Monument national à la Résistance sur le plateau des Glières

Le maquis des Glières, janvier-mars 1944 : 450 résistants face à plus de 3 000 hommes, sur un plateau devenu symbole de la Résistance en montagne

Sur la carte, le plateau des Glières n’est qu’une cuvette d’alpage à 1500 mètres d’altitude, en Haute-Savoie, entourée de falaises calcaires qui la rendent difficile d’accès l’hiver. Entre janvier et mars 1944, environ 450 résistants s’y rassemblent pour former une base capable de recevoir des parachutages alliés et de préparer la libération du pays. Ils y affrontent des forces vichystes puis allemandes largement supérieures en nombre, avant d’être contraints à l’évacuation le 26 mars. L’épisode devient, dès l’après-guerre, l’un des symboles les plus puissants de la Résistance française en montagne, au prix d’une légende parfois plus grande que les faits eux-mêmes.

Un plateau choisi pour sa géographie

Au début de l’année 1944, la Haute-Savoie compte déjà de nombreux réfractaires au Service du travail obligatoire, réfugiés dans les massifs environnants pour échapper aux réquisitions de main-d’œuvre vers l’Allemagne. Cette loi de 1943, qui impose l’envoi de jeunes Français travailler dans les usines allemandes, pousse des milliers d’hommes vers les zones les plus reculées du pays, et les Alpes du Nord, avec leurs vallées encaissées et leurs alpages isolés, en accueillent une part significative dans des camps encore mal organisés et peu armés durant l’hiver 1943-1944. Début février 1944, le capitaine Maurice Rosenthal, représentant de la France libre, convainc les responsables locaux de l’Armée secrète de transformer ce refuge dispersé en une base d’opérations structurée sur le plateau des Glières, choisi pour sa relative facilité de défense et pour ses grandes prairies d’altitude, propices aux parachutages de nuit comme de jour.

Le plateau des Glières en Haute-Savoie
Le plateau des Glières, en Haute-Savoie, à environ 1500 mètres d’altitude. Crédit : Guilhem Vellut — Wikimedia Commons (CC BY 2.0).

Le commandement du maquis est confié à un jeune officier de vingt-trois ans, le lieutenant Tom Morel, qui rassemble sur le plateau des groupes d’origines très diverses : des unités de l’Armée secrète, des Francs-tireurs et partisans communistes, et un bataillon d’une cinquantaine de républicains espagnols en exil, surnommé le bataillon de l’Èbre. Cette coexistence, rare à cette échelle en France occupée, en fait l’un des maquis les plus composites de la période.

L’objectif initial n’est pas seulement défensif. Le plateau doit servir de zone de réception pour des parachutages d’armes destinés à équiper la Résistance de toute la région, en vue d’une action coordonnée au moment du débarquement allié attendu. Cette fonction logistique change la nature du site : les Glières ne sont pas un simple refuge de fortune comme tant d’autres camps dispersés dans les Alpes à la même période, mais une base organisée, dotée d’un commandement structuré et d’un statut quasi militaire revendiqué comme tel par ses occupants, conçue pour tenir la durée plutôt que pour disparaître au moindre contact.

Tom Morel et l’hiver 1944

Pendant plusieurs semaines, les maquisards multiplient les coups de main contre les groupes mobiles de réserve de Vichy positionnés dans la vallée, sans provoquer d’affrontement massif. Dans la nuit du 9 au 10 mars 1944, Tom Morel mène une attaque surprise contre le poste de gendarmerie et de GMR d’Entremont, à la tête d’environ cent cinquante hommes. L’opération réussit à désarmer la garnison, mais une altercation éclate ensuite entre Morel et le commandant des GMR, Grégoire Lefèbvre, une fois les prisonniers désarmés. Lefèbvre sort un révolver de petit calibre et tire à bout portant sur Morel, qui s’effondre, tué net d’une balle en pleine poitrine. Lefèbvre est abattu sur-le-champ en retour.

Sépulture du résistant Tom Morel
La sépulture du lieutenant Tom Morel, chef du maquis des Glières tué le 10 mars 1944. Crédit : Mick7402 — Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0).

La mort de Morel, quelques heures à peine après le plus grand parachutage d’armes reçu par le maquis le 10 mars, prive les Glières de leur chef le plus charismatique au moment précis où les effectifs et l’armement du plateau atteignent leur apogée. Le commandement est repris par le capitaine Maurice Anjot, chargé de tenir une position de plus en plus exposée à mesure que le commandement allemand de la région décide de mettre fin à ce qu’il perçoit comme une menace grandissante à l’arrière du front.

Le 26 mars 1944 : l’assaut final et la chute

Face à environ 450 résistants, les autorités d’occupation engagent des moyens considérables : près de 2000 hommes des Groupes mobiles de réserve, de la Garde mobile et de la Milice dans un premier temps, puis environ 4500 soldats allemands de la 157e division de réserve, commandée par le général Karl Pflaum, appuyés par de l’artillerie et des reconnaissances aériennes de la Luftwaffe. Devant ce rapport de force devenu intenable, le capitaine Anjot ordonne le 26 mars au soir l’évacuation et la dispersion du plateau, dans l’espoir que les groupes isolés parviendraient plus facilement à échapper à l’encerclement que le maquis rassemblé.

La dispersion nocturne, menée dans un terrain hostile et sous la neige, ne suffit pas à sauver l’essentiel des effectifs. Environ les deux tiers des 450 maquisards présents sont capturés dans les jours qui suivent, souvent lors de leur tentative de fuite à travers les hameaux voisins. Beaucoup de blessés laissés sur place sur le plateau sont achevés sur place par les troupes allemandes lors du ratissage qui suit l’évacuation. Les prisonniers capturés dans les jours suivants connaissent des sorts très inégaux selon les circonstances de leur arrestation : certains sont fusillés sommairement sur place, d’autres déportés vers les camps de concentration en Allemagne, d’où beaucoup ne reviendront jamais. Les représailles ne se limitent pas aux combattants eux-mêmes : une vingtaine de civils des villages environnants, soupçonnés d’avoir aidé le maquis en le ravitaillant ou en hébergeant des maquisards isolés, sont exécutés dans les semaines qui suivent la chute du plateau, selon une logique de terreur collective que les autorités d’occupation appliquent alors systématiquement dans les zones de maquis.

Ce que la légende a exagéré, et ce que les archives montrent

Dès la Libération, une version héroïque et largement amplifiée des combats des Glières circule : environ 500 résistants auraient tenu tête à 12 000 soldats allemands, leur infligeant des centaines de morts. Cette version, reprise pendant des décennies dans la mémoire collective et une partie de l’historiographie de la Résistance, a été rigoureusement démontée en 1975 par l’historien Jean-Louis Crémieux-Brilhac, spécialiste reconnu de la France libre, à partir des archives allemandes et françaises disponibles. Les chiffres réels, aujourd’hui documentés, ne diminuent en rien le courage des combattants du plateau, mais ils racontent un rapport de force très différent : les pertes allemandes se limitent à trois tués et sept blessés, en grande partie accidentels, quand le maquis perd environ 120 hommes au combat ou en exécution, en plus d’une vingtaine de civils tués dans les représailles qui suivent.

Cet écart entre le récit d’après-guerre et la réalité documentée ne discrédite pas l’épisode : il en change simplement la nature. Les Glières ne sont pas la victoire militaire ponctuelle que la légende a longtemps racontée, mais un sacrifice délibéré, accepté en pleine connaissance de l’écrasant déséquilibre des forces, au service d’un objectif politique et symbolique plus large que la seule tenue du terrain.

Glières et le Vercors, deux plateaux pris dans le même piège

La comparaison la plus éclairante se trouve dans un autre massif, quatre mois plus tard : le maquis du Vercors, dans la Drôme et l’Isère, reste aujourd’hui bien plus présent dans la mémoire nationale française que celui des Glières, notamment depuis que Vassieux-en-Vercors a reçu, en août 1945, le titre de Compagnon de la Libération. Les deux épisodes partagent une structure presque identique : des résistants retranchés sur un plateau d’altitude difficile d’accès, dans l’attente d’un soutien allié plus massif qui n’arrive jamais à temps, face à des renforts allemands nettement supérieurs en nombre. Il s’agit même, dans les deux cas, des mêmes troupes allemandes : c’est le général Karl Pflaum et sa 157e division de réserve qui commandent l’assaut final, aussi bien aux Glières en mars qu’au Vercors en juillet 1944.

Le bilan du Vercors est plus lourd encore : environ 3900 combattants face à 10 000 soldats allemands, 639 résistants tués et 201 civils exécutés, pour un assaut qui dure près de trois semaines fin juillet et début août. Cette ampleur explique en partie pourquoi le Vercors a durablement éclipsé les Glières dans le récit national de la Résistance, alors que les deux plateaux partagent la même leçon amère : sans appui aérien et logistique suffisant, tenir un terrain isolé en haute montagne face à une armée régulière relève, quel que soit le courage engagé, d’un pari que la seule détermination ne suffit pas à gagner.

Cette répétition, à quatre mois d’écart et sous le commandement du même général allemand, pose une question que les historiens de la Résistance continuent de débattre : l’état-major allié et les responsables de la Résistance intérieure ont-ils suffisamment tiré les leçons de l’échec des Glières avant d’encourager, au Vercors, une stratégie de rassemblement en plateau ouvert comparable ? Aucune réponse simple ne s’impose, mais le parallèle entre les deux épisodes invite à ne pas isoler les Glières comme un accident isolé : il s’agit bien d’un schéma qui s’est répété, avec des conséquences humaines chaque fois lourdes.

Ce que Glières laisse en héritage

Le plateau porte aujourd’hui un monument national à la Résistance, œuvre du sculpteur Émile Gilioli, inauguré le 2 septembre 1973 par André Malraux et classé monument historique en mai 2020. Une nécropole nationale rassemble à Morette les corps de nombreux combattants tombés sur le plateau ou dans les environs. Cette montagne, comme d’autres massifs alpins qui ont servi de refuge ou de ligne de front pendant les deux guerres mondiales, à l’image des glaciers de l’Ortles qui gardent encore les traces de la Guerre Blanche de 1914-1918, rappelle que la haute montagne n’a jamais été un simple décor pour les conflits du XXe siècle : son relief a directement déterminé qui pouvait s’y cacher, y résister, ou y mourir. Les Glières restent, encore aujourd’hui, un lieu de mémoire vivant, où chaque année des cérémonies rassemblent anciens résistants, familles et élus pour honorer une bataille dont le vrai récit, plus modeste que la légende, n’en demeure pas moins un sacrifice réel.

Cimetière militaire de Morette, nécropole nationale des Glières
La nécropole nationale de Morette, à Thônes, où reposent de nombreux combattants du maquis des Glières. Crédit : Martial Gaillard-Grenadier — Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0).

Sources et Références

  • Jean-Louis Crémieux-Brilhac, La France Libre : de l’appel du 18 juin à la Libération, Gallimard, 1996, et ses travaux de 1975 sur la révision des chiffres des Glières.
  • Wikipédia, articles « Maquis des Glières » et « Maquis du Vercors », pour la chronologie et les effectifs vérifiables des deux épisodes.
  • Musée départemental de la Résistance en Haute-Savoie, Morette (Thônes).
  • Fondation de la Résistance, dossiers pédagogiques sur les maquis de montagne, fondationresistance.org.
  • Ordre de la Libération, notice sur la distinction de Compagnon de la Libération accordée à Vassieux-en-Vercors, ordredelaliberation.fr.