Refuge du Col de la Croix du Bonhomme, Savoie

Refuges du Club Alpin Français : qui va payer la facture de rénovation que personne ne veut assumer ?

Trois refuges emblématiques des Alpes vont fermer leurs portes dans les prochains mois : la Croix du Bonhomme en Savoie, les Merveilles dans les Alpes du Sud, les Cortalets dans les Pyrénées. Motif officiel : des travaux de rénovation devenus impossibles à repousser. Coût annoncé fin décembre 2025 par la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM) : 12 millions d’euros pour ces trois seuls bâtiments. Le taux de subvention publique espéré, 55 %, reste une hypothèse de travail. Le reste, environ 5,5 millions d’euros, devra sortir des caisses d’une association loi 1901 dont le modèle économique n’a jamais été pensé pour ça.

Un plan décennal qui a déjà coûté 25 millions d’euros

Le chantier ne date pas d’hier. Depuis 2017, la FFCAM pilote un plan de rénovation sur dix ans portant sur 26 bâtiments, refuges et chalets confondus, pour un montant déjà investi de 25 millions d’euros à la fin 2025. Neuf refuges sont sortis de terre rénovés sur la période : Dent Parrachée, Col de la Vanoise, Temple Écrins, Pavé, Campana de Cloutou, Vénasque, Brèche de Roland, Couvercle, Pointe Percée. Trois autres sont actuellement en chantier (Sancy, Arrémoulit, Lavey) et cinq à l’étude (Glacier Blanc, Écrins, Évettes, Langenberg, Valmasque). Le refuge du Parmelan, en Haute-Savoie, doit obtenir son permis de construire au premier semestre 2026.

Refuge du Glacier Blanc, Parc national des Écrins
Le refuge du Glacier Blanc, dans les Écrins, actuellement à l’étude dans le plan de rénovation décennal. Crédit : Francofranco56 — Wikimedia Commons (domaine public).

Une partie de ce surcoût tient à la nature même du chantier. Construire ou rénover à 2 000 ou 3 000 mètres d’altitude suppose d’héliporter le gros du matériel et des ouvriers, de comprimer les travaux sur une fenêtre de trois à quatre mois avant l’arrivée de la neige, et de composer avec des fondations parfois posées sur un sol devenu instable. La FFCAM elle-même chiffre entre 15 et 20 % le surcoût d’une rénovation conçue selon une logique écologique, avec des besoins énergétiques couverts à 100 % par le solaire ou l’hydraulique, par rapport à une construction classique en vallée. Ce choix, assumé par la fédération, ajoute une ligne de dépense supplémentaire à un budget déjà tendu, au nom d’une cohérence environnementale que peu contestent sur le principe, mais que personne ne propose de financer à part.

Sur le papier, le montage financier ressemble à celui de n’importe quel équipement public : une part d’autofinancement, complétée par des subventions de collectivités locales, de l’État et de fonds européens. Dans les faits, la FFCAM n’est ni une collectivité ni un établissement public. C’est une fédération d’associations, dont le budget dépend des cotisations de ses adhérents, de la fréquentation des refuges et de la générosité de partenaires ponctuels. Elle porte pourtant, de fait, une mission d’accueil et de sécurité en haute montagne que l’État n’a jamais formellement reprise à son compte. Le financement de l’entretien des 180 000 km de sentiers français, tout aussi éclaté entre collectivités et bénévolat associatif, obéit à la même logique de patchwork.

Le climat alourdit une facture déjà tendue

Ce qui change la donne, ce n’est pas seulement l’âge du bâti. C’est la vitesse à laquelle la montagne elle-même se dérobe sous les infrastructures existantes. Dans le seul Parc national des Écrins, le budget annuel consacré à l’entretien des sentiers et des passerelles est passé de 260 000 euros en 2019 à 435 000 euros en 2024, soit une hausse de 65 % en cinq ans. Les intempéries de 2023 et 2024 ont dégradé 30 des 600 kilomètres de sentiers gérés par le parc et détruit 53 des 120 passerelles existantes. Un refuge isolé, accessible par un seul chemin, perd parfois son unique voie d’accès du jour au lendemain.

Cette pression climatique ne figure dans aucune ligne budgétaire dédiée du plan décennal FFCAM. Elle s’ajoute, en silence, aux devis de rénovation initiaux : fondations à reprendre sur un terrain qui n’est plus stable, réseaux d’eau à repenser quand une source tarit plus tôt dans la saison, toitures renforcées face à des épisodes de précipitations plus intenses. La fréquentation, elle, repart à la hausse : la FFCAM recense environ 370 000 nuitées annuelles en 2023-2024, contre un pic historique proche de 300 000 au début des années 1990. Plus de monde, sur un bâti plus fragile et plus cher à réparer : l’équation ne se résout pas d’elle-même.

Refuge du Col de la Vanoise et Aiguille de la Vanoise
Le refuge du Col de la Vanoise, dans le massif le plus fréquenté du réseau FFCAM avec environ 110 000 nuitées par an en 2023. Crédit : Florian Pépellin — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Un euro symbolique face à un mur de millions

Face à ce mur budgétaire, la réponse institutionnelle interne reste, pour l’instant, modeste. Réunie en assemblée générale à Bayonne le 14 mars 2026, la FFCAM a voté l’instauration d’une éco-contribution obligatoire d’un euro par adhésion à partir de septembre 2026, les moins de 24 ans étant exemptés. Le produit attendu, environ 80 000 euros par an selon la fédération, doit financer un poste salarié dédié à la responsabilité sociétale, des formations écoresponsables et un programme baptisé « Refuges phares » censé améliorer la gestion des hébergements d’altitude.

Le rapport de grandeur mérite d’être posé sans détour : 80 000 euros par an, face à des besoins qui se chiffrent en dizaines de millions sur la décennie. Même en additionnant plusieurs années de collecte, l’éco-contribution ne financera jamais une reprise de fondations ou une mise aux normes d’assainissement. Son utilité est ailleurs, dans la structuration d’une politique environnementale interne, pas dans le comblement du déficit d’investissement. Présenter les deux sujets côte à côte, comme le fait la communication fédérale, entretient une confusion que les chiffres démentent.

Qui possède réellement les refuges, et qui décide

La question de la propriété complique encore le tableau. Les refuges de montagne n’ont obtenu une existence juridique propre qu’avec le décret 2007-407 du 23 mars 2007, inséré dans le Code du tourisme, près de vingt ans avant les débats budgétaires actuels. Ce texte définit le refuge comme un établissement d’accueil du public en site isolé, sans accès routier ni desserte par remontée mécanique, d’une capacité maximale de 150 personnes. Il ne règle en revanche aucune question de financement ni de responsabilité en cas de sinistre climatique.

Sur le terrain, la propriété des bâtiments reste hétérogène : certains refuges appartiennent en propre à la FFCAM ou à ses clubs locaux, d’autres à des communes qui en confient la gestion par convention, d’autres encore aux parcs nationaux. Cette dispersion des statuts a un effet concret sur le financement : une commune de montagne peut difficilement s’engager sur plusieurs millions d’euros de subvention quand, à quelques vallées de là, des stations de ski voisines peinent déjà à loger leurs saisonniers faute de budget.

Le constat n’est pas nouveau, et il est chiffré. Dans un rapport publié le 6 février 2024, « Les stations de montagne face au changement climatique », la Cour des comptes a examiné 42 stations des Alpes, des Pyrénées, du Massif central et du Jura avec cinq chambres régionales des comptes. Sa conclusion : le modèle économique du ski français, bâti dans les années 1960-1970, est à bout de souffle, subventionné à hauteur de 23 % par des fonds publics, et « seules quelques stations pourraient espérer poursuivre leur activité au-delà de 2050 » compte tenu du dérèglement climatique. Deux ans après sa publication, ce rapport n’a toujours pas débouché sur la réforme de gouvernance qu’il réclamait : la Cour appelait à sortir d’une gestion « qui ne relève plus seulement de l’échelon communal » et proposait un fonds d’adaptation climatique financé par une taxe locale sur les remontées mécaniques. Les associations d’élus de montagne et le syndicat professionnel Domaines Skiables de France ont contesté ces conclusions dès leur publication. Rien, à ce jour, n’a été tranché au niveau national. Or ce sont ces mêmes communes exsangues, prises entre des charges de service public disproportionnées à leur population permanente et des recettes concentrées sur quelques semaines de haute saison, qui sont aussi sollicitées pour cofinancer la rénovation des refuges voisins.

Moraine du glacier Noir vue depuis la Barre des Écrins, photographie historique
La moraine du glacier Noir, vue depuis la Barre des Écrins au début du XXe siècle : le recul glaciaire documenté depuis plus d’un siècle alourdit aujourd’hui les devis de rénovation des refuges d’altitude. Crédit : Raymond Lavagne / Agence Rol — Bibliothèque nationale de France (domaine public).

Un bien commun sans statut de bien public

C’est là que se noue le véritable enjeu politique. Un refuge de montagne remplit, dans les faits, une fonction de sécurité publique : il abrite des randonneurs surpris par le mauvais temps, sert de point de repli pour les secours, structure des itinéraires empruntés par des dizaines de milliers de personnes chaque été. Mais il ne bénéficie d’aucun statut d’équipement public à part entière, avec la garantie de financement que cela impliquerait. Il repose sur une association qui doit, chaque année, arbitrer entre l’entretien du bâti existant et l’accueil de nouveaux publics.

Cette zone grise arrange, d’une certaine manière, tout le monde à court terme. L’État peut se prévaloir d’un maillage refuges/sentiers sans en porter le coût budgétaire intégral. Les communes gardent la main sur des équipements qui font leur attractivité touristique sans devoir les financer seules. La FFCAM, de son côté, conserve son autonomie de gestion, précieuse pour une fédération née de l’alpinisme associatif du XIXe siècle. Mais cet équilibre tacite tient d’autant moins que le climat impose des rénovations plus fréquentes et plus coûteuses, sans qu’aucun des trois acteurs n’accepte formellement d’en devenir le garant financier de dernier recours.

Ce que révèle la fermeture de trois refuges historiques

La fermeture programmée de la Croix du Bonhomme, des Merveilles et des Cortalets n’est donc pas un simple épisode de travaux. Elle rend visible, pour la première fois à cette échelle, l’écart entre un patrimoine que tout le monde dit vouloir préserver et un mode de financement qui repose largement sur l’incertitude des subventions et la bonne volonté des adhérents. Le taux de 55 % de subvention publique espéré par la FFCAM n’est, à ce stade, qu’un objectif de négociation avec les collectivités concernées, pas un engagement signé.

Si ce taux n’est pas atteint, deux options subsistent : reporter les travaux, au risque de voir la dégradation climatique renchérir encore la facture d’ici quelques années, ou solliciter davantage les adhérents et les usagers, par une hausse des tarifs de nuitée ou des cotisations. Aucune de ces deux options ne règle la question de fond, qui n’est ni technique ni associative mais bien politique : la France veut-elle traiter ses refuges de montagne comme un patrimoine collectif à financer comme tel, ou continuer à en faire porter le poids, année après année, à une fédération dont ce n’était pas, à l’origine, la vocation ? Le rapport de la Cour des comptes de 2024 posait la même question pour les stations de ski, sans obtenir de réponse claire des pouvoirs publics. Rien n’indique, à ce stade, que les refuges y échapperont.

Sources et Références

  • Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM), pages « Rénovations récentes » et « Des rénovations durables », ffcam.fr
  • Enviscope, « Club Alpin Français : la rénovation des refuges, opération financière ambitieuse », 26 décembre 2025
  • The Conversation, « Refuges de montagne : entre regain de fréquentation et menaces climatiques », 2026
  • Parc national des Écrins, données budgétaires sentiers et passerelles 2019-2024
  • Vertige Média, « FFCAM : éco-contribution obligatoire dès 2026 », assemblée générale de Bayonne, 14 mars 2026
  • Décret n° 2007-407 du 23 mars 2007 relatif aux refuges de montagne, Code du tourisme
  • Cour des comptes, rapports sur les finances des communes touristiques de montagne