray décident de réorienter leur film pour intégrer ce qu’ils viennent de vivre plutôt que de l’ignorer, en partie du fait de l’attention médiatique déjà suscitée par le récit de Krakauer. Le documentaire, produit par MacGillivray Freeman Films, sort en salles le 6 mars 1998 sous le titre « Everest », narré par Liam Neeson, et devient le film IMAX le plus rentable jamais produit, avec 87,2 millions de dollars de recettes aux États-Unis et 128 millions dans le monde. Il reste, encore aujourd’hui, une référence citée dans la plupart des rétrospectives consacrées au cinéma de montagne, et son casting, qui inclut Jamling Tenzing Norgay, fils du compagnon de cordée d’Edmund Hillary en 1953, ajoute une dimension symbolique rare à un film déjà marqué par le drame vécu pendant son tournage.

De la caméra à l’appareil photo : GlacierWorks

En 2007, Breashears change de registre. Il fonde GlacierWorks, une organisation à but non lucratif dont la mission consiste à documenter, par la science, l’art et l’aventure, l’évolution des glaciers de l’Himalaya face au réchauffement climatique. Le projet le plus marquant de cette nouvelle carrière consiste à retrouver, au mètre et à l’angle de prise de vue près, les points exacts où des photographes d’expédition du début du XXe siècle avaient posé leur appareil, pour reproduire aujourd’hui le même cadrage et mesurer objectivement ce qui a disparu.

Le photographe italien Vittorio Sella, dont les clichés du Karakoram et de l’Himalaya datent des années 1899 à 1909, sert de référence principale à ce travail. Pour l’une de ces reconstitutions, l’équipe de Breashears campe treize jours sur un glacier pour attendre les conditions de lumière et de visibilité permettant de reproduire fidèlement une image prise par Sella en 1909. La comparaison entre les deux clichés, pris à un siècle d’écart exactement au même endroit, documente une perte de volume de glace considérable sur plusieurs versants de l’Everest et du Cho Oyu, rendant visible en une seule image ce que des décennies de mesures scientifiques abstraites peinent à faire ressentir au grand public.

Coucher de soleil sur le Broad Peak, photographié par Vittorio Sella en 1909
Coucher de soleil sur le Broad Peak, Karakoram, photographié par Vittorio Sella en 1909 — le type d’image que Breashears s’est employé à reproduire un siècle plus tard. Crédit : Vittorio Sella — Wikimedia Commons (domaine public).

Le retentissement de ce travail dépasse le cercle des amateurs de montagne : les images comparatives de GlacierWorks sont reprises par des médias généralistes comme NPR et par des institutions universitaires comme la Columbia Climate School, qui y voient un outil de vulgarisation scientifique rare, capable de rendre concret un phénomène que la plupart des gens ne perçoivent qu’à travers des courbes et des statistiques.

Vittorio Sella, le modèle photographique d’un siècle plus tôt

Le choix de Sella comme référence n’a rien d’accidentel. Comme le raconte notre article consacré à Vittorio Sella, l’homme qui photographiait les géants de glace, le photographe italien avait déjà, un siècle plus tôt, cherché à montrer au grand public une haute montagne que la plupart des gens ne verraient jamais de leurs propres yeux. Breashears reprend ce même objectif, mais avec un but inversé : là où Sella cherchait à révéler la beauté et l’ampleur des glaciers himalayens à un public qui n’en soupçonnait pas l’existence, Breashears cherche à documenter leur disparition à un public qui, lui, tient pour acquis qu’ils seront toujours là.

Les deux hommes partagent aussi une même rigueur technique poussée à l’extrême : le matériel photographique de Sella, des plaques de verre transportées à dos de porteur, imposait une préparation méticuleuse de chaque prise de vue ; les campagnes de rephotographie de Breashears exigent, elles, d’attendre parfois plusieurs semaines la fenêtre météorologique exacte permettant de reproduire fidèlement l’angle, la lumière et l’absence de nuages de l’original. Dans les deux cas, l’exigence esthétique et l’exigence documentaire finissent par se confondre.

Cette filiation revendiquée entre les deux hommes dit aussi quelque chose du regard que porte Breashears sur son propre travail. Il ne se présente pas comme un pionnier absolu, mais comme le continuateur d’une tradition d’observation minutieuse de la haute montagne qui remonte bien avant l’invention du cinéma, une tradition dans laquelle la caméra IMAX de 1996 et l’appareil photo de 2009 ne sont, au fond, que deux outils différents au service d’une même curiosité pour ce qui se passe réellement là-haut, loin des vallées habitées.

Une reconnaissance tardive mais large

Breashears reçoit au cours de sa carrière quatre Emmy Awards pour son travail de cinématographie, une reconnaissance rare pour quelqu’un dont le travail se déroule presque exclusivement en haute altitude, dans des conditions où le simple fait de faire fonctionner une caméra relève déjà de l’exploit technique. Cette double exigence, alpine et cinématographique, explique en partie pourquoi son nom reste moins connu du grand public que celui d’autres figures de l’Everest : son travail relève d’un artisanat technique difficile à raconter en une phrase, contrairement à un record de vitesse ou à une première historique.

Il meurt le 14 mars 2024 à son domicile de Marblehead, dans le Massachusetts, à l’âge de 68 ans, laissant derrière lui un corpus d’images qui couvre près de quarante ans d’évolution de l’Himalaya, du premier direct télévisé depuis le sommet de l’Everest jusqu’aux derniers clichés de rephotographie glaciaire. Les nécrologies publiées à sa mort, notamment par Deadline et par la radio publique WBUR, insistent toutes sur ce même fil rouge : un homme qui a passé sa vie à rapporter, depuis l’endroit le plus difficile d’accès de la planète, des images que personne d’autre n’aurait pu ramener dans les mêmes conditions de qualité et de sécurité.

Ce que l’œuvre de Breashears dit de l’avenir de la haute montagne

L’itinéraire de Breashears illustre un basculement plus large dans la manière dont l’alpinisme documente sa propre pratique. Longtemps, filmer ou photographier la montagne a consisté à en célébrer l’exploit et la beauté brute, dans la tradition ouverte par des figures comme Sella. Le travail tardif de Breashears déplace ce projet vers une fonction d’alerte : la caméra ne sert plus seulement à montrer ce que peu de gens verront jamais, mais à prouver, image comparative à l’appui, que ce que l’on montrait hier ne sera peut-être plus visible demain.

La démarche n’est pas sans précédent scientifique. Près d’un siècle et demi avant GlacierWorks, le naturaliste Louis Agassiz avait déjà posé les bases de la glaciologie moderne en étudiant méthodiquement le comportement des glaciers alpins. Breashears applique à l’Himalaya, avec l’appareil photo plutôt qu’avec l’instrument scientifique, la même conviction qu’Agassiz : que l’observation rigoureuse et répétée d’un même lieu, dans la durée, révèle des vérités que l’intuition seule ne permet pas de saisir.

Ce basculement dépasse le seul cas de l’Himalaya. Ailleurs dans les Alpes, la question du recul glaciaire s’impose désormais dans le débat public au même titre que dans les travaux de GlacierWorks, avec les mêmes outils de comparaison photographique historique utilisés pour rendre visible un phénomène que les chiffres seuls peinent à faire percevoir. L’héritage de Breashears tient moins dans un exploit isolé que dans cette bascule méthodologique : avoir su transformer une carrière de cinéaste d’exploit en outil de mesure du changement climatique, sans jamais renoncer à l’exigence esthétique qui avait fait sa réputation initiale.

La chute de glace du Khumbu, Himalaya népalais
La chute de séracs du Khumbu, l’un des glaciers himalayens documentés par les campagnes de rephotographie de GlacierWorks. Crédit : Vyacheslav Argenberg — Wikimedia Commons (CC BY 4.0).

Sources et Références

  • WBUR News, nécrologie de David Breashears, mars 2024
  • Deadline, nécrologie et rétrospective de carrière, mars 2024
  • Wikipédia (en), article « David Breashears »
  • Wikipédia (en), article « Everest (1998 film) »
  • Columbia Climate School, State of the Planet, « The Glaciers Disappear: The Startling Photos of David Breashears », 2010
  • NPR, « Photo Project Tracks Climate Change On Everest », 2012
  • Site officiel de GlacierWorks