
Les frères Bisson, 1861 : la première ascension photographique du Mont-Blanc, commandée par Napoléon III, avec chambre noire portative et 25 porteurs
À l’été 1861, un cortège d’une trentaine d’hommes s’élève lentement sur les pentes du Mont-Blanc. Au milieu des cordes et des piolets, on transporte aussi des plaques de verre, des flacons de produits chimiques et une chambre noire démontable, tout un studio photographique complet destiné à être remonté au sommet même de la montagne. Le photographe Auguste-Rosalie Bisson s’apprête à devenir le premier homme à photographier le toit de l’Europe occidentale depuis son point culminant. L’exploit technique qu’il réussit ce jour-là a longtemps compté davantage, dans l’histoire de la photographie, que dans celle de l’alpinisme, ce qui en dit long sur la façon dont on choisit de se souvenir des exploits.
Deux frères photographes au sommet d’un empire
Louis-Auguste Bisson naît le 21 avril 1814 à Paris et se forme d’abord à l’architecture avant d’ouvrir, en 1841, un studio photographique près de la Madeleine. Son frère cadet Auguste-Rosalie Bisson, né le 1er mai 1826 dans la capitale, le rejoint dans l’atelier familial. Ensemble, ils fondent la maison « Bisson frères », installée à partir de 1852 dans l’hôtel de Sourdéac, rue Garancière, où elle emploiera jusqu’à une trentaine de collaborateurs. Louis-Auguste s’est déjà fait un nom en 1842 en réalisant l’un des daguerréotypes les plus célèbres d’Honoré de Balzac, que l’écrivain décrira comme relevant de la « perfection avec laquelle la lumière agit ». Ce goût pour le portrait de personnalités ne quittera jamais tout à fait la maison Bisson frères, mais c’est la reproduction d’œuvres d’art, de monuments et de paysages qui va progressivement devenir leur spécialité la plus rentable, à une époque où la photographie commence tout juste à concurrencer la gravure comme moyen de diffusion des images.
La renommée des deux frères dépasse rapidement le cercle des portraitistes parisiens. Photographes officieux d’un régime qui cultive volontiers le prestige technique et scientifique, ils accompagnent Napoléon III lors de son voyage en Savoie en 1860, l’année même où ce territoire, jusqu’alors rattaché au royaume de Piémont-Sardaigne, rejoint la France à l’issue du traité de Turin et d’un plébiscite organisé en avril 1860. La vallée de Chamonix passe ainsi sous souveraineté française l’année précédant l’ascension des Bisson, et la commande impériale d’une campagne photographique sur le Mont-Blanc prend, dans ce contexte, une dimension qui dépasse la simple prouesse technique : elle donne à voir, pour la première fois de manière indiscutable, un sommet qui vient tout juste de devenir français.
Le Second Empire de Napoléon III cultive plus largement ce goût pour la photographie comme instrument de prestige national. L’empereur commande régulièrement des campagnes photographiques documentant les grands travaux, les territoires nouvellement rattachés ou les avancées techniques du pays, dans un usage de l’image qui préfigure la communication politique moderne. Confier aux frères Bisson, déjà auréolés de leur réputation parisienne, la tâche de photographier le sommet le plus haut d’Europe occidentale relève de cette même logique : associer la nouvelle frontière alpine de la France à une prouesse technique qui n’a, à l’époque, encore jamais été réalisée nulle part ailleurs dans le monde.
L’été 1861, vingt-cinq porteurs pour une chambre noire
Photographier une montagne en 1861 n’a rien de comparable avec le geste instantané d’aujourd’hui. Le procédé alors en usage, le collodion humide, impose de préparer chaque plaque de verre juste avant la prise de vue, de l’exposer pendant qu’elle est encore humide, puis de la développer sur-le-champ, avant que la surface sensible ne sèche, sous peine de perdre l’image. Ce procédé, d’une qualité optique inégalée pour l’époque, exige donc de transporter sur le terrain un véritable laboratoire : bains chimiques, plaques de verre fragiles, et une chambre noire portative dans laquelle le photographe peut travailler à l’abri de la lumière, même en pleine montagne.
Pour hisser ce matériel jusqu’au sommet, à près de 4800 mètres d’altitude, Auguste-Rosalie Bisson engage vingt-cinq porteurs, un chiffre considérable pour une expédition de cette nature à l’époque. Le froid, l’altitude et la fragilité du matériel rendent chaque prise de vue incertaine : les produits chimiques réagissent différemment sous la lumière et la température extrêmes de la haute montagne, et le simple fait de maintenir une plaque humide utilisable le temps de l’exposition, dans un vent glacial, relève déjà de l’exploit avant même de songer à la composition de l’image. Bisson en revient pourtant avec des vues du sommet et des glaciers environnants, devenant ainsi le premier photographe à ramener une preuve visuelle indiscutable de ce que voit un homme depuis le point culminant du massif.

Le convoi lui-même donne une idée de l’ampleur logistique de l’entreprise. Vingt-cinq porteurs pour un seul photographe et son matériel représentent un effectif comparable, voire supérieur, à celui de bien des expéditions d’alpinisme pur de l’époque, qui se contentaient généralement de guides et de quelques porteurs pour les vivres et le matériel d’escalade. Cette débauche de moyens illustre à quel point la photographie de haute montagne, à ses débuts, relevait moins d’une pratique individuelle que d’une opération quasi militaire, pensée et financée comme telle.
Ce que la photographie change dans le regard sur la montagne
Avant 1861, l’image de la haute montagne repose presque exclusivement sur la peinture et la gravure, des médiums où l’interprétation de l’artiste reste toujours perceptible, volontairement ou non. Les vues de Mont-Blanc réalisées par les Bisson introduisent un régime de preuve différent : la photographie donne à voir la montagne telle que l’objectif l’enregistre, crevasses, séracs et parois rocheuses rendus avec un luxe de détail qu’aucune gravure ne pouvait égaler jusque-là. Ces images circulent ensuite dans des albums très prisés du public bourgeois parisien, contribuant à construire, pour un public qui n’ira jamais lui-même en haute montagne, une image concrète et saisissante de ce que représente réellement l’ascension d’un sommet alpin.

Cette bascule vers l’image photographique comme preuve d’un exploit de montagne annonce, avec un siècle d’avance, la place que prendra plus tard la photographie puis le film dans la manière dont le grand public se représente les Alpes, bien avant l’ère du tourisme de masse et des réseaux sociaux qui a fini par transformer chaque sommet en une image à collectionner.
Nadar est un nom que tout le monde connaît
Pour mesurer l’écart de notoriété entre l’exploit des frères Bisson et sa place actuelle dans la mémoire collective, il suffit de le comparer à celui d’un contemporain exact travaillant dans le même Paris : Gaspard-Félix Tournachon, dit Nadar. Né en 1820 et mort en 1910, Nadar se rend célèbre en photographiant les grandes figures artistiques et intellectuelles de son temps, et en réalisant dès 1858 les premières photographies aériennes de l’histoire, prises depuis un ballon à quatre-vingts mètres au-dessus de Paris. Son atelier du boulevard des Capucines accueillera même, en 1874, la toute première exposition impressionniste. Nadar reste aujourd’hui un nom instantanément reconnaissable dans l’histoire de la photographie.
Or l’exploit technique réalisé par Auguste-Rosalie Bisson en 1861, transporter un studio photographique complet à près de 4800 mètres d’altitude et y produire des images exploitables dans un froid extrême, avec l’aide de vingt-cinq porteurs, ne le cède en rien à celui de Nadar suspendu à quatre-vingts mètres au-dessus des toits parisiens. Les deux hommes repoussent, la même décennie, les limites physiques de ce qu’un appareil photographique peut alors accomplir. Mais l’un est devenu un nom associé à toute une époque de la culture parisienne, quand l’autre reste cantonné aux cercles spécialisés de l’histoire de la photographie de montagne. La différence tient sans doute au public visé par chacun : Nadar photographie les célébrités de son temps, des visages que le public parisien reconnaît immédiatement et qui continuent, pour certains, d’être célèbres bien après lui ; les Bisson photographient un paysage, certes spectaculaire, mais sans le visage individualisable qui permet à une image de rester attachée à un nom dans la mémoire collective. La proximité géographique et temporelle des deux exploits rend cet écart de mémoire d’autant plus frappant.

La faillite, et ce qui reste
Le succès des Bisson frères ne survit pourtant pas longtemps à leur exploit alpin. Dès 1863, la maison periclite financièrement, victime probable de coûts de production trop élevés pour des tirages en très grand format, certains atteignant 100 sur 81 centimètres, une taille considérable pour l’époque. La faillite est actée l’année suivante : le 7 avril 1864, l’intégralité de leur collection de négatifs et de tirages est vendue aux enchères pour 15 050 francs à l’ingénieur Émile Placet. Louis-Auguste meurt en 1876, Auguste-Rosalie en 1900, chacun ayant poursuivi séparément une carrière photographique plus modeste après la dissolution de l’atelier commun.
Les négatifs originaux de l’ascension de 1861 sont aujourd’hui dispersés entre plusieurs collections publiques, notamment au Metropolitan Museum of Art de New York, qui en conserve plusieurs tirages numérisés et librement consultables. Ce sont ces images, redécouvertes et republiées bien après la mort de leurs auteurs, qui permettent aujourd’hui de mesurer ce que représentait, en 1861, le simple fait de rapporter une photographie du sommet du Mont-Blanc.
Il y a quelque chose d’assez juste, avec le recul, dans le fait que cet exploit ait fini par être préservé non pas grâce à la maison qui l’a produit, disparue en quelques années à peine, mais grâce à la dispersion même de sa collection lors de la vente aux enchères de 1864. Les négatifs, achetés séparément par différents collectionneurs et institutions au fil des décennies, ont probablement mieux survécu éparpillés qu’ils n’auraient survécu regroupés dans un fonds unique resté la propriété d’une entreprise elle-même vouée à disparaître. L’histoire de la photographie de montagne doit ainsi une partie de sa mémoire à un échec commercial plutôt qu’à un succès durable.
Sources et Références
- Wikipédia, articles « Frères Bisson », « Louis-Auguste Bisson » et « Auguste-Rosalie Bisson », pour la biographie et la chronologie de l’atelier.
- Metropolitan Museum of Art, collection de photographies d’Auguste-Rosalie Bisson, « The Ascent of Mont Blanc », 1861, metmuseum.org.
- Wikipédia, article « Annexion de la Savoie à la France », pour le contexte du traité de Turin et du plébiscite de 1860.
- Wikipédia, article « Nadar (photographe) », pour les données comparatives sur la carrière de Gaspard-Félix Tournachon.
- Bibliothèque nationale de France / Gallica, fonds de photographies du XIXe siècle relatif à l’histoire du procédé du collodion humide.