Vue aérienne de la face sud de la Marmolada, dans les Dolomites

Beatrice Tomasson, 1901 (125 ans) : L’Anglaise qui vainc en un jour la voie jugée la plus longue et la plus difficile des Alpes

En juillet 1901, une Anglaise de 42 ans, accompagnée de deux guides italiens, s’attaque à la paroi sud de la Marmolada, dans les Dolomites. La voie a la réputation d’être la plus longue et la plus difficile des Alpes depuis plus de dix ans, et personne n’a encore réussi à l’ouvrir. Beatrice Tomasson la grimpe en une seule journée. Cent vingt-cinq ans plus tard, la voie porte toujours son nom, et son histoire reste largement ignorée en dehors du cercle restreint des historiens de l’alpinisme.

L’âge d’or de l’alpinisme, sans les femmes

Quand Beatrice Tomasson naît en 1859, l’alpinisme britannique traverse ce que les historiens appellent son âge d’or : entre 1854 et 1865, la plupart des grands sommets alpins tombent, presque tous sous la conduite de cordées exclusivement masculines organisées autour du Club alpin britannique, fondé en 1857 et fermé aux femmes. La pratique féminine de la montagne existe pourtant déjà, mais dans des conditions bien plus contraignantes : jupe longue obligatoire, chaperon souvent imposé, et une reconnaissance publique quasi inexistante, quelle que soit la difficulté réelle des courses accomplies.

L’Anglaise Lucy Walker incarne cette génération : première femme à gravir le Cervin en 1871, en jupe de flanelle, elle cumule 98 courses en 21 ans de carrière sans jamais bénéficier de la notoriété de ses homologues masculins. Tomasson appartient à la génération suivante, celle qui commence à s’affranchir un peu plus des codes vestimentaires et sociaux, sans pour autant obtenir une reconnaissance institutionnelle comparable à celle des hommes qu’elle côtoie sur les mêmes parois.

Une gouvernante anglaise entre l’Irlande et la Prusse

Beatrice Tomasson naît le 25 avril 1859 à Barnby Moor, dans le Nottinghamshire, second enfant de William et Sarah Anne Tomasson. Sa famille s’installe en Irlande alors qu’elle a dix ans, près de Tullamore, dans le comté d’Offaly. Rien, dans cette enfance anglo-irlandaise, ne laisse deviner une vocation alpine : l’itinéraire de Tomasson passe d’abord par l’enseignement privé, la voie la plus courante pour une femme de son milieu social au XIXe siècle qui souhaite gagner sa vie sans se marier.

En 1882, elle travaille comme préceptrice à Potsdam, dans la maison du général prussien von Bülow. Deux ans plus tard, elle traduit ou coécrit un ouvrage, « The Chimes of Erfurt: A Tale », publié en 1885. C’est cette même année qu’elle s’installe à Innsbruck et commence à fréquenter la montagne, un choix qui va progressivement réorienter toute son existence.

De préceptrice à alpiniste : une carrière construite guide après guide

À partir de 1892, Tomasson travaille comme gouvernante pour plusieurs familles fortunées, dont celle d’Edward Lisle Strutt, lui-même alpiniste reconnu qui deviendra plus tard président du Club alpin britannique et participera à l’expédition britannique de 1922 sur l’Everest. Ce poste itinérant lui laisse suffisamment de liberté et de moyens pour financer des saisons de montagne, un schéma proche de celui suivi par d’autres alpinistes anglaises de la période, qui financent leur pratique par un emploi compatible avec de longs séjours sur le continent. En 1893, elle rejoint le Club alpin autrichien, une adhésion qui témoigne d’un engagement déjà sérieux dans la pratique, à une époque où le Club alpin britannique lui reste fermé du seul fait de son sexe.

Entre 1897 et 1900, elle enchaîne plusieurs premières ascensions dans les Dolomites et les Alpes autrichiennes en cordée avec le guide Michele Bettega, originaire de Primiero, dans le Trentin. Parmi elles, la face nord-est du Monte Zebrù en 1898, décrite à l’époque comme la paroi de glace la plus difficile du Tyrol. Ce palmarès, construit méthodiquement sur trois saisons, fait d’elle une alpiniste expérimentée bien avant sa tentative la plus célèbre, et installe surtout une relation de confiance technique avec Bettega qui se révélera décisive deux ans plus tard.

Cette confiance mutuelle entre une cliente anglaise et un guide de vallée italien n’a rien d’anecdotique dans l’histoire de l’alpinisme dolomitique. Les guides locaux, souvent issus de familles paysannes de Primiero, de Cortina ou de San Martino di Castrozza, apportaient une connaissance intime du terrain que ne pouvait remplacer aucune carte de l’époque. Beaucoup de premières ascensions attribuées dans les livres à leurs clientes ou clients britanniques doivent en réalité autant, sinon plus, à la lecture du terrain par ces guides qu’à l’initiative de ceux qui les employaient.

La paroi sud de la Marmolada : dix ans d’échecs avant Tomasson

La Marmolada, point culminant des Dolomites à 3 343 mètres, oppose côté sud une muraille calcaire d’environ 800 mètres qui a repoussé plusieurs cordées pendant plus d’une décennie. Le massif avait déjà été cartographié quelques décennies plus tôt par le Viennois Paul Grohmann, pionnier de l’exploration systématique des Dolomites, mais sa face sud restait un problème non résolu, considéré au tournant du siècle par les alpinistes de la région comme la voie la plus longue et la plus difficile des Alpes. Ce statut attire les meilleures cordées d’Europe centrale sans qu’aucune ne parvienne à en venir à bout.

En juillet 1901, Tomasson engage Michele Bettega et un second guide, Bartolo Zagonel, pour tenter l’ouverture. La cordée progresse sur un itinéraire que Tomasson a elle-même contribué à repérer lors de reconnaissances préalables, alternant dalles calcaires exposées et passages de glace résiduelle, sur un développement qui reste aujourd’hui l’un des plus longs de l’ensemble des Dolomites. Ils atteignent le sommet, la Punta Penia, en une seule journée d’ascension, un temps jugé remarquable pour une voie de cette envergure et de cette réputation, sans les bivouacs que la plupart des observateurs de l’époque jugeaient inévitables sur un itinéraire aussi long. Selon la tradition orale rapportée par plusieurs historiens de l’alpinisme dolomitique, la cordée aurait célébré l’arrivée au sommet avec une bouteille de champagne emportée pour l’occasion.

Détail de la face sud de la Marmolada depuis le Val d'Ombretta
La face sud de la Marmolada vue depuis le Val d’Ombretta, le secteur emprunté par la voie Bettega-Tomasson. Crédit : pat (Flickr) — Wikimedia Commons (CC BY 2.0).

La performance technique est saluée dans les cercles alpins autrichiens et italiens, mais elle reste peu commentée dans la presse alpine britannique de l’époque, davantage tournée vers les exploits masculins du Club alpin. Ce silence relatif contribue à expliquer pourquoi le nom de Tomasson, contrairement à celui de plusieurs de ses contemporains masculins ayant réalisé des premières de moindre difficulté technique, ne s’est jamais imposé dans la mémoire collective de l’alpinisme au-delà du cercle des spécialistes des Dolomites.

Une carrière interrompue par la Grande Guerre

Tomasson continue à grimper dans les années qui suivent la première ascension de la Marmolada, poursuivant ses saisons alpines dans les Dolomites et les Alpes autrichiennes avec les mêmes guides de confiance. Son activité alpine s’arrête cependant de fait avec la Première Guerre mondiale : le front italo-autrichien traverse précisément les Dolomites, transformant le terrain de jeu de Tomasson en champ de bataille de haute altitude, et nombre des guides dont elle dépendait sont mobilisés, certains ne survivant pas au conflit.

Elle se marie en 1921, à 61 ans, avec Patrick Chalmers Mackenzie, un mariage tardif pour l’époque qui intervient après que l’essentiel de sa carrière alpine est déjà derrière elle. Elle meurt le 13 février 1947 dans le Sussex, à 87 ans, après avoir vécu suffisamment longtemps pour voir sa voie devenir un classique reconnu de l’école dolomitique, gravi et regravi par des générations d’alpinistes qui, pour beaucoup, n’ont jamais su qui était réellement la « Tomasson » dont ils empruntaient l’itinéraire.

Le glacier de la Marmolada, versant nord
Le glacier de la Marmolada, sur le versant nord du massif que Tomasson a arpenté lors de ses saisons alpines successives. Crédit : DarTar — Wikimedia Commons (CC BY 3.0).

Jeanne Immink, l’autre pionnière des Dolomites

Tomasson n’est pas seule dans son genre. Une autre étrangère, la Néerlandaise Jeanne Immink, arpente les mêmes montagnes une décennie plus tôt, entre 1889 et le début des années 1900. Immink réalise la première ascension féminine de l’Antelao dès 1889, ouvre avec le guide Antonio Dimai une voie sur la face nord du Cusiglio considérée aujourd’hui comme l’une des premières lignes d’escalade sportive de l’histoire, et choque son époque en grimpant en pantalon plutôt qu’en jupe, la tenue alors jugée convenable pour une femme en montagne. En décembre 1891, elle réalise aussi la première hivernale de la Croda da Lago, encordée avec les frères Dimai, dans des conditions que peu de cordées masculines de l’époque auraient accepté d’affronter en cette saison.

Les deux femmes partagent le même terrain de jeu, la même dépendance à des guides italiens locaux dont l’apport reste souvent minoré dans les récits de l’époque, et la même détermination à s’imposer dans un milieu presque exclusivement masculin. Mais leurs approches diffèrent : Immink cultive une rupture vestimentaire et technique visible, revendiquée comme telle, quand Tomasson semble avoir privilégié la discrétion, laissant ses ascensions parler pour elle plutôt que de chercher à provoquer son époque. Leurs postérités divergent nettement aussi : Immink est aujourd’hui commémorée par deux sommets qui portent son nom dans les Dolomites, la Cima Immink et le Campanile Giovanna, quand Tomasson doit sa notoriété résiduelle à une seule ligne, certes prestigieuse, portant toujours son nom sur les topos actuels.

Un héritage discret mais toujours gravi

La voie Bettega-Tomasson reste aujourd’hui un classique reconnu de l’école dolomitique, coté IV+ dans les systèmes de cotation modernes, régulièrement parcourue par les cordées qui viennent se mesurer à la paroi sud de la Marmolada. Le topo actuel du sommet continue de mentionner son nom, plus d’un siècle après l’ouverture, aux côtés d’itinéraires bien plus récents. Peu des cordées qui l’empruntent chaque été savent que la ligne doit son nom à une gouvernante anglaise qui a consacré l’essentiel de ses économies et de son temps libre à s’imposer, sans revendication militante affichée, comme l’une des meilleures grimpeuses de son temps.

La Marmolada vue depuis le versant nord
La Marmolada vue depuis le versant nord, point culminant des Dolomites que se disputaient les meilleures cordées d’Europe centrale au tournant du XXe siècle. Crédit : Bbb — Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0).

L’histoire de Tomasson pose une question qui dépasse son seul cas : combien de pionnières de l’alpinisme du tournant du XXe siècle restent aujourd’hui réduites à une ligne de voie sur un topo, sans que leur parcours complet soit jamais raconté ? La republication de son histoire dans l’Alpine Journal britannique, en 2001, un siècle après les faits, suggère que la reconnaissance de ces figures reste un travail en cours plutôt qu’un chapitre refermé de l’histoire de l’alpinisme. Le contraste est net avec des sommets voisins qui portent, eux, directement le nom de leur première ascensionniste, comme les deux tours dolomitiques dédiées à Jeanne Immink : Tomasson, elle, n’a droit qu’à une voie, sans sommet à son nom.

Pour un magazine consacré à la montagne, ce type d’histoire mérite d’être raconté non pas malgré sa discrétion, mais précisément à cause d’elle. Contrairement aux récits d’expéditions les plus connus de l’alpinisme, construits autour d’un exploit unique largement médiatisé au moment des faits, la carrière de Tomasson s’est bâtie saison après saison, sans stratégie de communication ni ambition de célébrité, dans un milieu où l’essentiel de la reconnaissance allait presque mécaniquement à ses homologues masculins. C’est peut-être cette absence de mise en scène qui a le plus contribué à l’effacer de la mémoire collective de la discipline, plus encore que son statut de femme dans un sport d’hommes.

Sources et Références

  • Alpine Journal, 2001, article de Reisach consacré à Beatrice Tomasson et la paroi sud de la Marmolada
  • Mountain Heritage Trust, biographie de Beatrice Tomasson
  • Neue Zürcher Zeitung, 2011, article sur les pionnières de l’alpinisme dans les Dolomites
  • SummitPost, fiche technique Marmolada – Punta Penia
  • Fembio, biographie de Jeanne Immink