
Kurt Diemberger, 1986 : l’alpiniste-cinéaste, seul survivant vivant à avoir réalisé deux premières sur des sommets de 8000 mètres, qui a filmé le drame du K2
En août 1986, sur les pentes du K2, une tempête de plusieurs jours immobilise des dizaines de grimpeurs au-dessus de 8 000 mètres. Treize d’entre eux n’en redescendront jamais, dans ce qui reste l’une des saisons les plus meurtrières de l’histoire du Karakoram. Parmi les survivants se trouve un Autrichien de 54 ans, déjà légendaire dans le petit monde de l’alpinisme himalayen pour avoir ouvert, seul avec Hermann Buhl, la voie de deux sommets de plus de 8 000 mètres jamais gravis auparavant. Kurt Diemberger filme cette expédition, comme il filme toutes les siennes depuis trente ans. Cette fois, la caméra enregistre aussi la mort de sa compagne de cordée.
Un Autrichien formé à Vienne, façonné par les Dolomites
Kurt Diemberger naît le 16 mars 1932 à Villach, en Carinthie autrichienne. Il étudie à l’université de Vienne, où il obtient un diplôme équivalent à une maîtrise en gestion en 1955 puis un second diplôme d’éducation en 1962, une formation académique classique qui contraste avec la trajectoire d’alpiniste professionnel et de cinéaste qu’il va construire en parallèle. Comme beaucoup d’alpinistes autrichiens de sa génération, il fait ses classes dans les Dolomites et les Alpes orientales avant de se tourner vers l’Himalaya et le Karakoram, où se joue véritablement sa réputation.
L’âge d’or himalayen des expéditions germanophones
Les années 1950 marquent un tournant dans l’histoire de l’alpinisme himalayen : après des décennies dominées par de lourdes expéditions coloniales britanniques ou françaises, une nouvelle génération d’alpinistes autrichiens et allemands impose un style plus léger, avec des équipes réduites, peu ou pas d’oxygène supplémentaire, et un budget sans commune mesure avec les expéditions nationales des décennies précédentes. Le Nanga Parbat de Hermann Buhl en 1953, gravi en solitaire dans les derniers mètres après avoir distancé ses coéquipiers, incarne déjà cet esprit avant que Buhl ne retrouve Diemberger quatre ans plus tard sur le Broad Peak.
C’est dans ce contexte que Diemberger construit sa réputation initiale, à une époque où l’essentiel des sommets de plus de 8 000 mètres restent à conquérir et où chaque nouvelle expédition germanophone rivalise avec les précédentes en matière de légèreté et d’autonomie. Cette culture du risque assumé et de l’autosuffisance en haute altitude, déjà présente dans ses débuts, explique en partie la manière dont il continuera, des décennies plus tard, à évaluer les situations extrêmes rencontrées sur le K2.
1957 : la première ascension du Broad Peak, sans oxygène ni porteurs
Les 8 et 9 juin 1957, une expédition autrichienne dirigée par Marcus Schmuck réalise la première ascension du Broad Peak, huitième plus haut sommet du monde à 8 051 mètres, par l’éperon ouest. L’équipe, composée de Schmuck, Hermann Buhl, Fritz Wintersteller et Kurt Diemberger, accomplit l’ascension sans oxygène supplémentaire, sans porteurs d’altitude et sans soutien de camp de base avancé, une performance saluée comme l’un des sommets de l’alpinisme dit « léger » de l’après-guerre. Diemberger et Wintersteller avaient déjà atteint, lors d’une tentative précédente le 29 mai, un avant-sommet à 8 030 mètres avant de redescendre, avant que l’ensemble de la cordée ne referme l’ascension quelques jours plus tard.

Le même été, Diemberger participe à une tentative sur le Chogolisa avec Hermann Buhl. Buhl disparaît en passant à travers une corniche de neige, et Diemberger reste la dernière personne à l’avoir vu vivant. Cette tentative, menée sans les autorisations requises, vaut à Diemberger une interdiction de séjour au Pakistan pendant plusieurs années, un épisode que les biographies de l’alpiniste mentionnent rarement en détail mais qui illustre déjà le rapport au risque et aux règles qui va caractériser toute sa carrière. La disparition de Buhl marque aussi, à titre personnel, l’un des premiers deuils que Diemberger doit affronter dans le milieu très restreint de l’alpinisme himalayen d’après-guerre, où la plupart des figures majeures se connaissent, s’encordent ensemble d’une expédition à l’autre, et perdent régulièrement des compagnons de cordée dans des circonstances similaires.
1960 : le Dhaulagiri, deuxième 8000 en trois ans
Trois ans plus tard, en 1960, Diemberger participe à la première ascension du Dhaulagiri, dans l’Himalaya népalais. Cette seconde première sur un sommet de plus de 8 000 mètres fait de lui, aux côtés du seul Hermann Buhl, l’un des deux seuls alpinistes de l’histoire à avoir réalisé des premières ascensions sur deux sommets de cette catégorie. Buhl étant mort en 1957 sur le Chogolisa, Diemberger reste aujourd’hui le seul survivant vivant à détenir ce statut, un fait rarement mis en avant tant il est resté, au fil des décennies, éclipsé par des records plus médiatiques comme la collection complète des quatorze sommets de plus de 8 000 mètres.
Le cameraman des huit-mille
Parallèlement à sa carrière de grimpeur, Diemberger se forme au cinéma documentaire et devient l’un des pionniers du film de montagne en haute altitude, surnommé par certains « le cameraman des huit-mille » pour avoir filmé un nombre inégalé d’expéditions sur les plus hauts sommets du monde. Cette double compétence, rare pour l’époque, en fait un témoin visuel privilégié d’une génération d’alpinisme himalayen qui, sans son travail, n’aurait laissé que des récits écrits et des photographies éparses.
Août 1986 : la tragédie du K2
La saison 1986 sur le K2 tourne à la catastrophe. Entre le 21 juin et le 4 août, huit alpinistes meurent déjà, parmi lesquels les Américains John Smolich et Alan Pennington, emportés par une avalanche, le couple français Maurice et Liliane Barrard, disparus en redescendant après leur sommet du 23 juin, ou encore le Polonais Tadeusz Piotrowski, victime d’une chute le 10 juillet. Le 4 août, Diemberger atteint le sommet du K2 très tard dans la journée avec sa compagne de cordée britannique, la photographe et alpiniste Julie Tullis, avec qui il travaille et tourne des expéditions depuis 1976 et qui devient ce jour-là la première Britannique à fouler le sommet du K2. À la descente, dans la pénombre et l’épuisement d’une journée déjà trop longue, Tullis chute et entraîne Diemberger avec elle ; les deux parviennent de justesse à s’arrêter avant le vide et passent la nuit au-dessus de 8 000 mètres, sans abri, dans des températures largement négatives.
Le pire survient quelques jours plus tard. Entre le 6 et le 10 août, une tempête d’une violence exceptionnelle, avec des vents dépassant 160 km/h, bloque plusieurs cordées au camp IV. La photographe et alpiniste britannique Julie Tullis meurt dans la nuit du 6 au 7 août, vraisemblablement d’un œdème pulmonaire de haute altitude. Quatre autres grimpeurs meurent dans les jours suivants : le Britannique Alan Rouse, les Autrichiens Hannes Wieser et Alfred Imitzer, et la Polonaise Dobrosława Miodowicz-Wolf. Diemberger et l’Autrichien Willi Bauer sont les deux seuls survivants de ce groupe pris dans la tempête au camp IV, tous deux au prix d’amputations sévères liées aux gelures. Diemberger essuiera par la suite des critiques pour avoir laissé Alan Rouse, trop affaibli pour redescendre par ses propres moyens, derrière lui, une décision qu’il justifiera par l’impossibilité physique de porter secours à un homme dans cet état à cette altitude.

Filmer sa propre tragédie
Diemberger filme une partie de cette expédition, comme il l’a fait pour la plupart des siennes depuis trente ans, et réalisera plus tard un documentaire consacré directement à la tragédie du K2 de 1986. Ce choix de tourner la caméra vers son propre drame, plutôt que de simplement le raconter après coup, distingue Diemberger de la plupart des survivants de catastrophes himalayennes, qui privilégient généralement le témoignage écrit. Il consigne aussi l’épisode dans un livre, « The Endless Knot » (« Le Nœud sans fin »), l’un des six ouvrages qu’il publiera entre 1991 et 2001, principalement consacrés au K2 et à ses expériences de montagne.
Une reconnaissance tardive et une longévité rare
En 2013, Diemberger reçoit le Piolet d’Or Carrière, distinction honorifique qui récompense l’ensemble d’une carrière plutôt qu’un exploit isolé, une reconnaissance similaire à celle obtenue plus récemment par d’autres figures historiques de l’alpinisme comme Peter Habeler. Contrairement à la plupart des alpinistes de sa génération active dans les années 1950 à 1980, Diemberger reste vivant et continue, avec sa fille Hildegard, à travailler sur des projets liés au cinéma de montagne, une longévité qui en fait aujourd’hui l’un des derniers témoins directs de l’âge d’or himalayen d’après-guerre.
Son parcours invite à une comparaison directe avec celui de Walter Bonatti, autre figure majeure de l’histoire tourmentée du K2, confronté lui aussi, en 1954, à une controverse durable sur le comportement de ses coéquipiers en haute altitude, lors de la première ascension italienne du sommet. Les deux hommes partagent une expérience similaire : celle d’avoir vécu, sur la même montagne, à trente-deux ans d’écart, un épisode où les limites physiques de l’organisme humain en très haute altitude ont directement déterminé qui pouvait être sauvé et qui ne pouvait pas l’être, quelles que soient les intentions de ceux qui restaient. Dans les deux cas, la controverse qui a suivi a davantage porté sur l’interprétation des faits par les survivants que sur les faits eux-mêmes, largement irréfutables : au-delà d’une certaine altitude, la capacité d’un être humain à porter secours à un autre s’effondre, quelle que soit sa force de volonté.

Ce que le K2 de 1986 a changé pour l’alpinisme himalayen
La saison 1986 reste, avec ses treize morts, l’une des plus meurtrières de l’histoire du K2, aux côtés de la tragédie américaine de 1939. Elle a durablement marqué la manière dont les expéditions commerciales et privées évaluent désormais le risque météorologique en haute altitude, un enjeu que des organismes comme l’Union internationale des associations d’alpinisme ont depuis intégré dans leurs recommandations de sécurité, à une époque où les prévisions disponibles sur le terrain en 1986 restaient rudimentaires comparées aux outils actuels. Le témoignage filmé et écrit de Diemberger, rare par sa double nature, reste aujourd’hui l’une des sources de référence pour comprendre, de l’intérieur, comment une expédition bien préparée peut basculer en quelques jours dans la catastrophe collective.
Pour un lecteur d’aujourd’hui, habitué aux prévisions météorologiques précises et aux expéditions commerciales encadrées qui dominent désormais le Karakoram, l’histoire de Diemberger rappelle une réalité que la médiatisation moderne de l’alpinisme himalayen tend à estomper : jusque dans les années 1980, la marge d’erreur entre une saison réussie et une saison meurtrière tenait souvent à quelques heures de décalage dans la lecture du ciel, sans qu’aucun outil ne permette de la corriger à temps.
Sources et Références
- Wikipédia (en), articles « Kurt Diemberger », « 1986 K2 disaster », « Broad Peak », « Julie Tullis »
- Kurt Diemberger, « The Endless Knot: K2, Mountain of Dreams and Destiny »
- Fondation Piolet d’Or, palmarès du Piolet d’Or Carrière 2013
- MNTNFILM, filmographie de Kurt Diemberger